L’abeille Rond-Up : Frankenstein serait-il rentré dans nos ruches ?


Philippe Meredieu revient sur une annonce qui a bouleversé la communauté des apiculteurs...

 

Une abeille transgénique ?

Automne 2016, branle-bas de combat chez les apiculteurs, lorsque les moniteurs apicoles du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, dont je fais partie, reçoivent un e-mail de l'association des moniteurs apicoles annonçant que Monsanto, la multinationale qui nous veut du bien, est sur le point de mettre sur le marché une abeille transgénique pouvant résister à tous les produits phytosanitaires (les fabricants n'aiment pas les termes en cide trop péjoratifs), type néonicotinoïdes, fipronil ou glyphosate (Gaucho, Régent TS, Cruiser ou autre Rond-Up, produits respectifs des firmes Bayer, BASF, Syngenta et Monsanto), utilisés à outrance dans l'agriculture. Le but de cette abeille transgénique permettrait de réduire les pertes massives d’abeilles, appelé syndrome d'effondrement des colonies d'abeilles : Colony Collapse Disorder (CCD) .

L'hyperlien vers le site  http://www.scienceinfo.fr de cet e-mail nous fait découvrir ceci :

« Le géant américain de l’agroalimentaire Monsanto vient de dévoiler la toute première abeille transgénique capable de résister aux épandages massifs de pesticides néonicotinoïdes. »

Abeille non-transgénique

Abeille non transgénique... du moins pas encore! (Crédit: Jon Sullivan) Source:https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Abeille1.jpg

 

[Etonnant, l'article ne fait pas référence au glyphosate, type Rond-Up produit phare de Monsanto, qui fait autant de dégâts que ses concurrents néonicotinoïdes : réflexion de l'auteur de ce billet]

 

« Les insecticides néonicotinoïdes sont des substances toxiques utilisées majoritairement en agriculture pour la protection des plantes (produits phytosanitaires). Leur faible biodégradabilité, leur effet toxique persistant et leur diffusion dans la nature posent d’importants problèmes d’atteintes à des espèces vivantes, comme les abeilles, qui n’étaient pas évidemment pas ciblées. De nombreux apiculteurs mettent en cause ces molécules pour expliquer le syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles.

Aussi, animée par un profond attachement à la protection de la bio-diversité et par un souci constant de valoriser et protéger notre environnement, la société américaine Monsanto vient d’engendrer dans ses laboratoires High-Tech la toute première abeille transgénique totalement résistante aux pesticides à base de  néonicotinoïdes. »

 

Il faut savoir que le nom de Monsanto et les mots de néonicotinoïde, de fipronil ou de glyphosate sont des termes hautement allergisants dans le monde apicole. Alors, la lecture de la suite de cet article de http://www.scienceinfo.fr ne peut en aucun cas nous réjouir lorsque l'on connaît le passif de cette entreprise :

« L’abeille transgénique faisant l’objet d’un dépôt de brevet, le capital génétique des insectes a été modifié pour que les colonies ne puissent pas donner naissance à de futures reines-mères, et ceci même si les larves sont nourries à la gelée royale. La société Monsanto propose différents forfaits de reines transgéniques adaptées aux besoins spécifiques des apiculteurs (colonies de 500, 5000 ou 50 000 individus). »

Quoi ! Monsanto serait sur le point de vendre aux apiculteurs, sous la forme d'un abonnement, des reines qui donneraient des œufs stériles, ce qui interdirait d'augmenter le cheptel des colonies d'abeilles dans un rucher : purement et simplement scandaleux et contre nature. La diffusion de cette information auprès des membres, aussi bien amateurs que professionnels, de nos syndicats apicoles, est donc primordiale pour lutter contre ce Frankenstein génétique et ainsi sauvegarder notre activité.

