La liberté numérique commence où l’ignorance informatique finit.


Dans un article fort bien rédigé, Hubert Guillaud, récuse finalement l'intérêt de faire comprendre à chaque* enfant les fondements scientifiques du numérique, ce qui est le propos même de ce blog.

    Cet article a d'abord été publié sous ce lien : http://www.internetactu.net/2014/04/23/enseigner-le-code-a-lecole-vraiment puis  republié ici http://internetactu.blog.lemonde.fr/2014/04/25/enseigner-le-code-a-lecole-vraiment.

Ce billet est une mise au point par rapport à ce positionnement.

Une ignorance scientifique qui sert des intérêts précis.

 

L'argument levier est «aussi omniprésente que soit une technologie nous n'avons pas besoin de savoir comment elle fonctionne ». C'est effectivement l'argument des grands vendeurs du numérique qui nous expliquent que leurs produits sont "tellement facile à utiliser" qu'il suffit de les consommer. Ce positionnement, à l'échelle de la société française, a conduit à être complètement dominé par la mondialisation dans le secteur du numérique.

Le point de vue commercial de ces majors est clair. Mais l'article va plus loin.

De fait, ne pas savoir comment cela fonctionne, implique de ne pas comprendre comment cela fonctionne. C'est donc une régression intellectuelle qui est proposée ici. L'article le précisera plusieurs fois sous des formes diverses: la [science] informatique qui a engendré le numérique [n'a pas besoin] d'être partagée. Nos enfants, ne pourraient donc que se construire des modèles de représentation mythique (au sens littéral) du fonctionnement du numérique. Il leur serait refusé de s'initier à ses fondements scientifiques. Comment s'appelle alors une démarche où on dénie l'accès au savoir technique et scientifique ? Obscurantisme.

Mais pourquoi une telle volonté ? Pour comprendre ce point de vue, il faut avancer d'un cran sur ce chemin.

Que se passerait-il dans une telle société en termes de savoir, savoir-faire et savoir-être ? Le savoir ne pourrait être que de la mémorisation (puisqu'on ne comprend pas le fondement scientifique, on ne peut rien inférer, juste réciter). Le savoir-faire ne pourrait être que répétition (puisque sans comprendre comment ça marche, on ne peut innover). Et le savoir-être ne pourrait être que de consommer. Mais dans un tel monde, il y a aussi des «maîtres-penseurs», qui savent trouver «des mots pour le dire». Ils savent construire un narratif qui comble le vide de cet espace béant de manque de connaissances dures. Et les propos de ces «parleurs» sont irréfutables, puisqu'il se situent hors du champ de la science. C'est la belle façon dont ils parlent qui donne de la crédibilité à leur propos.

On comprend alors le besoin des «parleurs» d'empêcher que le peuple soulève le capot du numérique pour s'en approprier les fondements informatiques: leur pouvoir s'étiolerait.

Et voilà les grands vendeurs du numérique qui ont trouvé leurs alliés : [Que] «notre société divise le travail pour que nous puissions utiliser les choses sans les fabriquer» martelle l'article explicitement. Dont acte. Ma petite fille, mon petit fils, selon cet article, tu n'aurais pas la possibilité d'être actif dans la fabrication de ton environnement numérique, tu devrais te contenter de le consommer. Et ta liberté finirait là où ton ignorance débuterait.

Discussion : Mais quels sont les arguments avancés contre l'éducation scientifique au numérique ?

Voici les deux principaux.

1/ L'informatique implique une nouvelle manière d'enseigner alors intéressons-nous directement aux nouvelles manière d'enseigner sans s'encombrer d'informatique.

Pour tenir cette ligne, il faut penser que le résultat de l'éducation soit vu comme quantité négligeable, pour ne s'intéresser qu'à «la manière d’apprendre» ! Moi, ma petite fille, mon petit fils, peu m'importe finalement la manière qui conviendra le mieux à toi et à tes profs. Je fais confiance à ces femmes et ces hommes qui font ce métier d'enseigner. Je sais qu'ils feront aux mieux car ce ne sont pas des «parleurs» de l'éducation, ce sont des acteurs de sa réalité. Que tu apprennes à former ton esprit et à t'approprier les fondements de la société qui sera la tienne demain, voilà ce qui m'importe.

