De l’illustration à la connaissance. De la connaissance à la reconnaissance.


Kadidja Marchal nous propose de réhabiliter certaines femmes scientifiques quelque peu oubliées et qui ont pourtant contribué de manière significative, grâce à leur talent d'illustratrices naturalistes, à des œuvres majeures dans leur domaine.

 

Connaissez-vous le point commun entre Georges Cuvier (1769-1832) et  Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) ? Certes, vous vous dites que ce sont deux Français qui ont vécu à peu près à la même époque, tous les deux naturalistes (spécialistes de zoologie ou de botanique de terrain ou, plus généralement, amateurs de sciences naturelles). Et si je vous demande le rapport qu'ils ont eu respectivement avec Mary Buckland (1797-1857) et Anna Atkins (1799-1871)? Là, peut-être ai-je réussi à éveiller votre curiosité ! Et non, je ne vais pas vous livrer tous les secrets de la vie cachée de ces scientifiques avec ces deux femmes ! Pourtant, Anna Atkins et Mary Buckland ont su les séduire, non pas grâce à leur corps, mais bien grâce à leur talent d'illustratrices naturalistes.

Petit éclairage sur ce qu'est l'illustration scientifique: c’est à la fois une discipline artistique et scientifique. Durant plusieurs siècles, les dessins naturalistes étaient aquarellés ou gouachés. Ensuite les techniques ont évolué vers la peinture, la gravure, la lithographie puis la photographie.

Revenons à nos deux femmes inconnues !

 

Des illustratrices scientifiques

Mary Buckland (1797-1857) est comme Cuvier une paléontologue, mais aussi biologiste marine et  illustratrice scientifique. Elle a produit de belles illustrations de fossiles pour des ouvrages de Georges Cuvier. Il est difficile d'évaluer la contribution de Mary Buckland à la science, très peu d'écrits portent sur cette femme parce que son rôle d'assistante auprès de son mari William Buckland (1784-1856), géologue et paléontologue, représente une grande part de son travail .

On connaît mieux les travaux d'Anna Atkins (1799-1871). Botaniste et illustratrice, elle a largement contribué à la notoriété d'un ouvrage de Jean-Baptiste Lamarck, Histoire des mollusques, qui paraît entre 1822 et 1824, et est, encore actuellement, une référence. Elle réalise les gravures qui illustrent la traduction anglaise du livre de ce dernier, sous le titre de Genera of Shells. Cette traduction, réalisée par son père, a un rôle important dans la nomenclature des coquillages car elle fournit les types (univalves, bivalves et multivalves) permettant d’identifier les genres (rang regroupant un ensemble d’espèces ayant des caractères communs) créés par Lamarck. 

Anna Atkins

Anna Atkins en 1861

Source: https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Anna_Atkins#/media/File:Anna_Atkins_1861.jpg

De plus, elle a été la première utilisatrice d'images photographiques comme le cyanotype, pour l'illustration d'ouvrages imprimés et des herbiers qu'elle fit paraître à partir de 1843. Certains la considèrent même comme la première femme à avoir réalisé une photographie, priorité qu’elle dispute à Constance Talbot (1811–1880)

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c4/Anna_Atkins_algae_cyanotype.jpg

Cyanotype de l'algue brune Dictyota dichotoma, par Anna Atkins

Source:  https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Anna_Atkins_algae_cyanotype.jpg

 

Continuons  avec une autre illustratrice scientifique Anna Maria Sibylla Merian (1647-1717). Cette naturaliste fait paraître une étude sur le cycle de développement des papillons, une des toutes premières recherches dans ce domaine. Carl von Linné (1707-1778) la cite dans son ouvrage Systema Naturae  de 1753. En raison de la qualité de son œuvre artistique et scientifique, véritable naturaliste et voyageuse, elle est considérée comme une figure importante de l'histoire naturelle de son époque  et pourtant non reconnue actuellement.

Merian 500DM.jpg

Anna Maria Sibylla Merian

Source: https://commons.wikimedia.org/wiki/Maria_Sibylla_Merian#/media/File:Merian_500DM.jpg

Citons encore Elizabeth Gould (1804-1841) une illustratrice britannique en ornithologie surtout. Elle réalisa les aquarelles, puis les lithographies des études ornithologiques de son mari John Gould (1804-1881). C'est lui qui lui permettra d'illustrer la description des oiseaux rapportés par Charles Darwin (1809-1882), encore un scientifique célèbre, de son long voyage !

