Les promesses « innovantes » de la pêche électrique


      Le mardi 21 novembre 2017, la Commission Européenne de la Pêche (PECH) a voté un texte de loi visant à autoriser la pêche électrique à courant impulsionnel dans la mer Baltique et la mer du Nord sous certaines conditions. Présentée comme une « recherche innovante » par la Commission, cette technique de pêche a soulevé de nombreux mécontentements auprès des associations de protection environnementale et des syndicats.

 

Des champs électriques sous-marins

      L’électro-pêche consiste à envoyer des impulsions électriques dans un milieu aquatique (eau douce ou eau salée) dans le but de paralyser les poissons et de les récupérer plus facilement dans les immenses filets de chalutier. Cette activité remonte aussi loin que l’invention du premier hameçon électrique à la foire exposition de Berlin en 1880, et sera très prisée dans la deuxième moitié du XXe siècle auprès des grands groupes de pêche industrielle. Elle s’est restreinte de manière exclusive à la recherche à partir des années 1990, date à laquelle des effets notoires sur la santé d’espèces comme les truites arc-en-ciel[1] ont été observés. Depuis lors, les courants pulsés ne sont qu’utilisés à des fins scientifiques : le zoologue utilise une antenne dont le champ électrique étourdit le poisson (sans le tuer), ce dernier remonte alors à la surface puis est relâché après l’étude.

Les acteurs en jeu

      Quel est l’avantage d’une telle technique ? Présente-elle un réel danger pour les fonds halieutiques[2] ? A l’instar d’une controverse environnementale classique, le bilan est contrasté et les avis divergent. Pour dresser un portrait quelque peu manichéen des acteurs en jeu, nous avons du côté des opposants : les associations de protection environnementales comme l’association Bloom, qui a porté plainte contre le gouvernement néerlandais en octobre dernier pour les dérogations jugées illégales accordées en 2007 par la Commission européenne aux Pays-Bas, autorisant 5% des chalutiers néerlandais à s’équiper d’électrodes[3]. La plainte déposée porte notamment sur le nombre de chalutiers utilisés, qui monte à 85 alors que le chiffre officiel est de 15 bateaux maximum. Par ailleurs, « le règlement précise que la tension est limitée à 15V. Cependant, les navires équipés de chaluts électriques emploient des tensions comprises entre 40 et 60V »[3].

      Aux côtés de Bloom, vient se greffer l’association Robin des Bois[4] en tête de l’opposition française contre l’électro-pêche.  Ainsi, la CFDT des fileyeurs français dont le représentant, Stéphane Pinto, affirme que « les Néerlandais, friands de cette technique, ont multiplié considérablement leurs prises depuis quelques années. Par quatre au moins. »[5]. Enfin l’ONG européenne Seas at risk, qui milite en faveur d’une repopulation des mers du Vieux continent d’ici 2020[6], affirme que « ces mesures affaiblissent gravement la législation en vigueur »[7]. Une sorte d’autorisation de la pêche électrique dissimulée sous des motifs scientifiques dont l’objectif et l’intérêt pour la communauté des chercheurs restent flous. Notamment lorsque ces méthodes sont appliquées sur des chalutiers destinés à l’activité économique de la pêche et non à la recherche ou à l’innovation technologique.

Comment noyer le poisson

               L'intérêt de l’électro-pêche

      En plus d’infliger des blessures directes sur certains types de poissons, notamment la truite arc-en-ciel, les décharges électriques sous-marines comportent un grand nombre d’effets indirects dont : la mortalité d’embryons, la baisse de la fertilité, ou les retards de croissance[8]. Quel est donc l’intérêt de cette technique selon les opposants ? Pourquoi vouloir introduire une méthode de pêche aussi invasive, alors que la commission a rouvert, en avril 2017, la voie à « un retour à la surpêche »[9], et que les réserves en poisson sont déjà bien en dessous du seuil de conservation ? L’intérêt est simple : l’électrocution à distance permet de déterrer les soles sans racler les fonds marins. Ainsi, les immenses filets que tractent les chalutiers sont moins lourds et les poissons moins abîmés et donc plus chers à la vente. La consommation en carburant serait réduite de 20% à 40%, et les gains, déjà significatifs depuis 2007, augmenteraient encore.

Schéma provenant d'EMK, plus important lobby néerlandais de la pêche industrielle, expliquant les bienfaits de la pêche électrique à impulsions.
Source : https://twitter.com/EMK2017/status/933261453305491456

             Du côté des partisans

      Le discours est tout autre auprès de la commission et des lobbys qui s’y rattachent. Stéphane Horel, journaliste d’investigation et spécialiste de la controverse européenne autour des perturbateurs endocriniens, affirmait dans un séminaire[10] que le moyen le plus simple de cerner les membres d’un groupe parlementaire était de jeter un oeil sur leur compte Twitter. Très souvent, les députés affichent sans réserve leur position en postant des photos de buffets ou de galas en compagnie de leurs homologues lobbyistes. Prenons au hasard Peter Van Dalen, figurant dixième sur la liste[11] de la commission PECH. Il retweete le 20 novembre 2017, veille du vote, un post d’EMK (lobby néerlandais de la pêche industrielle) sur sa page, avec un discours digne d’un tabloïd : « Real facts & figures about #Pulse fishing. Based on long term science based evidence »[12]. Fact ! Scientifiquement prouvé ! Vu à la télé ! Un discours d’expert assez classique, qui prône une science toute puissante et autoritaire, imposant une frontière opaque avec son voisin le « profane », celui qui ne sait pas, celui qui a systématiquement tort. On est loin des forums hybrides et des initiatives de démocratie technique déployés depuis les années 2000.

