L’ordinateur en série


Dans ce billet, repris ici du blog binaire du monde.fr, Marie-Agnès Enard, une professionnelle de la médiation scientifique en sciences du numérique, profite d'une belle série de fiction pour nous emmener en promenade dans une tranche d'histoire des techniques, en lien avec la science informatique. Elle nous fait découvrir au passage «Code Source», un recueil de documents qui retrace de 1967 à 2007 l'histoire des sciences du numérique en France à travers celle de l'IRIA devenu INRIA.


Une série télé qui parle d’ordinateur ! Il n’en fallait pas plus pour titiller notre curiosité. Le 1er juin dernier, la chaîne câblée américaine AMC, connue pour avoir diffusé des séries cultes comme Mad Men et Breaking Bad, a diffusé le premier épisode de Halt and Catch Fire intitulé I/O (Input/output). Cette série, diffusée en France sur Canal+ à partir du 3 juin, raconte l'aventure de trois personnages engagés dans les débuts de la micro-informatique. L'occasion de partager nos impressions sur cette série et d'en profiter pour évoquer ces fameuses années 80 où l'informatique personnelle s'est répandue.

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Une série d'informaticien-ne-s ?

Halt and Catch Fire se déroule dans les années 80 à Dallas (Texas) et débute juste après la sortie des premiers ordinateurs personnels d'IBM (le fameux Personal Computer, c'est-à-dire le PC). Très rapidement l’histoire s’installe autour de trois personnages : l'ex-cadre d'IBM, ambitieux et brillant commercial qui fait frémir ses responsables par son audace, l’ingénieur en informatique, talentueux mais effacé suite à la frustration de n'avoir pas réussi à percer avec la machine qu'il avait créée et, pour finir, l’étudiante prodige en informatique, belle et émancipée, un brin rebelle avec les conventions. Dans une période où des pionniers de la micro-informatique s'appellent Apple, Commodore ou Sinclair, le premier épisode se déroule au moment de l'arrivée sur le marché du PC d'IBM dont nous connaissons tous aujourd'hui le succès. Le PC est devenu, tout comme le téléphone, l'objet banalisé dont nous sommes pour la plupart équipés.

Les informaticiens qui ont connu cette période replongeront non sans une certaine nostalgie dans leurs propres souvenirs et reconnaîtront peut-être certains personnages. Pour les autres, ils découvriront comment l'informatique personnelle s'est imposée, quels enjeux stratégiques et financiers se posaient à l'époque pour les acteurs du marché face au géant IBM.

La série reste avant tout une fiction même si elle s'inscrit dans une réalité historique. Les amateurs de série retrouveront avec plaisir quelques bribes esthétiques de la série Breaking Bad : jeux de lumière et personnalités atypiques. Sans présager du succès de cette série, on apprécie le potentiel narratif des personnages qui prime sur la toile de fond relative à l'histoire de l'informatique.

Mythes...

Pour les informaticien(ne)s le nom de la série « Halt and Catch Fire » résonne comme un clin d’œil. Cette instruction du microprocesseur est censée stopper le fonctionnement de la machine et la faire chauffer jusqu'à ce qu'elle prenne feu. Cette commande n'a eu qu'une existence fictive sur certains processeurs ou dans l'imagination de certains informaticiens.

3597093080001-120x90Dans le premier épisode, les deux héros masculins s'enferment tout un week-end dans un garage. Nuit et jour, ils s'acharnent à accéder par rétro-ingénierie au code BIOS (Basic Input/Output System) des machines d'IBM. Pour simplifier, il s'agit de copier le code de base qui gère le démarrage du PC. L'allusion au garage de Steve Jobs et Steve Wozniak fait sourire mais elle fonctionne bien tant le garage est devenu un cliché.

Au-delà de ces références à l'univers informatique, on s’attache aux personnages, à leur psychologie et à leurs motivations. Le ressort dramatique est porté par leur envie de combattre l'hégémonie et la puissance d'IBM grâce à leur ingéniosité et à leur culot.

… et réalités

À la fin des années 70 et au début des années 80, la micro-informatique existe mais elle n'est pas encore devenue familiale. Son balbutiement est néanmoins foisonnant, de nombreux acteurs cherchent à concevoir la machine qui va toucher le public le plus large : Xerox, IBM, Commodore, Sinclair, Apple, Amstrad, Atari, Thomson et d'autres vont tous un moment ou un autre participer à cette aventure. Au final, ce sera le PC d'IBM et surtout les machines bâties sur ce modèle de base (les fameux compatibles PC construits par de nombreux industriels) qui envahiront le marché de l'informatique personnelle devenue aujourd'hui familiale.

