La physiognomonie : de la science à la pseudoscience

Joséphine Magnan propose un retour historique sur les racines de la morphopsychologie, une pseudoscience pas tout à fait passée de mode de nos jours. La physiognomonie a fait l'objet d'une véritable reconnaissance de l'institution scientifique par le passé et est désormais souvent considérée comme raciste, sexiste et désuète : elle n'en a pourtant pas moins influencé le développement de disciplines scientifiques actuelles (comme l'anthropologie criminelle), ainsi que quelques lieux communs que l'on rencontre encore dans la presse féminine.

Et si l’analyse de vos traits morphologiques permettait de vous connaître avant même que vous ne commenciez à parler ? C’est ce que la physiognomonie, une « science » particulièrement populaire au XIXe siècle, proposait de démontrer. Les rides, les expressions, le teint permettaient alors selon cette théorie une lecture des mœurs, des personnalités, et parfois même des mauvaises intentions des personnes observées. Si cette science est aujourd’hui reléguée au rang des pseudosciences, elle a néanmoins permis de nombreuses avancées dans d’autres domaines scientifiques comme la médecine. La limite entre sciences et pseudosciences devient d’ailleurs, à travers l’exemple de la physiognomonie, assez incertaine : quels critères permettent de juger la véracité scientifique d’un sujet ? A partir de quel moment une science devient-elle une pseudoscience ? Cet article fait état du changement de perception de la psychognomonie selon les époques, mais aussi selon les grandes figures scientifiques en ayant marqué l'histoire.
C’est dans les écrits de savants de l’Antiquité gréco-romaine que la physiognomonie trouve ses racines, mais certaines notions identiques ont pu être retrouvées sur des tablettes datant de l’antiquité sumérienne. Aristote (384 – 322 av J.C) fut le premier à formuler de manière écrite le lien étroit entre l’âme, la psyché, et le corps, le sôma, dans ses ouvrages intitulés Physiognomonica. Ses idées s’appuient en partie sur la théorie d’Hippocrate (460 – 370 av.J.C) selon laquelle le sang, la bile, la lymphe et la bile noire sont des humeurs qui, selon leur prédominance, détermineront des tempéraments. Ces textes trouvent de nombreux échos au Moyen-Âge, notamment dans le Secret des Secrets, une encyclopédie dont le dernier chapitre entier est consacré à la physiognomonie. D’autres livres au cours de la Renaissance traiteront de ce sujet, comme De humana physiognomia de Jean-Baptiste Della Porta (1535-1615).
Cependant, c’est véritablement avec Johann Kaspar Lavater (1740-1801) que cette « science » se démocratise. Son œuvre, intitulée Physiognomonie ou l'art de connaître les hommes, est discutée dans de multiples salons. Nombreux sont les écrivains européens qui s’en inspirent : ainsi, les personnages de Balzac (1799-1850), ou même de Charles Dickens (1812-1870) ont bien souvent des liens morphologiques avec leur caractère. La plus étonnante des applications reste cependant celle d’un psychomotricien anglais, Sir Francis Galton (1822-1911), qui tenta de définir les caractéristiques physionomiques de bonne santé, de beauté et, plus surprenant, de criminalité. Par la superposition de photographies de criminels, il conclut que les irrégularités morphologiques d’un visage pouvaient être liées aux tempéraments violents de ceux-ci.

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Illustration des quatre tempéraments principaux, issue de l'ouvrage de Johann Kaspar Lavater Physiognomische Fragmente zur Beförderung der Menschenkenntnis und Menschenliebe (1775)
Source : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lavater1792.jpg?uselang=fr

Un autre criminologue de cette époque, Cesare Lombroso (1835-1909), devint célèbre pour ses théories sur le « criminel-né ». Ses observations se basent sur des comparaisons de crânes de criminels décapités, dont il déduit des « lois » : la criminalité serait innée et se transmettrait de manière héréditaire. Il se base largement sur des notions de races, mais aussi de genre : ainsi, les femmes, en raison de leur intelligence plus faible, seraient moins sujettes à la criminalité8. Si ces théories sont restées longtemps défendues grâce aux colloques qu’il donnait à travers l’Europe, nombreux sont les scientifiques qui critiquèrent ses observations jugées approximatives et incertaines. Les anthropologues, comme Alexandre Lacassagne (1843-1924) ou Paul Topinard (1830-1911), opposèrent vivement la théorie du « criminel-né » à celle de l’influence du milieu. Les théories de Lombroso seront par la suite rattachées au domaine de la phrénologie, c’est-à-dire l’étude des liens entre les circonvolutions crâniennes et les caractères. S’il ne fait pas de doute que ces pratiques trouvent facilement de dangereux rapports avec le darwinisme social ou l’eugénisme, la phrénologie a cependant permis l’évolution des outils de mesure du corps humain, notamment en médecine légale.