 

Développement des colonies d'abeilles

Ruches d'abeilles

Exemple de ruches(Crédit : Khardan) Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Paris_Parc_G_Brassens_ruches.jpg

Une colonie d'abeilles, de soixante à quatre-vingt-dix mille individus en pleine saison apicole et pour une ruche qui se porte bien, est composée d'une reine, d'ouvrières (femelles) et de faux bourdons (mâles). Le rôle principal de la reine, après avoir été fécondée, est de pondre des œufs pendant ses presque cinq années de vie, qu'elle peut à son gré féconder avec un spermatozoïde pour donner une femelle, ou non féconder pour donner un mâle. Si une colonie devient trop populeuse, la reine peut décider de quitter la ruche en emmenant presque la moitié de la population de la colonie. Ce phénomène qui se produit de fin avril à fin juin en France s'appelle l'essaimage.

La population restant dans la ruche est donc devenue orpheline de reine. L'instinct de survie des ouvrières les pousse à sélectionner des œufs qu'elles estiment de grande qualité, à les nourrir avec de la gelée royale afin qu'au bout de dix-huit jours de développement, des reines naissent : la première reine éclose, tuera toutes les autres. Cette nouvelle reine, suite à un vol nuptial où elle sera fécondée par des faux bourdons, se mettra à pondre. La population qui était restée dans la ruche, sera donc sauvegardée et pourra se développer jusqu'à une éventuelle surpopulation provoquant ainsi un nouvel essaimage. Celui-ci peut donc être considéré comme un phénomène naturel de reproduction des colonies d'abeilles.

L'apiculteur, pour éviter de perdre des abeilles à cause d'un essaimage dû à une surpopulation d'abeilles, va procéder à une division de la ruche. Il prélève la moitié de la population et la dispose dans une ruche vide. Ainsi, il disposera d'une ruche ayant une reine qui ne sera pas tentée d'essaimer puisque la colonie aura retrouvé de la place pour se développer, et d'une ruche orpheline de reine dans laquelle les ouvrières, par instinct de survie, produiront une ou des reines. C'est par cette méthode de division, qu'un apiculteur peut augmenter facilement son cheptel et son nombre de ruches.

Or, l'abeille transgénique de Monsanto interdirait cette pratique puisque chaque œuf pondu même s'il est nourri de gelée royale donnera une ouvrière et jamais une reine : adieu donc la division des colonies.

 

scienceinfo.fr, le site pour les gogos !

Plusieurs sites ou blogs (http://lucien-pons.over-blog.com, www.terresacree.org par exemple) donnent un lien vers celui de http://www.scienceinfo.fr. Cependant, au fur et à mesure de mes relectures de ce site, le doute s'installe. Comment un site qui semble scientifique ose-t-il en fin d'article faire ni plus ni moins de la publicité pour une entreprise comme Monsanto ? L'information de la mise sur le marché d'une abeille transgénique résistante aux produits « cides » des industriels de la chimie est-elle vraiment sérieuse ?

Mon doute se confirme après lecture des commentaires de l'article qui majoritairement sont forts peu élogieux et en particulier les deux suivants (commentaires retranscrits exactement comme les originaux avec les fautes d’orthographe) :

« Hahahaha les gens qui pensent que ici les articles sont basé sur la science vous faites pitié hahahaha

« Tout article publié sur internet avec des bases dites « scientifiques  » sont vraies …. » Albert Einstein »

« ce site d’information scientifique publie des informations totalement fausses.

Qu’on se le dise une fois pour toutes : le site Science.Info.fr est un site parodique, satirique, anxiogène et sans gêne.

Toutes les informations exposées sont, malheureusement pour certaines et heureusement pour d’autres, inventées de toutes pièces.

Bref, tout est faux. Cela va des noms et citations attribués à des personnes imaginaires ou sociétés imaginées.

Quand aux actions et citations attribuées à des personnes existantes – ainsi que les faits les concernant – elles sont évidemment fausses et imaginées pour renforcer le caractère ubuesque des articles.

Bref, ne croyez pas tout ce que l’on vous raconte et à plus forte raison tout ce que vous lisez sur internet. Soyez vigilants !……. 

 

Certains articles disponibles en anglais sur le site http://www.scienceinfo.news/ ont été traduits par David Turner, traducteur professionnel spécialisé dans la traduction de documents techniques. http://asap-traduction.com/».

 

Abeille transgénique : mythe ou réalité ?