Techniquement, il faut -pour tenir ce point de vue- confondre didactique (manière d'enseigner une discipline) et pédagogie (qui s'intéresse de manière transverse à l'éducation et à l'apprennant). Il faut aussi ignorer que l'apprentissage de l'informatique fait l'objet d'études pluri-disciplinaires assez précises (alliant sciences humaines et science informatique), à l'international et en France (citons le laboratoire STEF de l'ENS Cachan, par exemple).

Passer sous silence le travail de recherche des collègues des SHS sur ces sujets a une autre vertu pour ceux qui veulent empêcher nos jeunes de s'éduquer au numérique. Cela leur permet, comme dans l'article, de redemander sans fin «Que serait un enseignement de l’informatique dans le cadre de l’école ? Pour apprendre quoi ?». En fait, on sait. En fait, on est déjà en train de l'enseigner : en Europe, en enseignement de spécialité de terminale S en France, …

2/ Il y a d’autres manières de soutenir l’apprentissage à l’informatique que de passer par la création d’un nouveau contenu disciplinaire.

C'est pas faux. Il suffit de renier le principe d'une éducation nationale pour chacune et chacun.

Quand on tente de réduire les belles, intéressantes et innovantes initiatives extra-scolaires (magic-maker, école 42, simplo.co, …) d'éducation au numérique à être des alternatives à l'éducation nationale, on se trompe de trois zéros. Ces précieuses et éclairantes initiatives couvrent environ 8000 jeunes en France dans la tranche d'âge des 13 à 18 ans (c'est un ordre de grandeur). Et il y a 8 000 000, huit millions, de jeunes concernés. La question n'est donc pas de savoir comment éduquer «des jeunes» au numérique, mais comment éduquer 107 jeunes au numérique. Récuser la mise en place généralisée de cet enseignement, c'est tout simplement proposer que seuls des privilégiés bénéficient de cette éducation, en péri-scolaire ou dans les établissements favorisés.

Mais l'apprentissage pour toutes et tous de la science informatique est-il faisable ? Tous les arguments des «c'est trop cher», aux «les profs y arriveront pas», en passant par les «ça se fera au détriment d'autre chose» ne tiennent pas devant une constatation expérimentale: l'enseignement en science informatique (dit ISN) a été introduit pour un coup minime et avec succès en enseignement de spécialité de Terminale S. Sans détruire les autres spécialités. Il n'y a plus qu'à permettre sa généralisation, progressivement, au rythme des moyens disponibles et de la formation continue des enseignants.

Pour défendre sa thèse, cet article évoque «l’introduction d’un nouvel objet disciplinaire (l’informatique, mais à d’autres époques on aurait pu parler de la mécanique ou de l’électronique)». Mais justement, on enseigne bien la mécanique et/ou l'électronique dans le secondaire : en physique et en techno. Car à l'ère industrielle, on avait donné collectivement la bonne réponse: apprendre de la physique-chimie et des travaux manuels éducatifs (devenus cours de techno avec l'évolution des besoins), afin de comprendre et maîtriser ce monde alors nouveau. Et la France du XXe siècle a été une vraie nation industrielle.

Annexe : Mais quelle est la nature des arguments avancés contre cette éducation scientifique dans l'article ?

Ce sont des arguments pour le moins anti-scientifiques. En voici deux, exemplaires.

Utiliser le dénigrement:  citons l'article «regardez l’enseignement de la technologie à l’école  [qui inclut l'informatique] : c’est, à de rares exceptions près (il y en a, heureusement), l’un des pires cours qui soit pour les enfants» fin de citation; décortiquons:
- c'est une affirmation citée sans source donc invérifiable;
- on ne sait pas bien "de quoi" c'est pire (l'article ne l'explique pas);
- elle est irréfutable … c'est à dire ni vraie ni fausse (il écrit c'est "une des pires" donc c'est pas forcément la pire, et puis même une des moins pire serait déjà une des pires 🙂 );
- mais sa connotation est bien négative (puisque pire signifie dans les faits «encore plus mauvais que le reste»);
- il est dit «un des pires», le dénigrement concerne donc l'enseignement au delà de celui de la techno;
- tandis que l'ajout «à de rares exceptions près» donne un vernis d'objectivité (ah ben oui, statistiquement c'est pas faux qu'il y ait des exceptions);
ainsi,
- dénigrer le travail de ces professeures et professeurs va servir dans la suite du texte à leur dénier la capacité d'aborder un nouvel enseignement.

