La première greffe de tête est-elle tirée par les cheveux ?


Garance Baudon nous propose ses réflexions dans cette note ayant pour sujet la première greffe de tête humaine.

Il ne vaudrait mieux pas trop tirer dessus les premiers mois, si jamais la greffe est un succès. Mais tirer les cheveux de qui au juste ? Et bien de Valery Spiridonov[1], russe d’une trentaine d’années atteint de la maladie de Werdnig-Hoffman qui le contraint à vivre dans un fauteuil roulant car paralysé des membres depuis son plus jeune âge. Inutile de préciser le risque qu’il encourt en acceptant de participer à cette première mondiale et quand bien même cela se passait bien, de possibles complications sont plus qu’envisageables (rejet de greffe, conséquences thérapeutiques des immunosuppresseurs[2], cicatrisation, coma artificiel). Car s’il s’agit de soigner un patient, il est également question de réaliser une expérience scientifique.

Cela fait dix ans que le neurochirurgien Sergio Canavero travaille sur le protocole. Cette greffe serait un premier pas vers la vie éternelle. Selon lui, les probabilités de succès de l’opération s’élèvent à plus de 90 %. Les résultats satisfaisants d’expériences similaires menées sur des souris et des singes par le chirurgien Xiaoping Ren sont prometteurs, de même que la mise au point par Canavero d’une substance cicatrisante des tissus nerveux pour raccorder correctement les deux moelles épinières, le Polyéthylène glycol. L’opération aura lieu en décembre prochain à l’université de médecine de Harbin en Chine où Xiaoping Ren effectue    également ses travaux de recherches. La législation pour ce type d’expériences qui touche à des questions sensibles (manipulation du vivant) semble ne pas poser de problèmes en Chine. Quoiqu’il en soit, le receveur a donné son consentement en connaissance de cause et cela semble ainsi respecter le code de Nuremberg[3] de rigueur pour de telles expériences.

Entre prouesse scientifique et expérience sinistre, la première greffe de tête marquera les esprits pour longtemps. © : https://www.flickr.com/photos/boskizzi/

 

Une autre chose, curieuse et frappante : c’est la mémoire du corps, comme le mentionne Sergio Canavero au cours d’une conférence Tedx. Le corps[4] représenterait environ 20 % de la personnalité d’un être. Parmi ces 20 %, les bactéries (intestinales) qui rappelons-le, sont susceptibles d’agir sur notre comportement[5], seront alors actives sur un autre cerveau. Quel genre de mélange un corps et un esprit différents fera-t-il ? Et si le donneur était un virtuose du piano, héritera-t-il sa dextérité ? Valery Spiridonov ressentira-t-il la mémoire du corps de son donneur ? Quelles seront alors les conséquences de croisement de personnalités ? Quelle sera l’étendue des dérives ?

De la même manière que ce qu’offre ou offrira de façon plus développée dans les années à venir le trans-humanisme, l’opération sera-t-elle accessible à une élite si elle est réalisable dans le futur ? Cela creusera-t-il encore plus le fossé des inégalités ? Y-aura-t-il du trafic de corps, de corps plastique sans aucun effort à faire, de corps doué en musique, de corps idéal ou semblant l’être ? Pourrons-nous changer de sexe en changeant de tête ? Toutes ces questions restent entières, le plus simple serait encore de pouvoir reconstituer le corps humain à partir de l’ADN mais ce qui est certain c’est que l’âme humaine peut être aussi brillante que perverse.

Valery Spiridonov réussira-t-il à garder la tête sur les épaules malgré les multiples suivis indispensables ? Je n’y mettrais pas ma tête à couper. Il est certain qu'il lui sera impossible de faire machine arrière comme ce fut le cas pour la première greffe de main où l’acceptation psychologique du patient fut traumatisante.

Notes :

  • [1] A ce jour, il semblerait que le premier homme greffé soit finalement un chinois : http://sciencepost.fr/2017/05/chinois-sera-premier-homme-dont-tete-sera-transplantee-corps/
  • [2] Médicaments visant à inhiber ou supprimer l’activité du système immunitaire afin de prévenir des éventuels rejets de greffe; d’autant plus indispensable dans un cas comme celui-ci où le pourcentage de greffe est énorme.
  • [3] Ce code fait suite au procès de Nuremberg et stipule que la priorité est donnée au “consentement volontaire du sujet humain” dans des cas d’expériences comme celle ci : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/le-casse-tete-juridique-de-la-greffe-de-tete_116518
  • [4] D’après les propos de S.Canavero lors d’une conférence TEDx «Head transplant surgery»
  • [5] Clarke, Gerard & al, 2013, “The microbiome-gut-brain axis during early life regulates the hippocampal serotonergic system in a sex-dependent manner”, Molecular Psychiatry, n°18, p. 666–673

Bibliographie :

  • Shuai, Ren & al, 2017, «Polyethylene glycol-induced motor recovery after total spinal transection in rats», CNS neuroscience & therapeutics, Vol.23, p. 680–685
  • Clarke, Gerard & al, 2013, “The microbiome-gut-brain axis during early life regulates the hippocampal serotonergic system in a sex-dependent manner”, Molecular Psychiatry, n°18, p. 666–673, https://www.nature.com/articles/mp201277#references consulté le 25 octobre 2017

Sitographie :

L'auteure :

Garance Baudon, diplômée d’une licence en Sciences de la Vie, actuelle étudiante en Master Histoire, Philosophie et Médiation des sciences. Vifs intérêts pour : le sport, la musique, le cinéma et ses scènes contemporaines mêlant musique électronique et fureur de vivre, l’esthétique de la nature, le fromage (au lait cru), le rouge, et encore bien des choses.

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