La conquête spatiale du XXIe siècle portée par le tourisme de luxe


    L’espace a toujours été dominé par les élites. Les astronautes triés sur le volet s’y aventurent au nom de leur nation, les astronomes et les astrophysiciens les plus éminents essaient de percer ses secrets… Et maintenant se joignent à ce cercle très fermé les « super-riches ». Milliardaires et millionnaires en quête d’une expérience unique se bousculent pour conquérir à leur tour l'espace, ouvrant la voie à un nouveau marché très prometteur, mais très exclusif : le tourisme spatial.

Tourisme spatial et entreprises privées 

    Le tourisme spatial comprend deux dimensions majeures : le vol orbital et le vol suborbital. Le vol orbital, comme son nom l’indique, consiste à mettre les véhicules spatiaux en orbite autour de la Terre pour effectuer des séjours prolongés dans l’espace, de quelques heures à quelques jours, voire plus. Le vol suborbital consiste à atteindre les limites de l’atmosphère sans mise en orbite, pour contempler la Terre pendant une durée assez courte, jusqu’à ce que la gravité terrestre reprenne le dessus. Les voyageurs ont alors l’occasion de vivre une chute aussi effrayante qu’enivrante.

    Alors que le vol suborbital représente un défi technologique moindre par rapport au vol orbital, il est encore en cours de développement par des entreprises aérospatiales émergentes. En revanche, des vols touristiques orbitaux ont déjà été réalisés, car ils s’appuient sur des technologies déjà existantes, développées par les agences spatiales gouvernementales, en l’occurrence la Station Spatiale Internationale (ISS), ainsi que les fusées et les capsules permettant de transporter les astronautes jusqu’à la station. Des touristes ont donc déjà effectué des séjours à bord de l’ISS, pour un prix qui s’élevait à 20 millions de dollars environ au début des années 2000 et qui atteint aujourd’hui les 40 millions [1]. Le vol suborbital sera nettement moins cher – le prix du billet sera de l’ordre de 200 000 dollars – et il est sur la bonne voie pour devenir un véritable commerce touristique dès la prochaine décennie, avec un volume estimé entre 13 000 et plus de 20 000 passagers par an [2].

Un vaisseau spatial Soyouz, grâce auquel sept touristes spatiaux se sont rendus sur l’ISS entre 2001 et 2009, devenant pionniers du vol orbital touristique.
Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Soyuz_TMA-19_spacecraft_departs_the_ISS.jpg

    De nombreuses entreprises aérospatiales privées se sont d’ores et déjà lancées dans une course effrénée pour développer le tourisme spatial. Du côté du vol orbital, deux entreprises américaines, Boeing et SpaceX – cette dernière a été fondée par le milliardaire américain Elon Musk, très connu pour ses projets un peu farfelus, telle la colonisation de Mars – ont signé des contrats avec la NASA. Leur objectif est de développer des « taxis spatiaux » faisant la navette entre la Terre et l’ISS. Dans l’autre branche du tourisme spatial, le vol suborbital, se disputent des entreprises privées telles : Virgin Galactic, fondée par le milliardaire Richard Branson ; Blue Origin, créée par le milliardaire et fondateur d’Amazon Jeff Bezos ; ou encore XCOR Aerospace, une start-up lancée par Jeff Greason, un entrepreneur… qui n’est pas un milliardaire.

Quelle place pour le progrès de la science ?

    Qu’ils soient orbitaux ou suborbitaux, les vols touristiques devraient faire office de tremplin pour la science, ne serait-ce que grâce aux avancées technologiques requises pour lancer cette activité [3]. Ainsi, les « taxis spatiaux » développés par Boeing et SpaceX pour la NASA pourraient transporter les astronautes américains vers l’ISS d’ici 2018-2019. En attendant, le premier vaisseau Dragon de SpaceX participe au ravitaillement de l’ISS. De tels contrats avec des entreprises privées permettrait à la NASA de réduire les coûts de transport et de se concentrer sur d’autres missions.

    D’après A. Forganni, le tourisme spatial servirait indirectement d’autres projets d’intérêt public, comme l’exploration scientifique, car il rapproche le grand public de l’espace et pourrait donc aider à populariser les programmes scientifiques spatiaux et à justifier leur financement par l’État [4]. Par ailleurs, le tourisme spatial peut ouvrir de nouvelles opportunités de carrière et susciter à nouveau l’intérêt des étudiants pour les sciences et technologies. Un cursus dédié à ce nouveau secteur existe déjà dans quelques universités à travers le monde [5].

    Enfin, les scientifiques pourraient profiter du développement du tourisme spatial, qui une fois bien implanté, repoussera les limites de l’exploration de l’espace. Les acteurs du tourisme spatial envisagent déjà de proposer des séjours dans des hôtels en orbite autour de la Terre, et même autour de la Lune. Ce secteur ouvre donc des portes pour des projets de conquête spatiale plus ambitieux, tels des voyages vers d’autres planètes du système solaire, voire au-delà.