Au cas où la question se pose de savoir si c'est un propos isolé, voici quelque «je ne connais pas plus ennuyant qu’un informaticien qui se précipite rapidement dans son savoir pour le rendre obscur à ceux avec qui il discute» ponctué d'un «que le recrutement de milliers d’informaticiens [..] va les rendre les cours passionnants, par magie ?» au milieu d'autres qualifications de «partisants», «prosélytes», «solutionnisme rapide» qui jalonnent l'article.

Utiliser le fait invérifiable: citons l'article « comme l’expliquaient les participants à un atelier de la journée Décoder le code qui se tenait le 2 avril dernier » … «la réflexion sur l’apprentissage du code à l’école interroge surtout la manière même d’apprendre», explique Amandine Brugière de la Fing» fin de citation. La réthorique est superbe: la journée du 2 avril a rassemblé les acteurs qui oeuvrent pour aider à décoder le code, donc pour cette éducation au numérique que réfute l'article. Ces «prosélytes» du code se seraient donc finalement rangés à l'avis de cet article (de négliger le code au profit de la manière d'apprendre) ? Qui peut le dire, en fait : nous n'y étions pas !

Hélas, mauvaise pioche : moi, Thierry Viéville, j'étais à l'atelier en question et je peux témoigner que ce qui est écrit dans l'article n'a juste rien à voir avec ce qui a été rapporté de cet atelier, où des acteurs associatifs, industriels et académiques témoignaient d'une volonté commune, avec des objectifs et des besoins liés à leurs actions d'éducation populaire. C'est particulièrement insultant pour Amandine Brugière qui se voit là mise dans un rôle de manipulatrice de la parole des participants (ce qui est faux). C'est discréditant pour la Fing qui se voit associée (à tort) à une manipulation mensongère.

Le point de vue est-il à ce point indéfendable qu'il faille s'abaisser à des arguments de cette nature là ?

Correctif : Je corrige la phrase initiale, suite aux commentaires. Hubert Guillaud ne récuse pas "l'intérêt de faire comprendre à nos enfants les fondements scientifiques du numérique" ce qu'il récuse c'est de le faire comprendre à toutes et tous les enfants  puisque dans sa vision, il ne faut pas introduire cet enseignement dans l'école (le seul lieu où toutes et tous les jeunes ont la chance de s'éduquer), mais le réserver à des initiatives hors écoles qui toucheront, de fait, une faible proportion de jeunes.


18 commentaires pour “La liberté numérique commence où l’ignorance informatique finit.”

  1. Hubert Guillaud Répondre | Permalink

    Vous me faites tenir des propos que je ne tiens pas une seule seconde. Je ne récuse pas "l'intérêt de faire comprendre à nos enfants les fondements scientifiques du numérique"... Je dis que le faire en ajoutant une nouvelle matière à l'école, l'apprentissage du code (et du seul code), n'est pas une méthode qui me semble efficace et réaliste. Mais qu'on peut le faire de plein d'autres manières, notamment en dehors de l'école...

  2. Thierry Vieville Répondre | Permalink

    > des propos que je ne tiens pas une seule seconde.
    je vous ai vraiment cité très minutieusement et je serai enchanté d'être arrivé à une conclusion erronnée 🙂

  3. Thierry Vieville Répondre | Permalink

    > l'apprentissage du code (et du seul code), n'est pas une méthode qui me semble efficace et réaliste
    nous sommes toutes et tous tout à fait d'accord avec cela: je vous propose alors de ne plus réduire la démarche d'éducation au numérique que nous menons au simple apprentissage de la programmation; l'apprentissage de la programmation c'est en quelque sorte les travaux pratique de la science informatique

  4. Thierry Vieville Répondre | Permalink

    > le faire de plein d'autres manières, notamment en dehors de l'école
    voilà notre point de rupture; il y a 10^7 jeunes à eduquer au numérique; il y a un lieu pour le faire, avec des professionnels: l'école.

  5. patricedusud Répondre | Permalink

    L’obscurantisme avait autrefois comme support la religion. Il ne fallait pas que la terre soit ronde!
    Refuser l'accès à la connaissance sous le prétexte de l'inutilité de celle-ci ou sur le fait qu'elle se fasse au détriment d'autres connaissances, c'est comme si on déniait l'intérêt des sciences de la vie et de la terre parce qu'après tout peut importe de comprendre par exemple comment "fonctionne" le corps humain et notamment son cerveau puisqu'il y a des médicaments et des docteurs pour le soigner
    Il est certain que nos enfants sont dès leur plus jeune âge baignés dans un environnement technologique qui prend des allures de magie comme étaient magique pour nos ancêtres le lever du soleil, la course de la lune, les orages.
    Fallait-il en rester à ce niveau d'obscurantisme favorable à tous les charlatans donnant un "sens" magique à notre environnement pour créer une véritable fracture numérique de la connaissance.
    Merci de dénoncer cette démarche anti-science alors que l'enseignement de la SCIENCE informatique doit être plus que jamais défendue et promue. .
    Bloguement votre

  6. MRR Répondre | Permalink

    Merci pour cet excellent billet.