Portrait de Cesare Lombroso (1891), considéré comme fondateur de la criminologie scientifique moderne. Source : http://commons.wikimedia.org/wiki/Cesare_Lombroso

Portrait de Cesare Lombroso (1891), considéré comme fondateur de la criminologie scientifique moderne.
Source : http://commons.wikimedia.org/wiki/Cesare_Lombroso

Ces théories prêtent parfois à sourire de nos jours ; il est cependant intéressant de se rappeler que ceux qui les ont formulées furent considérés comme de grands savants par leurs contemporains. Comment des scientifiques, alors qualifiés pour la recherche scientifique, ont-ils pu participer au développement de ce que nous considérons à présent comme pseudoscience ? Un article de M. Dumont intitulé « Le Succès Mondain d’une Fausse Science », tente de répondre à cette question. Selon cet article, les théories de Lavater ne sont pas tellement différentes de ces prédécesseurs : le but est avant tout de donner une légitimité scientifique à des croyances. Cet article souligne tout le côté paradoxal de cette discipline : elle s’inspire de mythes, de perceptions populaires et tente d’en faire une science sans en chercher les mécanismes originels. Ainsi, Lavater s’emploie à dégager des lois du mythe, en empruntant les outils essentiels à la science que sont l’observation, l’expérience et la géométrisation. Cependant, Lavater ne justifie pas ses observations, ou alors invoque des « causes naturelles », relevant du « sens commun ». C’est d’ailleurs pour ces principales raisons que la physiognomonie est reléguée au rang des pseudosciences : sous l’utilisation d’outils empruntés à la science, elle n’explique pas le mécanisme même des faits observés.
Par ailleurs, il est important de remarquer que, malgré sa nature pseudoscientifique, la physiognomonie a toujours une influence de nos jours. Son héritage contemporain se nomme la morphopsychologie, et possède pour grande figure le docteur Louis Corman (1901-1995) qui en élabora le principe en 1937. Il formula notamment le principe de « dilatation-rétraction », selon lequel la rondeur d’un visage dépendrait de son affinité avec le milieu naturel de l’individu : un visage rond et charnu ? C’est un visage dilaté, entretenant durablement de bons rapports avec son environnement. Un visage rétracté signifiera quant à lui une relation plus hostile avec son milieu. Ces théories nous paraissent à nouveau bien dogmatiques. Cependant, elles sont encore utilisées actuellement, jugez-en plutôt : en 2013, le magazine féminin Marie France consacrait tout un dossier à la morphopsychologie dans le but alléchant de pouvoir “lire un visage”. Autre exemple : de nombreux cabinets d’embauche, même si ces techniques ont été bien souvent décriées, feraient confiance à la morphopsychologie pour choisir les candidats. Que vous la considériez comme science ou pseudoscience, vous saurez dorénavant à quels risques vous vous exposerez quand vous joindrez une photo à un CV.

 

Bibliographie :

  • Bizaut Elodie, Astrologie, numérologie… Des pratiques toujours présentes dans le recrutement, mis en ligne le 29 mars 2013.
  • Boulart Martine, Juès Jean-Paul, 2003, La morphopsychologie, Presse Universitaire de France
  • Colloque international de Montréal, 8 mai 2012,"La Physiognomonie entre représentations et interprétations (XIXe-XXIe siècles)"
  • Dumont Martine, "Le Succès Mondain d’une Fausse Science : la Physiognomonie de Johann Kaspar Lavater", Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 54, septembre 1984. Le savoir-voir. pp. 2-30.
  • Galton, F., 1869, "Towards Mediocrity in Hereditary Stature", Journal of the Anthropological Institute, vol. 15,‎ 1886, p. 246-263
  • Gould S.J., 1997, La mal-mesure de l’Homme, Odile Jacob
  • Lavater J.K., 1820, L’Art de connaître les hommes par la physionomie (1775-1778), trad., Paris, Depélafoi, libraire, rue de Grands Augustins, n° 21
  • Lombroso Cesare (trad. Régnier et Bournet), 1887, L’homme criminel, Étude anthropologique et psychiatrique. Paris, Félix Alcan
  • Lorée Denis, Site de l’Université de Rennes, consulté le 2/12/2014.
  • Olrik Hilde, 1981," “Le sang impur”, Notes sur le concept de prostituée-née chez Lombroso". Romantisme, n°31. Sangs. pp. 167-178.
  • Percival Melissa and Graeme Tytler, 2005, Physiognomy in profile : Lavater's impact on European culture, University of Delaware Press, Newark, Del..
  • Renneville Marc, "Le criminel-né : imposture ou réalité ?" Criminocorpus. Histoire de la criminologie, 2. Thématiques et théories,”, mis en ligne le 01 janvier 2005.
  • Thivel Antoine, 1997, “Hippocrate et la Théorie des Humeurs”, Centre de recherches d'histoire des idées UPRES A 6045 CNRS.
  • Torre Stéphanie, Morphopsychologie : comment lire un visage, mis en ligne le 9 octobre 2013

L'auteure :

joséphine

Joséphine Magnan est étudiante en deuxième année de Master Science et Société à l’Université de Strasbourg. Elle possède une licence et une première année de master en biologie et écologie des populations. Bien qu’elle soit toujours autant passionnée par les bestioles, sa formation actuelle lui permet, à son grand plaisir, d’obtenir une approche multidisciplinaire des sciences.

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