Présentation de l’ouvrage d’Yves Gingras : Les dérives de l’évaluation de la recherche : Du bon usage de la bibliométrie, Editions Raisons d’agir, 2014 (V. Helfrich)

L’évaluation de la recherche est un sujet très sensible au sein de la communauté académique. Il a déjà fait l’objet de nombreux débats. L’originalité de l’ouvrage d’Yves Gingras repose dans l’approche de ce sujet. En effet, ce livre propose de partir de la bibliométrie qui a été détournée de ses fonctions initiales pour devenir un outil quantitatif d’évaluation de la recherche.

Yves Gingras, 2014, Les dérives de l'évaluation de la recherche. Du bon usage de la bibliométrie, Paris, Raisons d'agir

Yves Gingras, 2014, Les dérives de l'évaluation de la recherche. Du bon usage de la bibliométrie, Paris, Raisons d'agir

La première partie du livre revient sur les origines de la bibliométrie, comme outil de bibliothéconomie, puis décrit les « bons usages » de ce dernier. Par exemple, l’auteur explique comment la bibliométrie a été mobilisée pour gérer les collections de revues, pour établir des lois statistiques sur la recherche, pour étudier les différences disciplinaires ou encore pour étudier la dynamique d’une discipline ou d’un champ thématique. Dans cette logique de bon usage de la bibliométrie, l’auteur propose également de tester des grands clichés sur les pratiques de citation. On apprend ainsi qu’il n’est pas prouvé que seuls les articles récents sont cités, que la plupart des articles ne sont jamais cités ou que les articles majeurs d’un champ disciplinaire ne sont cités que tardivement.
La seconde partie de l’ouvrage s’intéresse à l’évaluation de la recherche et à ses dérives, notamment basées sur une utilisation massive et erronée de la bibliométrie. En effet, Yves Gingras indique bien que l’évaluation de la recherche n’est pas un problème a priori. C’est une pratique admise par les communautés scientifiques depuis des siècles. En fait, les dérives proviennent de sa prolifération récente et au recours à des systèmes de mesure (indicateurs) mal construits ou détournés de leurs usages initiaux. Selon l’auteur, la bibliométrie prend une place importante dans l’évaluation de la recherche car elle donne un sentiment de scientificité, permettant d’ « expulser la dimension qualitative, jugée subjective » et de court-circuiter le système de l’évaluation par les pairs. Le livre souligne une dynamique de « mécanisation et taylorisation de l’évaluation de la recherche pour permettre à des acteurs extérieurs à la recherche de mener l’évaluation ».
Cet ouvrage sensibilise aussi le lecteur sur la responsabilité des acteurs de la recherche dans ce processus. Ces derniers peuvent favoriser le déploiement de cette évaluation quantitative de manière proactive ou par fatalisme. Pour l’auteur, ce processus résulterait en effet d’une lutte interne au champ scientifique. Selon lui, les systèmes de classements académiques seraient davantage proposés ou entretenus par les chercheurs les moins reconnus sur le plan scientifique. Ces derniers favoriseraient donc l’intrusion de logiques politico-économiques dans le champ scientifique pour lesquelles ils seraient plus habiles (loi de Jdanov / P. Bourdieu). A côté de cela, beaucoup de chercheurs prendraient ce système d’évaluation comme une fatalité, en acceptant de céder devant des exigences non-scientifiques.
Le livre présente comment l’intérêt démesuré pour l’évaluation engendre des effets pervers sur les stratégies des parties prenantes du monde académique : les auteurs d’articles (choix des thèmes de recherche, pratiques d’autocitation, choix de revue, choix du corpus, etc.), les revues (incitation à l’autocitation, sélection des articles, etc.), les évaluateurs (nombre et fréquence des classements des établissements, etc.), les universités ou les écoles (recrutement, orientation de la recherche, externalisation de la recherche, internationalisation, stratégie marketing, etc.), les décideurs politiques (financement de la recherche) et les étudiants (choix des universités ou écoles). Pour illustrer le fait que les différents acteurs et institutions se voilent la face sur la validité de ces évaluations, l’auteur utilise habilement une métaphore issue d’un conte d’Andersen (les habits neufs de l’empereur).
Enfin, le livre ne se contente pas de critiquer la mauvaise évaluation de la recherche, mais propose des pistes de travail pour la construction d’indicateurs plus pertinents, qui seraient basés sur des objectifs précis d’évaluation et sur des données commensurables. En résumé, cet ouvrage est un vrai éclairage sur le vaste débat concernant l’évaluation de la recherche, mais aussi un coup de projecteur sur des usages plus pertinents de la bibliométrie, notamment comme outil d’investigation en sociologie des sciences.

Vincent Helfrich, Professeur associé en économie au Groupe Sup de Co La Rochelle et membre de l’IRIST de l’Université de Strasbourg. vhelfrich@unistra.fr ou helfrichv@esc-larochelle.fr Intérêts : Développement durable et RSE / Normalisation et régulation / Fiction et sciences

L'auteur :
Vincent Helfrich, Professeur associé en économie au Groupe Sup de Co La Rochelle et membre de l’IRIST de l’Université de Strasbourg.
vhelfrich@unistra.fr ou helfrichv@esc-larochelle.fr
Intérêts : Développement durable et RSE / Normalisation et régulation / Fiction et sciences

 

 

Publier un commentaire

Vous devez être connecté pour ajouter un commentaire.