Pourquoi Jurassic Park ne peut-il pas exister ?


A l'occasion de la sortie dans les salles obscures de Jurassic World, Joséphine Magnan rappelle à quel point il est surréaliste d'envisager le clonage de nombreuses espèces de dinosaures. Comme c'est du cinéma, on est prêt à fermer les yeux sur tant d'invraisemblance scientifique !

Depuis le 10 juin 2015, vous pouvez voir sur vos écrans la suite de la saga Jurassic Park, modestement intitulée Jurassic World. Visiblement, les trois derniers films n’ont pas réussi à convaincre les protagonistes que ramener des dinosaures à la vie était quelque chose de déconseillé, puisque deux décennies après la fermeture du dernier parc, un nouveau dino-zoo ouvre ses portes au Costa Rica. Toujours la même histoire : des scientifiques, qui reconstituent de l’ADN de dinosaures à partir de sang retrouvé dans l’estomac d’un moustique, lui même préservé dans de l’ambre. Des séquences d’ADN étant manquantes, les généticiens décident de le compléter avec de l’ADN de grenouille, ce qui constituera la cause de leur perte de contrôle, puisque ce sont ces mêmes séquences d’ADN qui permettront aux reptiles de se reproduire. D’après les commentaires suscités par une photo de Steven Spielberg posant fièrement à côté d’un (faux) cadavre de dinosaure (voir lien), nombreux sont ceux à avoir été réellement convaincus de la véracité de l’histoire des Jurassic Park et à s’insurger du sort infligé aux animaux préhistoriques par le réalisateur. Si cela paraît en effet à la portée de n’importe quel « bidouilleur » de matériel génétique dans le film, la réalité est cependant plus compliquée, tant sur un point de vue biologique que sur un plan éthique.

Une photo prise en 1993 sur le tournage du premier Jurassic Park fait passer Spielberg pour un tueur de dinosaures. Ou comment l'information peut circuler sans aucune prise de recul sur les réseau sociaux. Source :

Une photo prise en 1993 sur le tournage du premier Jurassic Park fait passer Spielberg pour un tueur de dinosaures. Ou comment l'information peut circuler sans aucune prise de recul sur les réseau sociaux.
Source : www.lefigaro.fr/cinema/2014/07/15/03002-20140715ARTFIG00119-steven-spielberg-tueur-de-dinosaure-internet-s-affole.php

 

  • Pour commencer, penchons nous sur la technique du clonage : est-il théoriquement possible de cloner des espèces de dinosaures disparues?

Il semblerait bien que non. La première raison est que l’ADN ne peut pas rester intact aussi longtemps. En effet, un article paru dans Proceedings of the Royal Society en 2012 évalue la demi-vie de la molécule à 521 ans, ce qui voudrait dire que l’ADN devient illisible après 1,5 millions d’années seulement. Or, les fossiles de dinosaures les plus récents ont été estimés vieux de 65 millions d’années. Il est donc génétiquement impossible de récupérer de l’ADN de dinosaure exploitable.

De plus, si la technique s’est améliorée depuis le premier mammifère cloné, elle est cependant loin d’être totalement maîtrisée. Pour chaque réussite, de nombreuses tentatives restent infructueuses. Prenons en exemple le clonage de Dolly en 1996 : pour parvenir à ce résultat, il fallut 277 essais, dont seulement 29 ont abouti au développement d’un embryon. Ces tentatives infructueuses serait dues à la technique même du clonage. En effet, le clonage consiste à prélever le matériel génétique contenu dans un noyau de cellule pour le réintroduire dans l’ovule d’une mère porteuse, afin que l’information génétique contenue dans l’ovule de la mère porteuse soit la même que la mère d’origine, donnant ainsi naissance à son clone. Or, de l’information génétique est également présente dans le cytoplasme. Le faible taux de réussite pourrait donc être dû à l’absence de l’information cytoplasmique.

Une autre raison pourrait être liée à l’épigénétique, c’est à dire l’ensemble des mécanismes génétiques qui peuvent être influencés par l’environnement et l’histoire individuelle. L’épigénome, sorte de « sur-couche » du génome, constitue la seule différence entre une cellule souche (cellule « originelle » pouvant donner naissance à toute sorte de cellule différenciée) et une cellule différenciée (par exemple un neurone). Or, si nos connaissances sur les génomes semblent être complètes, les savoirs sur les épigénomes restent encore faibles, alors même que les études prouvent que leur rôle est très important au cœur de la transmission génétique.

  • Mais imaginons un instant que la technique de clonage sur les dinosaures soit possible : serait-ce une bonne chose de s’en servir ?

Des programmes de recherche ont déjà essayé de “ramener à la vie” des espèces disparues. C’est le cas du projet Lazare en 2013 : en transférant des noyaux de cellules de l’espèce Rheobatrachus silus, une espèce de grenouille éteinte, dans les noyaux d’une autre espèce de grenouille australienne, les chercheurs espéraient obtenir de nouveaux spécimens. Si l’expérience n’a pas été un succès total, elle a tout de même permis le développement de plusieurs embryons, qui n’ont survécu que quelques jours.

