Doute en développement

Karl Dalex aborde un sujet délicat mais néanmoins central en épistémologie, la place du doute dans l'évolution des connaissances. Pour illustrer cette question, il nous propose de réfléchir à l'histoire de l'embryologie et à la révolution scientifique qu'a été la théorie de l'épigenèse.

 

« Le douteur est un bon savant » voila ce que disait Claude Bernard. La plus commune des définitions pourrait être tout simplement celle donnée par le dictionnaire Larousse qui définit le doute  « comme un manque de certitude entrainant une méfiance vis-à-vis d’une personne ou d’un fait ».  Il parait donc aisé de comprendre l’essence même du doute et son implication dans la démarche qui nous intéresse ici en l’occurrence celle menée en science. Notamment une remise en cause de résultats scientifiques admis par une communauté à un temps T. Ici, c’est à travers l’embryologie que je vais essayer d’illustrer l’influence et l’importance que peut prendre le doute dans le processus d’acquisition de nouvelles connaissances.

L’embryologie est un domaine d’expertise relativement récent dans le monde des sciences. Nous le  définissons la plupart du temps comme l’étude du processus de développement de l’œuf en organisme. Si elle est aujourd’hui sujette à de nombreux débats, il en est un qui historiquement, occupe une place bien plus  importante que les autres. Ce débat autour du développement remontre au milieu du XVIIIème et révèle un exemple concret de doute autour d’un paradigme connu et reconnu qui va être rejeté avec l’arrivée d’une nouvelle proposition de modèle théorique. La théorie de départ, reconnue jusqu’au XIVème siècle, était la théorie dite de la préformation [2], proposée par Aristote (384 av. J-C. - 322 av. J-C.) [1] . Cette théorie comme son nom l’indique considère l’embryon comme déjà préformé, il ne fait que gagner en taille lors du développement in utero. L’être vivant avec tous ses organes est déjà présent dans l’œuf mais de taille tellement si infime qu’il est invisible pour l’humain, le temps lui permettra de grandir pour donner naissance à un embryon visible. Cette hypothèse soutenue notamment par des intellectuels comme Leibniz (1646-1716) ou Spallanzani (1729-1799) fut d’ailleurs longtemps considérée comme la plus crédible, ce qui lui valut même un article dans la célèbre Encyclopédie de Diderot (1713-1784) et D’Alembert (1717-1783). Cependant à partir du XIVème siècle certains savants commencent à se mettre à douter de ce modèle et proposent une alternative connue sous le nom d’épigenèse [2] . Cette nouvelle théorie s’oppose à la celle de la préformation en soutenant que l’embryon n’est pas présent dès l’origine. Il serait le fruit d’un développement qui impliquerait une complexification avec notamment différents stades qui seront responsables de la mise en place de trois feuillets [2] fondamentaux (ectoderme, endoderme, mésoderme) qui donneront naissance à l’embryon. Cependant ce caractère triblastique ne viendra que bien plus tard et confirmera la théorie d’épigenèse. Ce nouveau paradigme autour de la question du développement humain  est notamment porté à l’époque par Karl Ernst von Baer (1792-1876). L’opposition entre les deux théories entraînera de vifs débats entre des partisans de la préformation comme Bonnet (1720-1793) et les partisans de l’épigenèse comme Wolff (1734-1794).

Gravure sur bois extraite de Descent of Man (1871) de Charles Darwin. Y sont pointées les ressemblances entre un embryon humain (en haut) et un ebryon de chien (en bas). L'abandon de la théorie de la préformation a forcé l'humain à se situer comme faisant partie d'un processus évolutif comprenant l'ensemble du règne animal. Source : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Descent_fig02.jpg

Gravure sur bois extraite de Descent of Man (1871) de Charles Darwin. Y sont pointées les ressemblances entre un embryon humain (en haut) et un embryon de chien (en bas). L'abandon de la théorie de la préformation a forcé l'humain à se situer comme faisant partie d'un processus évolutif comprenant l'ensemble du règne animal.
Source : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Descent_fig02.jpg

Cette théorie de l’épigenèse est aujourd’hui acceptée et reconnue comme le paradigme dominant en embryologie [1] . Il est donc clairement visible que c’est ici une remise en question d’un paradigme précis autour d’observation et donc de résultats précis qui a mené à l’établissement d’une nouvelle théorie. Ce débat autour de la question du développement de l’œuf fécondé expose une sorte de double doute pour cette époque. Comme nous pouvons assez facilement l’imaginer le développement est un sujet sensible notamment dans la sphère religieuse très présente. Ainsi, si le premier doute se fait à l’encontre de données scientifiques pures, avec de nouvelles observations qui vont à l’encontre des connaissances établies et admises comme « justes » pendant des siècles, le second doute lui, ne se fait non plus sur des données purement scientifiques mais à l’encontre d’une autorité très puissante qui est l’Église, ce qui demande une forte conviction (pour ne pas dire un certain courage). C’est donc à travers ce double doute, autour d’une autorité et de données purement scientifiques que l’embryologie moderne a pu voir le jour.

L’exemple de la lutte entre préformation et épigénèse est un exemple parmi tant d’autres dans le monde des changements de paradigmes scientifiques. Le doute constitue donc un élément essentiel du processus dynamique s’opérant autour de la connaissance. Il est le moteur d’une connaissance qui évolue et s’enrichit au fil du temps et ne doit jamais disparaître.

Karl1-Plaza San Martin-La Doute

Le Doute (1906), sculpture de Louis Henri Cordier. Plaza San Martin, Buenos Aires

Bibliographie :

  • [1] Gingras, Yves, Keating, Peter, Limoges, Camille, Du scribe au savant. Les porteurs de savoir de l’Antiquité à la révolution industrielle, PUF, 2000.
  • [2] Dupont J.C., Schmitt, Du feuillet au gène : une histoire de l’embryologie moderne, fin XVIIIe-XXe siècle., Rue d’Ulm, 2004.

L'auteur

Photo Dalex Karl

Karl Dalex est étudiant en première année de master Science et société  à l'Université de Strasbourg. Issu d'une licence de Biologie Moléculaire et Cellulaire, il est resté très attaché aux sciences de la vie. Il prend aujourd'hui un plaisir fou à "ouvrir les boites noires" (Latour) des sciences, des technologies et de l'innovation.

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