Du mythe du « dialogue » entre sciences et religion : une approche d’histoire des sciences

Jeremy Garwood nous résume ici la récente intervention du Professeur Yves Gingras à l'Université de Strasbourg : ce dernier dénonce les thèses révisionnistes d'une poignée d'auteurs qui rencontrent un certain succès depuis quelques années. Les sciences et les religions n'auraient jamais eu de relations conflictuelles mais plutôt un dialogue harmonieux, Galilée n'aurait jamais été emprisonné ... Le Professeur Gingras tire la sonnette d'alarme face à cette relecture de l'histoire des sciences et décrypte ce phénomène.

Le 9 février 2015, Yves Gingras, professeur au Centre Interuniversitaire de Recherche sur la Science et la Technologie (CIRST) à l’Université de Québec à Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences, a présenté dans le cadre des Lundis de l’IRIST (Université de Strasbourg) une conférence sur « Le mythe du "dialogue" entre science et religion ».

C’est un thème qui est cher à Yves Gingras et qu’il a déjà exploré au cours des années passées.

Selon Yves Gingras, il n’y a pas un dialogue possible entre science et religion parce que ces deux domaines reposent en fait sur des positions philosophiques incompatibles. Les sciences tentent, selon lui, « de rendre raison des phénomènes observables par des concepts et des théories qui ne font appel à aucun être surnaturel ». En revanche, la religion recouvrerait « tout discours qui rend compte du monde en référant à un être transcendant à la nature, inaccessible aux sens de tout un chacun et qui possède le plus souvent des propriétés invérifiables. »

De ce fait, il semble difficile sur ces bases de pouvoir réellement construire un débat constructif. Cependant, depuis plusieurs décennies, un courant de pensée persistant (qui se manifeste par la publication d’ouvrages), argumente qu’un tel dialogue est possible, tout en niant qu’historiquement il y ait eu un conflit entre science et religion, ce qui pour Yves Gingras relève tout bonnement d’une réinterprétation abusive de l’histoire des rapports entre science et religion. Yves Gingras prend pour exemple l’ouvrage de J.H. Brooke intitulé Science and Religion: Some Historical Perspective (1991), qu’il considère comme représentatif de ce type de démarche. Brooke affirme dans ce livre que l’existence d’un conflit entre science et religion est "un mythe" qui a été construit au XIXe siècle par deux auteurs : A.D.White et J.W. Draper. Draper a publié un livre intitulé History of the Conflict between Religion and Science en 1874, et White un ouvrage A History of the Warfare of Science with Theology in Christendom en 1876.

Title_page_Draper_History_Conflict_Religion_Science
Selon Brooke, ces deux ouvrages auraient engendré un effet de loupe mais en définitive, si l’on reconsidère historiquement les rapports entre science et religion, la notion de conflit aurait été hypertrophiée par ces deux auteurs. Brooke n’est de loin pas le seul à adopter ce type de position. La question que pose alors Yves Gingras en tant qu’historien est quelles sont les sources historiques qui permettent à Brooke et ses collègues d’affirmer que l’idée d’un conflit entre science et religion serait largement exagérée et que si conflits il y a eu, ils seraient tout à fait « négligeables ».

Pour ce faire, Yves Gingras va utiliser des outils informatiques accessibles sur Internet pour analyser les bases de données bibliographiques entre 1800 et 2000.

Plus précisément, avec l'outil Ngram Viewer mis à disposition par Google Books (https://books.google.com/), on peut chercher à quelle fréquence paraissent des livres utilisant certains mots dans leur titre. Yves Gingras a ainsi dénombré les livres publiés en anglais avec les termes « science » et « religion » dans leurs titres. Cela lui permet de constater trois pics – autour de 1870 (quand Draper et White ont publié), autour de 1930, et puis, depuis 1980. Si, en plus des termes « science » et « religion », on introduit le mot « conflit », il retrouve les deux premiers pics. S'y ajoute un pic dans les années 1980, qui correspond selon Yves Gingras, aux termes « science » + « religion » + « dialogue ». Il y a donc eu visiblement un glissement de la notion de conflit vers celle de dialogue. Pourquoi ?