    Je vous signale aussi une excellente réflexion de Tom Roud sur le sujet :
    http://tomroud.cafe-sciences.org/2014/01/04/macrotweet-2-depasser-le-latin-scientifique/

    Dans mon expérience, de savoir programmer permet de rendre compréhensibles tous ces appareils numériques autour de nous, et nous rend de meilleurs utilisateurs (en plus des applications plus avancées bien sur). On comprend la logique de choses comme avoir des paramètres et des valeurs par défaut, de sauver des informations dans un fichier et ce qu'est un "format" de fichier, et on a une meilleure intuition pour où trouver les choses (informations, options, etc).

    Je remarque dans l'article de Hubert Guillaud une fausse dichotomie typique des débats mal posés :
    "pour les partisans de l’apprentissage du code à l’école, enseigner l’informatique à l’école est la seule réponse pour “tout changer”."
    non mais c'est vachement utile pour que les gens sachent programmer et comprennent le numérique.

  7. OlivierAuber Répondre | Permalink

    Thierry, je partage ton point de vue ET celui de Hubert 😉 Il me semble juste qu'il y a un malentendu qui vient à mon avis de la réalité encore floue que l'on met derrière le mot "code". A mon sens, dans un soucis d'éducation populaire, il est aussi important d'apprendre à aligner 3 lignes de code (ne serait-ce que pour le démystifier) que de faire prendre conscience des effets psychologiques, sociaux, et politiques des codes, en particuliers ceux qui président aux objets et aux réseaux auxquels nous sommes confrontés quotidiennement. Pour ce dernier point, des expériences simples et accessibles à tous seraient essentielles.
    Suivez mon regard 😉
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Générateur_Poïétique#Perspectives

  8. patricedusud Répondre | Permalink

    On pourrait rajouter l'excellent billet de David Roche sur binaire intitulé : "enseigner la programmation au lycée"
    je cite
    "Le but est multiple : susciter des vocations, montrer que la programmation est une activité enrichissante intellectuellement, montrer que la programmation peut permettre aux élèves d'exprimer leur potentiel créatif, et leur donner une « culture informatique » minimum.".
    Voilà l'enthousiasme positif d'un enseignant qui contraste heureusement avec l'affirmation péremptoire que "la [science] informatique qui a engendré le numérique [n'a pas besoin] d'être partagée"

  9. pabr Répondre | Permalink

    Merci pour ce coup de projecteur sur un débat fort intéressant. Cependant je ne décèle pas de complot obscurantiste dans l'article cité, et votre désaccord avec l'auteur porte manifestement sur les frontières de l'enseignement scolaire. Espérons que cette guerre de territoire entre l'Éducation Nationale et les autres modes de diffusion du savoir ne conduira pas la France à retarder des mutations indispensables.

    Sur les enjeux sociaux du numérique, je recommande l'ouvrage "Program or be programmed" de Douglas Rushkoff (ISBN: 9781593764265).
    "[...] helping readers come to recognize programming as the new literacy of the digital age."

    • patricedusud Répondre | Permalink

      Il ne s'agit pas d'un "complot" de l’obscurantisme mais l'idée même qu'une science ne mérite pas d'être enseignée dans tous ces aspects, y compris le Codage qui est tout de même la base de l'informatique, parce qu'on se sert très bien de ses applications sans la connaître relève de la même logique qu'il serait inutile d'enseigner l’électricité (bien entendu je parle de l’électromagnétisme) parce qu'on allume tous les jours des lampes électriques.
      Il n'était pas plus "nécessaire" de savoir que la terre était ronde pour se mouvoir et constater le mouvement apparent du soleil autour de la terre.

  10. Thierry Vieville Répondre | Permalink

    Merci de ce retour et complément.
    Pas de guerre de territoire de notre côté: acteurs de la médiation scientifique en informatique et mathématiques nous sommes au service de toutes les forces vives, associatives ou institutionnelles, péri-scolaires ou scolaires, les collègues que j'aident au niveau de mon travail l'ont prouvé dans les faits depuis des années.
    Pas de guerre de territoire de notre côté.