L'annonce faite sur http://www.scienceinfo.fr n'est ni plus ni moins qu'un canular et pourtant cette information a circulé très rapidement à l'automne dans le milieu apicole.

Aurons-nous une abeille Frankenstein dans nos ruches à la prochaine saison ? Non, pas dans l'immédiat.

L'abeille transgénique est-elle un mythe ? Malheureusement, non. En effet, des recherches sont faites en ce sens, par exemple :

    • à l'Institut National de Recherche en Agronomie (INRA) qui a estimé dans une étude que le travail de pollinisation des abeilles représentait l'équivalent d'une activité économique de 153 milliards d'euros par an soit 9,5 % en valeur de l'ensemble de la production alimentaire mondiale,
    • à l'université de Düsseldorf, où des manipulations génétiques sur des insectes sont étudiées, en particulier sur la mouche drosophile et l'abeille,
    • et, bien sûr, chez Monsanto qui a racheté en 2011 l'entreprise Beeologics, spécialisée dans la recherche sur les abeilles.

 

Lorsque l'on voit les conséquences nuisibles aussi bien sur l'environnement, la biodiversité et l'impact social sur les personnes, des Organismes Génétiquement Modifiés commercialisés par Monsanto (riz, soja, maïs), devons-nous au nom de la science tout accepter pour les seuls profits et dividendes de certains ?

Pour nos très chères petites abeilles qui par leur pollinisation sont responsables de la production de notre nourriture, nous avons le devoir de rester vigilants.

L'auteur:

Philippe Meredieu

Diplômé ingénieur textile de l'Ecole Nationale Supérieure des Industries Textiles de Mulhouse (ENSITM), Philippe Mérédieu est depuis vingt et un ans, professeur certifié et enseigne les mathématiques en lycée. Lassé de la routine lycéenne, il s’est inscrit en  Master 2 Science et Société à l'Université de Strasbourg afin d'enrichir ses connaissances en histoire et philosophie des sciences. Pendant ses heures de liberté, il aime faire du bruit avec son instrument de musique. Sa devise : « Ours un jour, ours toujours »

Bibliographie

Goliszek, Andrew, Souccar, Thierry, 2005, Au nom de la science : le choc, tous cobayes depuis un siècle, Paris, Editions Télémaque
Robin, Marie-Monique, 2009, Le monde selon Monsanto, de la dioxine aux OGM,une multinationale qui vous veut du bien, Issy-les-Moulinaux, ARTE Editions
Shelley, Mary, 2015/ 1818, Frankenstein ou Le Prométhée moderne, Paris, Editions Folio SF
Tardieu, Vincent, 2009, L'étrange silence des abeilles : enquête sur un déclin inquiétant, Paris, Editions Belin

 

Sitographie

Adresse Consulté le
http://lesmoutonsenrages.fr/2014/04/04/environnement-monsanto-cherche-a-breveter-des-abeilles-transgeniques/ 25/11/16
https://reporterre.net/Monsanto-veut-controler-le 25/11/16
https://fr.wikipedia.org/wiki/Syndrome_d'effondrement_des_colonies_d'abeilles 25/11/16
http://www.bioalaune.com/fr/actualite-bio/11345/monsanto-veut-modifier-genetiquement-abeilles-quelles-resistent-ses-pesticides 25/11/16
http://www.labeilledefrance.com/index.php/essai/122-informations-diverses/721-recherche-la-1ere-abeille-genetiquement-modifiee 25/11/16
http://www.neoplanete.fr/serie-monsanto-les-abeilles-sauvees-par-la-firme/ 25/11/16
http://www.scienceinfo.fr/monsanto-devoile-abeille-transgenique-resistante-aux-pesticides-neonicotinoides/ 25/11/16
https://youtu.be/ovKw6YjqSfM 06/12/16

 

Filmographie

Imhoof,  Markus, 2013, Des abeilles et des hommes
Robin Marie-Monique, 2008, Le monde selon Monsanto, Arte Vidéo
Guillet,  Ananda, Guillet,  Dominique, 2010, Le Titanic apicole, la trilogie

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