Des questionnements éthiques

    Durant la conquête spatiale du siècle dernier, l’humanité était représentée par ses plus brillants éléments, scientifiques et astronautes, qui participaient à des programmes spatiaux sources de prestige national et de progrès. Aujourd’hui, l’espace devient le terrain d’une nouvelle rivalité, qui se joue entre des entreprises privées. Dans ses premiers stades de développement, le tourisme spatial semble fait par les riches pour les riches : ce sera le cas pendant les prochaines décennies, avant que le secteur ne se développe suffisamment pour être accessible à tous [6]. Cela signe la fin de l’ère des astronautes héroïques représentant toute une nation.

    Le tourisme spatial, qui s’inscrit pour l’instant dans le marché du luxe, semble réduire la conquête spatiale à la satisfaction du plaisir de clients privilégiés, qui sont très loin de la réalité du reste de l’humanité [7]. C’est pourquoi de nombreuses voix s’élèvent contre cette nouvelle forme de tourisme, rappelant les enjeux éthiques, sociétaux et légaux posés par la présence humaine dans l’espace. L. Billings met en garde contre les dangers de la commercialisation de l’espace et de sa dominance par les entreprises privées et leurs clients privilégiés [8]. A. Forganni ajoute que l’espace est classé comme bien commun, c’est-à-dire que sa nature interdit que quiconque se l’approprie. On peut donc déplorer que l’espace soit utilisé pour le loisir de quelques individus [9].

De graves conséquences sur l’environnement

    Le tourisme spatial est d’autre part accusé d’être une source de pollution atmosphérique majeure. Ainsi, M. Ross, M. Mills et D. Toohey ont estimé qu’une décennie de vols suborbitaux, à raison de 1 000 vols par an, aurait des conséquences sur l’atmosphère comparables à la pollution engendrée par les avions durant toute l’histoire de l’aviation, et à l’impact des émissions de chlorofluorocarbones (CFC) sur la couche d’ozone [10].

    Effectivement, les moteurs des fusées destinées aux vols suborbitaux émettent des particules de suie, d’aluminium et des débris métalliques directement dans la stratosphère. Cela pourrait contribuer de façon considérable au changement climatique, perturber la circulation atmosphérique et la couche d’ozone, et augmenter les températures, en particulier au-dessus des pôles, ce qui participe potentiellement à la fonte des glaces. Les auteurs restent prudents, car ils n’ont considéré que le tourisme suborbital et ont fait des estimations sur le nombre de vols ou encore sur le type de moteur utilisé. Mais leur étude a le mérite d’alerter sur les conséquences environnementales du tourisme spatial, qui risque notamment de dérégler l’atmosphère.

    La pollution est déjà difficilement justifiable pour la conquête spatiale à but scientifique. Ici, on parle d’une expérience luxueuse qui restera longtemps réservée aux plus riches. De là, il n’y a qu’un pas à franchir pour tomber dans des dérives qu’on ne voit que dans les films de science-fiction, comme Elysium (2013), où les plus riches abandonnent la Terre mourante pour vivre dans l’espace, pendant que la masse populaire tente de survivre sur une Terre surpeuplée, polluée et dépouillée de toutes ses ressources.

Bibliographie :

Billings L., 2006, “Exploration for the masses? Or joyrides for the ultra-rich? Prospects for space tourism”, Space Policy, vol. 22, p. 162-164

Chang Y.-W., 2015, “The first decade of commercial space tourism”, Acta Astronautica, vol. 108, p. 69-91

Clervoy J.-F., Lehot F., 2017, Histoire de la conquête spatiale, Louvain-La-Neuve, De Boeck Supérieur

Dupas A., 2011, Demain, nous vivrons tous dans l’espace, Paris, Robert Laffont

Forganni A., 2017, “The potential of space tourism for space popularisation: An opportunity for the EU policy?”, Space Policy, vol. 41, p. 48-52

Ross M., Mills M., Toohey D., 2010, “The potential climate impact of black carbon emitted by rockets”, Geophysical Research Letters, vol. 37, n°24

Références :

[1] Chang Y.-W., 2015, “The first decade of commercial space tourism”, Acta Astronautica, vol. 108, p. 69-91

[2] Ibid.

[3] Ross M., Mills M., Toohey D., 2010, “The potential climate impact of black carbon emitted by rockets”, Geophysical Research Letters, vol. 37, n°24

[4] Forganni A., 2017, “The potential of space tourism for space popularisation: An opportunity for the EU policy?”, Space Policy, vol. 41, p. 48-52

[5] Chang Y.-W., 2015, op. cit.

[6] Forganni A., 2017, op. cit.

[7] Billings L., 2006, “Exploration for the masses? Or joyrides for the ultra-rich? Prospects for space tourism”, Space Policy, vol. 22, p. 162-164

[8] Ibid.

[9] Forganni A., 2017, op. cit.

[10] Ross M., Mills M., Toohey D., 2010, op. cit.

Sur l'auteure :

Passionnée par la science, le cinéma, l’écriture et l’environnement, Floriane Boyer a intégré le master Science et société, après une formation initiale en physique-chimie, afin de découvrir les sciences sous d’autres perspectives.

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