  11. Jacques Baudé Répondre | Permalink

    Bel article !
    Pour ce qui me concerne j'ai représenté l'EPI dans l'atelier n°1. J'ai attiré l'attention sur le problème d'échelle et sur l'impérieuse nécessité pour le MEN de relever le défi.J'ai rappelé que le MEN a déjà su faire !
    - la tortue Logo à l'école primaire dans les années 80,
    - les heures fléchées dans le cours de technologie au collège,
    - l'option informatique des lycées (2de, 1ère, terminale) qui concernait 50% des lycées quand elle fut supprimée pour la première fois en 1992 !
    Ca n'a pas empêché l'animateur Fing de faire part à la salle, par deux fois, de ses doutes sur la nécessité d'enseigner la science informatique à l'Ecole.
    Pile poil la posture du MEN depuis des décennies !
    Jacques Baudé

  12. Florian Reynaud Répondre | Permalink

    Vos propos, M. Vieville, oublient malheureusement complètement le travail et l'engagement des professeurs documentalistes, titulaires d'un Capes associés aux SIC, pour développer chez tous les élèves des collèges et lycées des connaissances et compétences associées à la maîtrise de l'information et des médias (qui ne passe pas nécessairement, en effet, par le code). Certes ce n'est pas dans les programmes (et c'est une revendication de la FADBEN, pour un curriculum info-documentaire), mais cela questionne sur votre connaissance du terrain, des pratiques pédagogiques, et des leviers qui peuvent exister à ce niveau !

    Quelques ressources à ce sujet : http://www.fadben.asso.fr/

    Florian Reynaud

  13. Thierry Vieville Répondre | Permalink

    Oh … OUI ! Mon propos (forcément incomplet) l'oublie, mais … pas moi !!!

    Les professeur-e-s documentalistes sont des interlocuteurs privilégiés de nos actions de médiation scientifique en science informatique pour au moins deux raisons: la multidisciplinarité intrinsèque de leur mission au lycée, mais en amont aussi le lien profond au niveau du concept d'information; l'information, quantité abstraite qui se mesure et se calcule en science informatique, quantité qui contient du sens et de la valeur côté SIC. Le passage au Web sémantique est un vrai carrefour de collaboration entre nos deux disciplines.

    Les actions de médiation scientifique, côté Inria http://www.inria.fr/mecsci, se font toujours avec des collègues de ces métiers: accueil (Web ou présentiel) des personnes avec un besoin en culture scientifique ou technique, certes, mais aussi documentarisation des contenus et aussi co-écriture de contenus à deux voix avec ces collègues. Pour dire: en tant que chargé de mission Inria pour la médiation scientifique mon bureau est, par besoin de proximité avec ces collègues… dans le batiment d'un centre de doc Inria 🙂

    Un seul regret: que vous [profs documentalistes] ayez été très souvent privé d'initiation à l'informatique en SIC.

  14. Bertrand Allamel Répondre | Permalink

    Cher Thierry,

    répondant à ton invitation, voici mon commentaire.

    Si je comprends bien, ton propos consiste à dire que notre ignorance en matière informatique nous inscrit dans une position de consommateurs intellectuellement dominés, sciemment recherchée par les constructeurs de matériel informatique et les éditeurs de logiciels pour asseoir leur pouvoir. C'est ainsi à mon sens une reformulation et une application au domaine de la science numérique du prinicipe général de la libération des individus par le savoir, propre au mouvement des Lumières (cf Condorcet).

    Voici mon avis sur ce premier point. Tout d'abord, de l'endroit où je parle (et je peux donc me tromper), je ne pense pas qu'il y ait un réel obscurantisme (négation du savoir ou attitude visant à obstruer la diffusion des connaissances) savamment entretenu. Tout au plus y a-t-il un ésotérisme (savoir élitiste et réservé à quelques uns, mais accessible par une "initiation") involontaire, inhérent au mouvement de spécialisation des champs de recherche.