 

Rôle des femmes scientifiques

J'aurais pu vous parler d'autres illustratrices scientifiques et ce sur les siècles suivants, mais ceci sera certainement pour un autre billet.

Pourquoi en suis-je arrivée à vouloir vous parler des femmes scientifiques, et plus particulièrement des illustratrices scientifiques du XVIIIe et XIXe siècle ? Tout simplement, l'idée m'est venue quand au bout de plusieurs heures de cours sur l'histoire des sciences naturelles, les noms masculins s’enchaînaient comme ceux de Cuvier, Linné ou encore Lamarck et pas la moindre allusion aux femmes. Cela m'a donc étonnée et je me suis mise à la recherche d'écrits sur les femmes scientifiques de cette époque. Un travail ardu ! En effet, j'ai eu la plus grande difficulté à trouver des articles au cours de mes recherches. Ce qui vous laisse deviner la place et la reconnaissance des femmes scientifiques au cours de ces deux siècles.

Et par hasard, suite à une discussion avec un passionné d'illustrations naturalistes, je découvre le livre de Valérie Chansigaud Histoire de l'illustration naturaliste (2009). Voici ce qu’elle affirme dans la partie qu'elle consacre  aux femmes et à leur travail d'illustratrices en histoire naturelle :

« Pourtant le rôle des femmes est très important : elles récoltent des spécimens, elles vulgarisent et diffusent des connaissances, mêmes les plus nouvelles, et, surtout, elles sont illustratrices. Elles sont, suivant la formule de Steven Shapin, des “techniciennes invisibles”. Elles réussissent souvent à s'imposer dans des secteurs scientifiques marginaux ou nouveaux (...) » (Chansigaud,2009, p 126-127).

Nous découvrons que ces femmes pionnières étaient souvent des scientifiques qui œuvraient dans le sillage de leurs pères ou de leurs époux naturalistes. V. Chansigaud présente un arbre généalogique montrant la présence des illustratrices naturalistes participant aux ouvrages de leur mari.

 

p127 valérie chansigaud

Arbre généalogique simplifié des Turner, Hooker et Henslow

Source: Chansigaud, Valérie, 2009, Histoire de l'illustration naturaliste, Paris, Delachaux et Niestlé, p. 127

Vers la reconnaissance

Refusant cette fatalité, comment reconnaître l’existence du travail de ces femmes dans  le domaine de l'histoire naturelle ? La solution ne serait-elle pas pour les femmes, comme l'a si bien analysé Pierre Bourdieu (1930-2002) dans son livre De la domination masculine, de se réapproprier la place concédée aux hommes. Car sans le savoir, ni le vouloir, les femmes dominées incorporent la vision du monde des hommes dominants et se font les complices involontaires de l’ordre social existant dont elles sont les victimes. Ainsi, ce serait aux femmes notamment, et ce par l'intermédiaire des institutions scolaires, d’initier la reconnaissance de ces femmes scientifiques simplement en les intégrant à l'enseignement en histoire des sciences !

Alors mesdames, à nous de jouer!

 

Bibliographie

Bourdieu, Pierre, 1998, La domination masculine, Paris, Seuil.

Chansigaud, Valérie, 2009, Histoire de l'illustration naturaliste, Paris, Delachaux et Niestlé.

 

Sitographie

https://fr.wikipedia.org/wiki/Illustration_naturaliste consulté le 22.10.16

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mary_Buckland consulté le 24.10.16

Cyanotypes of British Algae by Anna Atkins (1843) consulté le 4.11.16

 

L'auteure :

Sans titre

Après l'obtention d'une maîtrise de Biologie Animale, Kadidja Marchal est devenue enseignante spécialisée dans l'aide aux élèves en difficultés. La reprise d'études en Master "Science et Société: histoire, philosophie et médiations des sciences" lui permet de revenir à une de ses passions: les sciences; les autres étant la lecture, le chant et le tricot.

 

 

 

 

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