Même si le clonage est encore perfectible, il est donc théoriquement possible de tenter des clonages de réintroduction. Cependant, il est important de se demander si cela servirait réellement la cause de l’espèce. Le premier risque serait en effet que l’espèce ne soit plus adaptée à son environnement. Imaginez plutôt : un rutilant T-Rex serait bien décontenancé devant nos habitats contemporains ! Où trouverait-il ses proies ? Pourrait-il survivre à nos microbes ? Pourrait-il à l’inverse nous contaminer en devenant vecteur de nouvelles maladies ? Sans aller jusqu’à cet exemple préhistorique, les réponses à ces questions restent difficiles à résoudre sans y être confronté in situ. De là, il devient difficile, au nom d’un principe de précaution, d’agréer aux programmes de réintroduction d’espèces disparues par le clonage. De plus, un consensus sur de tels programmes pourrait mettre en péril les programmes de conservation actuels. Car alors, pourquoi s’échiner à sauver une espèce quand on possède les capacités de la faire renaître ?

Cependant, la réintroduction permettrait également certains avantages. Le premier serait l’opportunité scientifique de pouvoir étudier des représentants vivants d’espèces disparues, et donc de mieux connaître le fonctionnement et l’évolution d’une lignée animale. L’ingénierie génétique s’en retrouverait d’ailleurs enrichie par la possibilité de nouvelles combinaisons génétiques qui pourraient trouver des applications jusqu’au domaine médical. De plus, selon certains chercheurs, l’introduction d’anciennes espèces dans des habitats semblables à leur ex-environnement pourrait permettre la sauvegarde de certains écosystèmes. Par exemple, réintroduire le mammouth dans l'arctique comme grand herbivore pourrait permettre un retour de la steppe arctique au lieu de l’actuelle toundra, moins riche en matière de biodiversité.

La question se pose aussi juridiquement. Dans un monde capitaliste où le brevet d’invention est roi, un clonage spécifique pourrait devenir protégé : le clone Diplodocus, en naissant “brevetable”, serait donc la propriété d’un laboratoire en particulier. Cette supposition soulève le débat sur la brevetabilité du vivant, qui est également loin d’être résolu…

Le sujet du clonage reste donc vaste et très discuté par les communautés scientifiques. Pour autant que “ressusciter” des espèces disparues devienne possible dans quelques décennies, le débat autour de cette question représente donc un enjeu majeur de la génétique de demain. Quoiqu’il en soit, au regard des compétences scientifiques actuelles, le clonage de dinosaures relève toujours du genre de la science-fiction... Heureusement qu’il reste le cinéma !

Et non content de cloner des dinosaures, on leur donne à manger des espèces protégées !

Et non content de cloner des dinosaures, on leur donne à manger des espèces protégées !

Bibliographie

L'auteure :

joséphine

Joséphine Magnan est étudiante en deuxième année de Master Science et Société à l’Université de Strasbourg. Elle possède une licence et une première année de master en biologie et écologie des populations. Bien qu’elle soit toujours autant passionnée par les bestioles, sa formation actuelle lui permet, à son grand plaisir, d’obtenir une approche multidisciplinaire des sciences.


3 commentaires pour “Pourquoi Jurassic Park ne peut-il pas exister ?”

  1. Quark | Permalink

    Au delà de l'épigénome et autre... J'aimerais connaître la bestiole à croiser avec le matériel génétique du T-rex (l'ovule qui recevrait le matériel génétique).

    Parce que c'est bien beau de faire mumuse avec des grenouilles (physiologiquement parlant on peut trouver des spécimens proches aujourd'hui), mais pour des bestiaux à la physiologie totalement disparue c'est autre chose (un peu comme le "mythe" du clonage de mamouth avec un éléphant). Bien que pour un ovipare ça doit être plus simple (pas besoin de "mère porteuse" à proprement dit), mais la constitution des oeufs ne doit pas être la même entre un dino et un serpent.

    Il est quand même bon de rappeler qu’aujourd’hui, le développement en éprouvette n'existe pas (contrairement à ce qu'on peut voir dans les films dès qu'on parle de "clones", on nous balance des cuves avec des sortes d'embryons flottant dedans, hum).

    Le plus incroyable sont quand même les personnes ayant cru à la photo Spielberg. Pourtant, la disparition des dino c'est chez les tout petits qu'on l'apprend...

    • Joséphine | Permalink

      Eh oui, c'est un élément important. Nous ne pouvons en effet pas cloner un dinosaure avec juste quelques cuillérées d'ADN... Et retrouver une espèce ovipare proche de celle des dinosaures et faisant des oeufs semblables ne sera pas chose aisée. Les seuls "dinos" actuels étant les oiseaux, peut être pouvons nous miser sur l'autruche ?

      L'insurrection contre la chasse aux dinos m'avait aussi beaucoup amusée pendant l'écriture de l'articles... Comme quoi, il est toujours important de citer les sources, surtout sur les médias sociaux.

      • Joséphine | Permalink

        (Le sarcasme écrit étant dur à exprimer, je tiens à préciser pour ma crédibilité future que le coup de l'autruche est une blague)

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