    Ensuite, je ne vois pas en quoi une plus grande connaissance (ou une moins grande ignorance) me rendrait plus libre ou moins actif dans la "fabrication de mon univers". Puisque tu parles de "soulever le capot", je prends ici une analogie avec un domaine qui me passionne, mais pour lequel je suis relativement ignorant : la mécanique automobile. De par mon intérêt personnel pour ce domaine, j'ai acquis des connaissances de bases qui ne sont pas enseignées à l'école, sur le fonctionnement d'un moteur (par exemple, les 4 temps : admission, combustion, explosion, échappement). J'ai pu me rendre compte que cette connaissance basique d'une technologie omniprésente est très peu partagée. Pour autant, elle ne m'a servi à rien quand j'ai du faire réparer ma voiture récemment, et ne m'a pas permis de m'émanciper de la dépendance d'un garagiste (pour l'anecdote, 900 € de réparations). Je ne possède pas de savoir-faire suffisant pour réparer moi-même ma voiture, voire pour en créer une. L'école ne m'a pas appris à maîtriser cette technologie omniprésente et essentielle à mes déplacements, malgré les enseignements que tu mentionnes dans le secondaire. Est- ce à dire que je suis volontairement entretenu dans un état d'ignorance par les constructeurs et garagistes pour me rendre aveugle et dépendant ? Ignorant et dépendant, je le suis probablement. Manipulé, peut-être un peu par le marketing. Mais personnellement, ça me va. Même si j'adore ça, j'ai d'autres centres d'intérêts qui me prennent du temps et qui me conduisent ainsi à déléguer l'expertise automobile aux spécialistes. Ce que je veux dire, c'est que si on attribue à l'école la mission d'enseigner une science, au motif de nous rendre plus libres, alors il faut le faire pour toutes les disciplines, dont la principale, celle relative à notre corps, la médecine. Car si on suit ton raisonnement, mon ignorance ne me rend-elle pas dépendant des médecins ou des laboratoires pharmaceutiques. Ainsi, où nous arrêterons-nous dans ce raisonnement ? Pourquoi l'encodage plus que la mécanique ou la médecine ? Comment hiérarchiser ces savoirs et définir leur priorité dans l'enseignement ?

    Je vois un second noeud problématique dans ton billet : celui de l'égalité d'enseignement. Contredisant les arguments généralement avancés contre l'éducation scientifique au numérique, tu dis que "récuser la mise en place généralisée de cet enseignement, c'est tout simplement proposer que seuls des privilégiés bénéficient de cette éducation, en péri-scolaire ou dans les établissements favorisés". Je ne suis pas certain que l'enseignement du codage à l'école réduise ce risque que tu dénonces. Comme je le dis par ailleurs (cf mon livre), l'école n'assure malheureusement plus "l'égalité des chances", puisqu'elle est même le lieu de la reproduction sociale et qu'elle ne parvient pas à gommer les déterminismes. Ainsi je crains qu'un tel enseignement, sil n'est pas intensif et imposant comme le sont les autres matières (tels le français, l'histoire ou les mathématiques), soit une promenade pour les biens lotis qui ont les moyens d'appréhender, de cultiver, d'approfondir ces savoirs, soutenus par leur famille et par un environnement intellectuel favorable ; et une curiosité sans intérêt puisque sans utilité ou perspective pour ceux qui n'ont pas le "capital culturel", comme dirait l'Autre pour recevoir cette éducation. Pour illustrer ma pensée, je cite Philippe Roqueplo, La vulgarisation scientifique, extrait de la revue Préfaces n°2, mai-juin 1987 : « Pour que le discours scientifique soit reçu, cela nécessite un certain nombre de préalables tant au niveau de la compréhension qu’au niveau de l’intérêt. Mais, quoi qu’il en soit, lorsqu’on arrose partout au même débit, on accentue les reliefs existants au lieu de les compenser.»

    Pour conclure, je dirai que je ne suis pas fondamentalement opposé à l'enseignement du code à l'école. Tout dépent de la finalité. S'il est fait dans un souci d'égalité et d'émancipation des individus, j'ai des doutes quant aux résultats que produirait cet enseignement, et je dirai même que les fondements idéologiques en sont discutables.

    S'il s'agit en revanche de faire en sorte que notre pays ne soit pas en retard, à défant d'être à la pointe, et que nos enfants puissent demain jouer un rôle et participer à la construction d'un monde où le numérique tiendra une place centrale, alors je suis résolument pour. Sous réserve que cet enseignement soit alors intensif façon Corée du Sud (comparaison volontairement provocatrice pour mettre en évidence l'écart qui nous sépare de ce type de système éducatif, et l'inefficacité qu'aurait un simple enseignement vulgarisateur des fondements scientifiques du numérique pour combler cet écart).

    Bien à toi.
    Bertrand Allamel

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