Prix Nobel d’Economie 2014 : quelle recherche en sciences économiques pour la France ? (J-A. Héraud)

La France peut se féliciter de l'attribution du dernier « prix Nobel » d'économie à Jean Tirole. Cela ne constitue pas une totale surprise pour la communauté des chercheurs en Economie - qui savent ce collègue nobélisable depuis de nombreuses années. Jean-Jacques Laffont, avec qui il a fondé la célèbre école de Toulouse (TSE), aurait probablement eu ce prix (à la place ou avec Tirole) s'il n’était pas mort prématurément en 2004.

L'autre bonne nouvelle dans ce succès est qu'il démontre à ceux qui ne le sauraient pas que l'excellence scientifique en sciences économiques se situe autant ou plus, actuellement, à Toulouse qu'à Paris. C'est ce que nous rappellent d'ailleurs les collectivités locales en achetant une pleine page de communication dans plusieurs quotidiens nationaux : « Toulouse et son université rayonnent sur la carte mondiale de l'économie grâce à Jean Tirole et son équipe ». La perception de la recherche fondamentale par les responsables est cependant variable. Les collectivités territoriales, d’une manière générale, sont plus attentives aux politiques d’innovation qu’aux politiques de science, ce qui peut se comprendre. Ce qui est attendu de la recherche scientifique, ce sont des retombées en termes d’activités économiques et d’emploi. Or cette relation causale est extrêmement hasardeuse dans la mesure où il n’existe pas de processus linéaire menant de la découverte scientifique à l’invention technique puis à l’innovation. De surcroît, rien ne prouve qu’un tel schéma puisse être capturé dans le périmètre restreint d’une région. Ajoutons qu’à l’époque actuelle, même un pays comme la France ne constitue pas un système suffisamment fermé pour qu’apparaisse un impact national décisif dans l’application de la recherche au développement économique. A propos, à quoi servent donc les travaux de Jean Tirole ?
jean_tirole_312.jpeg_north_780x_white

Le nouveau prix Nobel est un spécialiste de l’Economie industrielle, une application de la micro-économie à des thématiques comme la régulation des marchés ou la gouvernance des organisations au sens large. Ses nombreuses contributions scientifiques portent sur des domaines extrêmement variés où il applique chaque fois sa « boîte à outils » d’économiste. Lorsque les journalistes cherchent à connaître son opinion sur les grands enjeux économiques de l’époque, il répond systématiquement qu’il ne s’exprimera que sur les sujets où il a réalisé des études précises. Voilà une attitude pleinement scientifique qui rend compte de la différence importante qu’il y a entre une connaissance disciplinaire et une capacité d’expertise. Pour autant, les travaux de Jean Tirole n’ont pas été inutiles, bien au contraire : ils ont en particulier fondé des politiques européennes - hélas, c'est moins le cas de la politique nationale.

Beaucoup de gens demandent, un peu naïvement, pourquoi un pays qui possède de grands économistes obtient (actuellement) de si piètres résultats économiques. C’est tout simplement parce que dans l’expression politique économique, il y a certes l’adjectif économique, mais aussi le substantif « politique ». L’élu ou l’administratif est, au demeurant, dans son rôle quand il prend en compte tous les autres aspects de la politique considérée : acceptabilité sociale, jeux d’acteurs et rapports de force, arbitrages avec les autres politiques, etc. Pour prendre un exemple caricatural mais bien réel, si les économistes informent le gouvernement que d’après leurs calculs, les transporteurs routiers ne payent pas le coût social complet de leur activité (dommages causés aux routes, à la santé publique et à la sécurité, utilisation de ressources fossiles qui manqueront aux générations futures, etc.), ce qui justifie des taxes bien supérieures à l’existant, que croyez-vous que fera le gouvernement ? Pour ne pas donner l’impression de critiquer uniquement les décideurs politiques français, rappelons la réponse récente d’Angela Merkel à une brochette de prix Nobel: vous critiquez ma politique macro-économique, mais je vous rappelle que les économistes se trompent souvent ; de plus, je fais ce qu’attendent mes électeurs.

War of Wealth - Bank run Poster Charles Turner Dazey (pièce lancée le 10 février 1895) - Library of Congress, Washington D.C.

War of Wealth - Bank run Poster
Charles Turner Dazey (pièce lancée le 10 février 1895) - Library of Congress, Washington D.C.

Revenons au cas de la France. Pour des raisons idéologiques qui remontent à la nuit des temps, on a tendance à penser que c’est à l’État de faire et qu’il peut beaucoup. À force d’étudier les politiques économiques, on en arrive pourtant à se demander si la plupart ne sont pas inutiles, voire nuisibles. D’où l’importance de l’évaluation ex ante et ex post des politiques. Or les économistes ont typiquement leur mot à dire sur ces questions (ainsi que des experts d’autres disciplines). Jean Tirole fait partie des économistes qui ont su démontrer l’inefficacité de certaines politiques ou cadres réglementaires existants et qui ont fait des propositions concrètes. Que de telles recommandations ne soient pas systématiquement suivies est parfaitement compréhensible. Que les économistes soient si peu écoutés est quand même inquiétant.

De plus, la compétitivité d’un pays dépend de tellement de facteurs sur lesquels la politique économique n’a guère de prise (sinon à très long terme)… Bref, les succès économiques d’une nation ne sont guère corrélés avec la qualité de la recherche économique nationale. C’est encore plus vrai quand les meilleurs chercheurs choisissent de s’exiler. C’est là qu’il est intéressant de revenir sur le profil et la carrière de Jean Tirole.

Le succès de ce collègue est à la fois typique du système français et cependant hors normes. Rappelons d’abord qu’il s’agit d’un polytechnicien, successeur d’une longue lignée d’ingénieurs économistes… qui remonte au moins au XIXe siècle. Ensuite, il a fait une thèse d’économie au MIT. Ce qui est un peu plus inattendu, c’est qu’il a décidé de revenir en France et de construire dans le système universitaire, avec Jean-Jacques Laffont, une structure d’excellence à statut exceptionnel (fondation à l’appui), et de plus en province !

Malheureusement, l’exemple est bien difficile à suivre pour une composante universitaire ordinaire. Comment faire sans les réseaux nationaux d’un polytechnicien ? Sans moyens exceptionnels acquis auprès de partenaires économiques ou des collectivités ? Sans statut d’exception (donc en devant respecter toutes les règles de la comptabilité publique, l’interdiction de la sélection, l’impossibilité de faire payer les usagers pour le service rendu, l’obligation d’inscrire les formations dans une liste imposée nationalement, etc.) ?

Toutefois, ce prix Nobel est une bonne nouvelle, et la réussite individuelle et institutionnelle qu’il consacre montre le chemin. Espérons que cela contribuera à faire bouger les lignes du système national… et la perception des potentialités de la recherche fondamentale, même quand les retombées ne sont pas directes et immédiates.

Jean-Alain Héraud, Professeur en Sciences Économiques, BETA - Université de Strasbourg

Publier un commentaire

Vous devez être connecté pour ajouter un commentaire.