Prix Nobel, émigration et impérialisme


En ces temps d’attribution des prix Nobel, Jean-Paul  Deville, directeur de recherches au CNRS honoraire, montre que l’impérialisme peut se nicher là où on ne s’y attend pas… y compris dans la détermination de la nationalité des heureux récipiendaires du prix !

Je reçois une revue éditée mensuellement par l'Institute of Physics (IOP), équivalent britannique de ce que serait la réunion de la Société Française de Physique (SPF) et de l'Union des Physiciens (UdPPC). Cette revue, Physics World, est le plus souvent de très grande qualité. Cependant la livraison du mois de novembre 2015 contient un article1 ayant pour titre, je traduis, Migration des prix Nobel de Physique. Cet article, qui m'a fait grimper aux rideaux, consiste en quelques paragraphes illustrés par deux grandes infographies.

Le procédé est simple et même simpliste : Hamish Johnston, éditeur de physicsworld.com et auteur de l'article incriminé, y a recensé les lieux de naissance et de décès (ou de résidence actuelle) de 200 prix Nobel de Physique et a trouvé 51 migrants parmi eux. Il se trouve que je connais très bien l'un d'entre eux, Peter Grünberg avec qui j'ai collaboré à la fin du XXe siècle. Or je ne savais pas que ce collègue était tchécoslovaque de naissance. En regardant l'infographie de plus près, j'ai vu que parmi nos Prix Nobel, l'un avait migré d'Algérie en France, un autre du Maroc en France, un troisième de France aux USA, enfin un quatrième est venu en France comme Marie Curie de Pologne. J'ai vu aussi un Polonais ayant migré en Allemagne dont je ne me doutais pas qu'il soit polonais de naissance...

Utilisons Wikipedia et le site des Prix Nobel2 pour faire de simples vérifications, sur quelques noms que je connais.

Claude Cohen-Tannoudji est né en 1933 à Constantine. Il a dû quitter l'Algérie alors française au plus tard au début des années cinquante puisqu'il a fait ses études à l'E.N.S. Ulm à partir de 1953. Serge Haroche est né en 1944 à Casablanca au Maroc. Avec sa famille, il a quitté ce protectorat français en 1956 au moment de l'indépendance. Il avait douze ans à l'époque ! Jean Perrin, né à Lille en 1870, a fait toute sa carrière scientifique et politique en France jusqu'en 1940 où il embarque sur le Massilia pour Casablanca à destination de New-York afin de prendre un poste à l'ambassade. Il n'arrive aux États-Unis que fin 1941 et y meurt quelques mois après. Il reviendra cependant en France... au Panthéon en 1948. Georges Charpak est né dans une ville de Pologne en 1924 (désormais en Ukraine mais cela a échappé à Hamish Johnston qui a bien du mal avec la géographie de l'Europe continentale) et est arrivé en France à l'âge de sept ans. Il peut passer pour un vrai migrant puisqu'il n'a obtenu sa naturalisation qu'en 1946 après avoir fait ses études secondaires en France, été dans la Résistance, interné à Dachau et postérieurement abondamment décoré3.

Peter Grünberg est certes né à Pilsen (Plzeň en République Tchèque et non en Tchécoslovaquie pour être cohérent avec les critères du rédacteur) en 1939. Mais il a quitté ce qui était un « protectorat » allemand en 1946 pour l'Allemagne. C'est une histoire compliquée, décrite dans le site Wikipedia anglais4. Klaus von Klintzing aura un destin assez analogue : né en 1943 dans une Pologne occupée par le Troisième Reich, il rejoint l'Allemagne en 1946.

Hamish Johnston avoue avoir eu un peu de mal à décider quel statut attribuer à Alfred Kastler, né en 1902 à Guebwiller, petite ville d'Alsace, à l'époque annexée à l'Allemagne. Je traduis : « Un des cas les plus difficiles a été Alfred Kastler, lauréat en 1966, né en Alsace en 1902 quand elle faisait partie de l'Allemagne. En 1918 l'Alsace retourne à la France, où Kastler poursuivit sa carrière et mourut en 1984. En dépit de son nom germanique et, semble-t-il, de son penchant pour l'écriture de poèmes en allemand, nous ne l'avons pas inclus comme immigrant »5. Surgit alors une petite contradiction : Hans Bethe, prix Nobel cité comme né en Allemagne et ayant émigré aux USA est en fait né à Strasbourg en 1906... De quoi faire rêver Unser Land !

Sur les 51 migrants recensés dans l'article, en voilà plus de 10 % dont on peut se demander si la migration, au sens donné par Hamish Johnston, en est vraiment une, si elle résulte d'une volonté propre ou seulement d'un accident de l'Histoire. En outre, on se demande si les critères sont appliqués avec rigueur ou à la tête du client.