Yves Gingras affirme qu'il y a un lien direct avec ce qu’il appelle l’« Effet Templeton ». En 1973, John Templeton, un investisseur et philanthrope américain lié au fondamentalisme protestant, a crée le Prix Templeton, décerné à « une personne vivante qui a contribué de façon exceptionnelle à affirmer la dimension spirituelle de la vie, que ce soit par des idées, des découvertes, ou des travaux pratiques » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Fondation_John_Templeton). La valeur monétaire de ce prix est fixée de façon à ce qu’elle soit toujours légèrement plus élevée que le Prix Nobel (en 2008 le prix était de 1,6 million de dollars). En 1987, John Templeton a crée la Fondation John Templeton. La mission de la Fondation Templeton est de financer des recherches « scientifiques » sur ce que certains scientifiques et philosophes appellent les « Big Questions » (Les Grandes Questions), qui portent sur les lois de la nature ainsi que sur la nature de la créativité et de la conscience.

Ainsi, la Fondation encourage les chercheurs et les journalistes à écrire des livres favorables à la position de son fondateur, c’est-à-dire, une position permettant de concilier sans conflit science et religion. Cette Fondation est généreuse … pour exemple, entre 2012 et 2015, l’Université de Chicago a reçu $5.5 million afin de publier 30 livres sur les « Big Questions » – à savoir le Big Bang, la vie intelligente, la complexité de l’univers. Cette fondation à soutenu la publication de livre tels que Galileo Goes to Jail and Other Myths about Science and Religion écrit par R.L. Numbers (2009). L’auteur de ce livre revient sur un des plus célèbres conflits entre science et religion, celui qui a opposé Galilée à L’Église. Selon Numbers, on ne peut affirmer que l’Église catholique aurait “emprisonné” Galilée parce qu’il était simplement assigné à résidence. Yves Gingras réplique à cette affirmation erronée : « Galilée a été assigné à résidence pendant des années dans sa villa à Arcetri et ses mouvements et visites étaient strictement contrôlés par l’Église, il était de fait prisonnier chez lui ! Et de nombreuses sources écrites l’attestent ».

Galileo facing the Roman Inquisition (1857) Peinture de Cristiano Banti Source : http://law2.umkc.edu/faculty/projects/ftrials/galileo/galileotrial.jpg

Galileo facing the Roman Inquisition (1857)
Peinture de Cristiano Banti
Source : http://law2.umkc.edu/faculty/projects/ftrials/galileo/galileotrial.jpg

Ce qui inquiète Yves Gingras, c’est que, sous l’influence (de l’argent) de la Fondation John Templeton, l’histoire serait réécrite et biaisée. Ici, en l’espèce, il s’agirait de minimiser le conflit entre science et religion à l’époque de Galilée. C’est pourquoi Yves Gingras souligne qu’il est extrêmement important en tant qu’historien, mais également en tant que citoyen, de toujours s’appuyer sur des sources historiques fiables, et de ne pas prendre pour argent comptant certains écrits récent financés notamment par la Fondation Templeton. Yves Gingras va très prochainement publier un ouvrage sur le mythe du dialogue entre science et religion, livre qui s’annonce sans nul doute documenté et où l’argumentation générale visera à rétablir des faits historiques qui selon lui ont été largement biaisés ces dernières décennies.

Sources :

L'auteur

photo jeremy garwood

Jeremy Garwood a étudié à Exeter (Angleterre) où il a obtenu son PhD (doctorat) en biochimie à l’université ANU de Canberra (Australie). Il a fait de la recherche en biologie du développement à l’Institut Jacques Monod, Paris et en neurobiologie à l’université de Heidelberg (Allemagne), puis au CNRS (Centre de Neurochimie, Strasbourg), et enfin à la Ruhr Universität, Bochum (Allemagne). Depuis 2007, il écrit des articles pour Lab Times, le magazine européen pour les sciences de la vie. Ses articles explorent l’environnement de la recherche scientifique et les implications sociales, politiques et économiques de la recherche. En outre, il a une colonne satirique « Research letter from… » où il pose un regard ironique sur la recherche actuelle en Europe.


6 commentaires pour “Du mythe du « dialogue » entre sciences et religion : une approche d’histoire des sciences”

  1. dubois | Permalink

    Je vous avoue que je ne savais pas que le dialogue entre science et religion était peut-être une forme de supercherie.
    On m'a enseigné à l'école (enfin je crois car je ne sais plus vraiment où je l'ai appris) que Galilée avait eu des emmerdes avec l' Eglise catholique ,qu'il avait dù abjurer (c.A.D. dire qu'il s'était trompé très officiellement) et que Giordano Bruno avait été brûlé sur un bûcher (excusez du peu !!) pour avoir soutenu jusqu'au bout 'que la Terre n'était pas unique et qu'il y avait d'autres mondes habités (aujourd'hui on dirait " d'autres planètes habitées ").

