L’ère du contrôle médicamenteux est-elle arrivée ?


    À la fin de l’année 2017 aux Etats-Unis, la Food and Drugs Administration a autorisé la mise sur le marché d’un médicament un peu particulier. La possibilité de vérifier par Bluetooth que vous prenez correctement vos médicaments vous paraît futuriste ? Pourtant, un géant de l’industrie pharmaceutique japonaise ouvre la voie à ce type de pratique. Alors, le Big Brother de la santé publique c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?

De la pilule classique au médicament traceur

    Si l’un de vos proches est atteint de troubles bipolaires ou de schizophrénie, peut être avez-vous déjà entendu parler de l’aripiprazole. Il s’agit d’un antipsychotique utilisé pour atténuer les symptômes de ces maladies. En France en 2016, bien qu’il semblât être efficace, l’Agence Nationale de la Sécurité du Médicament a mis en garde les professionnels de santé quant à ses précautions d’emploi [1].

L’aripiprazol semble d’un côté agir au niveau de la dopamine, neurotransmetteur qui joue un rôle dans le mécanisme de la motivation (par un système de récompense). D’autre part, la substance a un effet sur la sérotonine qui est, elle-aussi, un neurotransmetteur, mais lié à l’humeur (Young, 2007).

    Le principe du nouveau médicament est d’ajouter au cachet de base, développé par le laboratoire Otsuka Pharmaceutical Co, des molécules qui font office de traceur. Par un mécanisme physico-chimique au niveau de l’estomac, l’ingestion est détectée par un signal électrique qui dure entre trente minutes et deux heures. Il est envoyé à un patch, fixé sur le thorax du patient, qui a été développé par Proteus Digital Health. L’information est ensuite récupérée par le patient via une application mobile mais aussi sur un portail web pour les professionnels de santé. Le site de Proteus Digital Health nous informe toutefois que le lien entre l’observance du patient au traitement et ce système n’a pas été établi.

Figure 1: pilule classique d'aripiprazole.
Source : Wikimedia commons

Une réponse à la non-observance ?

    Certaines pathologies psychiques font partie des maladies à long terme qu’il est nécessaire de traiter tout au long de la vie lorsqu’elles se déclarent. Ces atteintes chroniques au même titre que d’autres affections comme par exemple le virus du SIDA ou certaines maladies cardiovasculaires nécessitent un traitement médicamenteux parfois lourd, complémenté par des règles d’hygiène de vie. Cette prise médicamenteuse est souvent ressentie comme une contrainte et cela concourt à la non-observance.

    L’observance thérapeutique est définie comme étant :

« l’adéquation entre le comportement du patient et les recommandations de son médecin concernant un programme thérapeutique, qu’il s’agisse d’un traitement médicamenteux, d’une psychothérapie, de règles d’hygiène de vie, d’examens complémentaires à réaliser, ou bien encore de présence à des rendez-vous. » [2].

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), elle est inférieure à 50% dans les pays développés[3].

    Ce nouveau type de médicament pourrait-il être un moyen de réduire la non-observance ? N’existe-t-il pas d’autres solutions ? En 2003, l’OMS publiait un rapport sur l’observance des traitements prescrits pour les maladies chroniques et apportait la conclusion suivante :

« Il se pourrait que l’amélioration de l’observance donne de meilleurs résultats sanitaires que l’avènement de nouvelles technologies. C’est un investissement rentable, qui permettra d’éviter des dépenses excessives aux systèmes de santé déjà à la limite de leurs capacités et améliorera la vie des malades chroniques. » [4].

    Le travail sur l’observance thérapeutique se situerait, du point de vue de l’OMS, du côté des acteurs humains. Les prises de décisions raisonnées des prescripteurs et des patients semblent centrales en regard des innovations techniques.

Pourquoi cela interroge-t-il ?

    Le contrôle de la prise de l’aripiprazole pose plusieurs types de questions. Pour commencer cela impose une réflexion d’ordre éthique. Doit-on augmenter le contrôle médicamenteux avec l’utilisation de ce type de « système connecté » aux dépens de la liberté individuelle ? La « sécurité » au prix de la liberté ? Est-ce légitime que seules les personnes malades psychiques soient soumises à un tel contrôle ?

    En France, selon les données de la Haute Autorité de Santé (HAS), l’un des objectifs de la psychiatrie française est d’équilibrer la qualité des soins et le respect des libertés individuelles. Cela est-il réellement possible si ce nouveau médicament « connecté » vient jusqu’à nous ? Cela peut aussi engager une réflexion juridique : la non-observance thérapeutique dans le cadre de maladies psychiatriques peut-elle être sujette à sanction ? Si un contrôle de l’observance peut être effectué par des instances de santé, nous pouvons nous demander comment les données seront utilisées ? Est-ce qu’une nouvelle juridiction concernant la protection des données médicales sera mise en place ?

    Nous espérons que dans quelques années nous pourrons en savoir plus sur les conséquences du traçage de la prise médicamenteuse sur la santé publique. En cas de drame, peut-être même pouvons-nous anticiper une future controverse. En cherchant quelque peu nous pourrions découvrir que certains responsables de la Food and Drugs Administration ont été en lien avec les industriels pharmaceutiques à l’origine de la « pilule connectée », par exemple [5].

 

Bibliographie :

  • Corruble E., Hardy P., 2003, « Observance du traitement en psychiatrie », Encyclopédie Médico-Chirurgicale, Paris, Elsevier
  • Young N.S., 2007, “How to increase serotonin in the human brain without drugs”, Journal of Psychiatry and Neuroscience, n°32, p. 394-399

Sitographie :

Notes :

[1] Point information de l’ANSM sur l’aripiprazol du 05/04/216 publié sur : http://ansm.sante.fr/S-informer/Points-d-information-Points-d-information/Mise-en-garde-sur-l-utilisation-hors-AMM-de-l-aripiprazole-Abilify-et-generiques-et-sur-le-risque-de-suicide-Point-d-Information-actualise-le-05-04-2016 consulté le 21/22/2017

[2] Corruble E, Hardy P, 2003, « Observance du traitement en psychiatrie », Encyclopédie Médico-Chirurgicale, Paris, Elsevier.

[3] Rapport de l’OMS en 2003 publié sur : http://apps.who.int/iris/bitstream/10665/42682/1/9241545992.pdf consulté le 22/11/2017

[4] Rapport de l’OMS en 2003 publié sur: http://apps.who.int/iris/bitstream/10665/42682/1/9241545992.pdf consulté le 22/11/2017

[5] Publication sur le site de l’Alliance for Human Research Protection (AHRP) publié le 18 août 2009 sur : http://ahrp.org/top-fda-officials-compromised-by-conflicts-of-interest/ consulté le 20/11/2017

Sur l'auteure :

Noémie Mathé, étudiante en M2 d’histoire, philosophie et médiation des sciences, est une jeune ergothérapeute de métier depuis 2016 intéressée par les thématiques de santé, mais pas que.

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