Témoignage

Du côté de la recherche, il y a aussi profusion de projets pour mettre au point des machines dédiées à un usage personnel. Le récit de Naja Naffah dans Code Source (publication parue à l'occasion des 40 ans d'Inria) décrit une machine créée en 1980 et appelée « buroviseur ». Son témoignage illustre comment la recherche de l'époque participait elle aussi à l'émergence de la micro-informatique et à quel point la bataille était rude et incertaine.

« Tout le monde défilait à Rocquencourt pour voir le buroviseur »
Najah Naffah ancien responsable du projet Kayak

BuroviseurLe bureauviseur - copyright Inria

« Aujourd'hui, quoi de plus commun qu’un PC multimédia ? C’est en quelque sorte ce que nous avons inventé au début des années 1980 avec notre « buroviseur», dans le cadre du projet pilote Kayak. L’histoire remonte à 1978, quand nous avons réfléchi avec Louis Pouzin – l’homme du réseau Cyclades – à ce que serait un terminal de bureautique moderne adapté aux besoins d’une secrétaire ou d’un cadre. Rien de ce genre n’existait en France mais nous sommes allés voir les développements en cours aux États-Unis et puiser des idées au MIT, au Stanford research institute et au laboratoire de Xerox. Nous avons d’emblée été inspirés par l’ordinateur personnel interactif Alto, développé par Xerox sous la direction d’Alan Kay et dédié à la programmation. En rentrant, j’ai lancé Kayak qui a rapidement mobilisé une quarantaine de chercheurs (dont une dizaine sur postes IRIA (maintenant Inria NDLR). Nous avons conçu le buroviseur en six mois, avec un processeur Intel de 8 bits et des mémoires et cartes banalisées. Nous y avons ajouté le traitement de la voix et des applications bureautiques interactives. (…) Le buroviseur disposait d’un écran à plusieurs fenêtres, d’une souris à trois touches fonctions, d’une interface homme-machine très évoluée, de la reconnaissance et synthèse vocale, d’une connexion en réseau local, d’un traitement de texte, d’un écran graphique et d’un éditeur comparable à l’actuel Powerpoint (mais avec 15 ans d’avance). Universitaires, étudiants et délégations étrangères défilaient à Rocquencourt pour le voir et le tester. Malheureusement les tentatives d’industrialisation n’ont pas abouti : le marché n’était pas prêt à adopter une solution aussi évoluée ! (…) Seuls quelques buroviseurs ont été distribués aux universités, et des grands comptes comme le ministère des finances s’en sont inspirés pour bâtir leurs modèles de bureautique. Dommage tout de même que l’on n’ait pas plus breveté ! » ■ I.B. Code Source Inria

Une époque passionnante

Comme en témoigne ces propos, nombreux sont ceux qui ont voulu créer la machine qui démocratiserait l’informatique mais c'est finalement le modèle du PC qui l'a emporté (modèle aujourd'hui bousculé par les tablettes et smartphones).

De nos jours, certains diront qu’ils ont créé un PC avant l’heure mais que leur projet n’est jamais sorti du « garage ». Ils avoueront ou non avoir une pointe de regret ou d'amertume par rapport à leurs ambitions avortées. D'autres, plus nombreux peut-être, préféreront se souvenir de la dynamique créative de l'époque avec fierté quand ils ont le sentiment d'avoir contribué d'une manière ou d'une autre à cette révolution.
Une chose est sûre, ceux qui ont connu l'informatique à cette époque ne pourront pas être indifférents à cette série. Ceux qui ne l'ont pas connue ou qui ne s'intéressent pas à l'informatique devraient aussi y trouver leur compte.


Un commentaire pour “L’ordinateur en série”

  1. patricedusud Répondre | Permalink

    Il est incontestable que le rôle joué par l'IRIA a été prépondérant dans l'histoire de l'informatique et des réseaux en France.
    Ce n'est pas enlevé la paternité du protocole TCP/IP à Vincent Cerf de rappeler le rôle fondateur de Louis Pouzin dans la commutation par paquet.
    Ce n'est pas non plus diminué le coté innovateur du projet Kayak et du burovisuer que de rappeler que tous les concepts du poste de travail moderne, y compris la plupart de ceux qui sous-tendent les tablettes, sont nés ou mis en œuvre en premier au laboratoire Xerox Parc concrétisé dans l'ordinateur Alto qui a si largement inspiré Steve Jobs pour le Macintosh et Bill Gates dans la conception de Windows.
    Nous vivions à l'époque dans un foisonnement intellectuel absolument passionnant et si la lourdeur idéologique des ingénieurs télécoms des PTT n'avait pas freiné l'innovation soutenue par Maurice Allègre, la France, au lieu de s'embourber dans le minitel, aurait probablement joué un plus grand rôle dans l’émergence d'Internet..

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