    • johanna.gouzouazi | Permalink

      Selon Y. Gingras, c'est bien d'insister sur un perpétuel dialogue entre sciences et religion qui est une supercherie et il rappelle que d'un point de vue historique ce soi-disant "dialogue" s'est plutôt décliné sur le mode du conflit. Galilée en est un exemple très connu, et je trouve aussi que Giordano Bruno était un savant et libre penseur passionnant, dont la trajectoire tragique illustre cette opposition entre foi et développement des savoirs.

  2. Bubeck | Permalink

    Intéressant, mais le mythe d'un conflit brutal entre la science et la religion a aussi fait l'objet d'une construction et d'une exagération (notamment au XIXè siècle). Les grands scientifiques du XVIIè siècle étaient aussi des grands théologiens (Pascal, Descartes). L'histoire est toujours une réecriture, et la vérité est toujours plus complexe que ce que l'on pense.

  3. Tranbert | Permalink

    D'accord avec Bubeck. Voici quelques éléments pour compléter son propos:

    L’affaire Galilée est en fait une affaire politique, beaucoup plus que religieuse. Elle repose essentiellement sur une erreur politique fondamentale de Galilée, la même d’ailleurs que certains de ses successeurs tels Oppenheimer (physicien américain, «père » de la bombe atomique).

    De fait, les scientifiques souvent croient tellement à l’autonomie et à la supériorité de la science, que du coup, ils se remettent pieds et poings liés entre les mains du pouvoir politique. Ainsi, Galilée est au début du XVIIe siècle professeur à Padoue, dans la République de Venise. Il travaille pour un assez maigre salaire, en tant que professeur à l’université, et il trouve que ses charges d’enseignement sont trop lourdes, car il veut développer ses recherches. Il écrit alors à l’un de ses collègues, en 1609 :

    « Obtenir d’une République, bien qu’elle soit resplendissante et généreuse, un salaire sans servir le public, cela n’est pas habituel. Car pour retirer un profit du public, il faut satisfaire le public et non pas un seul particulier. Et aussi longtemps que je suis capable de faire cours et de servir, aucun homme d’une République ne peut m’exempter de cette charge en me laissant mes émoluments. En somme, je ne peux espérer une pareille commodité de personne d’autre que d’un prince absolu ».

    Un peu plus tard, il écrira dans une autre lettre : « J’ai de grands et plus admirables projets, mais ils ne peuvent servir, ou, pour mieux dire, être mis en oeuvre que par des princes ». Que fait alors Galilée en 1610 ? Il quitte Padoue et va à Florence, où il devient mathématicien du grand Duc. Et de fait, alors que la République de Venise l’aurait protégé contre les emprises de l’Inquisition, il se lie au grand Duché de Florence qui, quelques années après, le livrera à Rome. C’est bien une erreur essentiellement politique, que reproduiront beaucoup de ses collègues dans les années à venir.

    Jean-Marc LEVY-LEBLOND, La science est-elle démocratique ?, conférence d’août 2000 (repris dans son ouvrage "Figures de la science", p.237).

  4. Tranbert | Permalink

    L'opposition radicale entre science et religion a en grande partie été inventée au XIXe siècle, par des scientistes qui voulaient s'approprier le monopole des questions disons "métaphysiques" en faisant valoir que "la Science" avait réponse à tout et était toute puissante et que critiquer ou exprimer des réticences au développement du capitalisme industriel était une attitude réactionnaire, passéiste et se faisait pour des motifs "irrationnels" venant d'un attachement sentimental et mystique envers des conditions d'existences arriérées.

    Type d'argumentation encore utilisé aujourd'hui. Cf. François Jarrige, Technocritiques, Du refus des machines à la contestation des technosciences, éd. La Découverte, 2014.

    Enfin, plutôt qu'une opposition radicale entre science et religion, l'opposition radicale se situe plutôt entre science et savoirs populaires, et cela dès le XVIIe siècle, avec les chasses aux sorcières: Cf. Silvia Federici, Caliban et la sorcière, éd. Entremonde, 2014.

  5. Yper | Permalink

    Amusant qu'un historien défendant le recours à des sources et méthodes historiques fiables utilise Google Ngrams pour fonder son propos.

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