      Le tweet renvoie au schéma d’EMK (voir image ci-contre) nous expliquant tous les bienfaits de l’électro-pêche, et invitant les opposants à « stopper leur comportement puéril » devant l’indiscutable « Science based evidence »[13]. La notion « d’innovation » technologique avancée par EMK se retrouve sans surprise dans les textes de la Commission PECH. On s’étonne peu que le texte ait été voté à vingt-trois voix contre trois. Par un jeu lexical douteux, les chalutiers néerlandais sont qualifiés « d’engins de pêche innovants » autorisés à utiliser cette technique, pour autant que « les États membres fournissent une évaluation des incidences potentielles de l’utilisation de ces engins sur les espèces ciblées et sur les espèces et les habitats sensibles »[14].

      Le problème évident qui se pose, est qu’il est très difficile, d’une part, de contrôler les influences indirectes de ces méthodes sur les autres espèces (envoyer un robot équipé d’une caméra ? Pucer les poissons ? Cela semble impossible à réaliser ou très coûteux), et, d’autre part, de contrôler les chalutiers eux-mêmes, qui d’ores-et-déjà dépassent la tension maximale autorisée d’au moins 30 volts. Dépassons encore un peu cette tension, et notre poisson sera prêt à être consommé sur place !

Notes :

[1] Sharber N. G., Carothers S. W., Sharber J. P., de Vos J. C. Jr., House D.A., 1994, “Reducing electrofishing-induced injury of rainbow trout”, North American Journal of Fisheries Management, n°14, p. 340-346

[2] Qui renvoie à la faune marine

[3] http://www.bloomassociation.org/peche-electrique-bloom-porte-plainte-contre-pays-bas/ , consulté le 23/11/2017

[4] Association française de défense de l’environnement, http://www.robindesbois.org/robindesbois/

[5] Pouliquen F., 24/10/2017, « Des décharges électriques pour pêcher les poissons, une fausse bonne idée ? », 20 Minutes, http://www.20minutes.fr/planete/2149999-20171024-decharges-electriques-pecher-poissons-fausse-bonne-idee , consulté le 23/11/2017

[6] http://www.seas-at-risk.org/issues/fisheries/common-fisheries-policy.html, consulté le 23/11/2017

[7] Le Hir P., 22/11/2017, « L’Europe ouvre la voie à la très décriée pêche électrique », Le Monde, http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/11/22/l-europe-ouvre-la-voie-a-la-tres-decriee-peche-electrique_5218589_3244.html , consulté le 23/11/2017

[8] R. J. Bohl, T. B. Henry, R. J. Strange, 2010, “Electroshock-induced mortality in freshwater fish embryos increases with embryo diameter: a model based on results from 10 species”, The Fisheries Society of the British Isles Issue Journal of Fish Biology Journal of Fish Biology, n°76, p. 975-986

[9] Valo M., 27/04/2017, « Les députés européens ouvrent la voie à un retour de la surpêche », Le Monde, http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/04/27/les-deputes-europeens-pourraient-reintroduire-des-subventions-a-la-construction-de-bateaux-de-peche_5118608_3244.html  , consulté le 23/11/2017

[10] Horel S, 03/11/2016, « Intoxication : perturbateurs endocriniens, lobbyistes et eurocrates, une bataille d'influence contre la santé », MISHA, Strasbourg

[11] http://www.europarl.europa.eu/committees/fr/pech/members.html, consulté le 23/11/2017

[12] https://twitter.com/EMK2017/status/932567579461390336

[13] https://twitter.com/EMK2017/status/933261453305491456

[14] « Proposition de RÈGLEMENT DU PARLEMENT EUROPÉEN ET DU CONSEIL relatif à la conservation des ressources halieutiques et à la protection des écosystèmes marins par des mesures techniques, modifiant les règlements du Conseil (CE) n° 1967/2006, (CE)… », article 24, http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:52016PC0134 , consulté le 24/11/2017

Sur l'auteur :

Lucas Streit est étudiant dans le master d’histoire et de philosophie des sciences à l’Université de Strasbourg. Licencié de physique, passionné de sciences mais aussi de musique, il co-gère le blog in vivo in vitro avec Loïc Besnier depuis 2017.

Publier un commentaire

Vous devez être connecté pour ajouter un commentaire.