On peut aussi s'intéresser aux trous de cet article, c'est-à-dire à certains migrants qui ne sont pas recensés, ce que je n'ai pas fait systématiquement. Ma discipline étant la cristallographie qui a obtenu de nombreux prix Nobel, j'ai cherché vainement William Lawrence Bragg (à ne pas confondre avec son père William Henry, prix Nobel la même année) né à Adelaide en Australie en 1890, j'ai cherché aussi Dorothy Hodgkin-Crowfoot née au Caire en Égypte (là, je triche un peu car elle est prix Nobel de Chimie mais Marie Curie, vraie émigrée à mon sens, n'est-elle pas aussi prix Nobel de Chimie). Même en ne gardant que W.L. Bragg, on voit que Hamish Johnston n'a pas toujours la même perception de ce qu'est l'émigration et la nationalité. W.L. Bragg n'est pas inscrit dans la catégorie « Australien ayant migré au Royaume-Uni ». Il reste un pur produit britannique, tea and scones.

J'en conclus que les Empires français et allemands – car il faut bien les appeler par leur nom que ce soit en Algérie ou au Maroc d'un côté ou dans les territoires occupés par le Troisième Reich de l'autre – sont considérés comme nuls et non avenus, les scientifiques étant qualifiés de « migrants » s'ils ont eu le mauvais goût de naître dans certaines zones, devenues indépendantes par la suite. L'Empire britannique seul existe : Dieu et mon droit !

Crédits Dessin : Manon Galvier et Armelle Exposito, étudiantes de l'atelier de Didactique visuelle, Haute école des arts du Rhin, Strasbourg. Plus d'infos : http://www.hear.fr/sites/didactiquevisuelle/des-mots-aux-images/

 

Je n'ai pas été le seul lecteur à m'interroger sur cette infographie : plusieurs Britanniques ont eu des réactions assez proches. L'un d'eux a montré, à partir du cas de scientifiques nés dans ce qui était les Indes britanniques, Abdu Salam et Chandrasekhar, que Hamish Johnston ne s'y retrouvait pas dans la géopolitique. Un autre lecteur a « triché » comme moi en s'interrogeant sur Rutherford et Perutz, nés respectivement en Nouvelle-Zélande et en Autriche, tous deux prix Nobel de chimie et non de physique comme Marie Curie. Je pense que l'immense majorité des scientifiques pensent que Rutherford est un physicien (il apparaît, comme Marie Curie, sur les célèbres photos du Congrès Solvay). Quant à Max Perutz, c'est un biocristallographe (mais ce terme n'était pas inventé quand il faisait des structures cristallines de protéines) avec comme discipline secondaire la glaciologie. On pourrait écrire un article sur Perutz et l'impérialisme dont il a été victime. Pour faire bref, et comme un teaser, on y raconterait comment, au moment de la deuxième guerre mondiale, étant d'origine autrichienne, il avait été d'abord interné dans un camp en Angleterre, puis « déporté » au Canada avant d'être rappelé en Grande-Bretagne pour participer à la mise au point d'une méthode de débarquement particulièrement loufoque : les prix IgNobel n'avaient pas encore été inventés.

Décidément, en ces temps nationalistes, identitaires et de Brexit, il est bien difficile de trier torchons et serviettes (apples and pears) quand on se borne à des critères aussi superficiels que les lieux de naissance et de décès, quand on croit que les frontières sont intangibles, quand on patauge entre droit du sang et droit du sol en matière de nationalité et quand on est imprégné de culture impériale, sinon impérialiste.

1Johnston, Hamish, 2015, « Nobel physics laureate migration », Physics World, p. 16-17

3Charpak, Georges et Saudinos, Dominique, 1993, La vie à fil tendu, Paris, Odile Jacob

5Pour les poèmes, je ne connais qu'un seul recueil : Kastler, Alfred, 2004, Europe, ma patrie. 32 poèmes de "Heimat", traduits par Jean-Paul Sorg, Saint Barthélémy Lestra, Aubin.

jp-deville

Jean-Paul Deville, directeur de recherche honoraire du CNRS, a été successivement minéralogiste, physico-chimiste, chimiste, physicien des surfaces et des matériaux. En fait, sous ces diverses sous-disciplines, se cache la cristallographie et il a donc pratiqué cette science sous diverses facettes, allant de l'élaboration de méthodes de caractérisation à l'étude des propriétés de nano-matériaux en passant par leur élaboration.

Sur le tard, il s'est intéressé en amateur à l'histoire des sciences et à l'épistémologie, s'interrogeant et interrogeant ses collègues, notamment sur l'image en sciences des matériaux, sur la biocristallographie et sur les mystères de la politique scientifique, française et internationale.


Un commentaire pour “Prix Nobel, émigration et impérialisme”

  1. Catherine Allamel-Raffin Répondre | Permalink

    Combien d'entre ces lauréats ont suivi une carrière selon les nouvelles exigences que l'on impose à la recherche? (multiples post-doctorats, changements de thématique de recherche fréquents, travail sur projet d'une durée de 3 ans, recherche épuisante de crédits...). Très peu je suppose et ce qu'ils soient américains, anglais ou... français
    A lire sur ce sujet ABSOLUMENT l'article suivant http://huet.blog.lemonde.fr/2016/10/07/le-nobel-de-chimie-2016-avait-tout-faux/

    Ce serait bien que les instances de la recherche au niveau national et international comprennent rapidement que les nouveaux modes de gestion de la recherche sont contre-productifs..;
    Merci pour ce billet édifiant et drôle!.
    Catherine

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