Les récits nordiques face à l’universalisme de la notion de « mythes »


A l'occasion de la sortie de l'ouvrage collectif Penser les catégories de pensée. Arts, cultures et médiations, Laurent Di Filippo revient sur sa contribution et propose de déconstruire pas à pas une catégorie qui peut nous sembler évidente aujourd'hui : celle des "Mythes nordiques".

Les expressions « mythes nordiques » ou « mythologie nordique » ne surprennent guère aujourd'hui. Ils semblent tenir de l'évidence tellement leur usage est courant, au point qu'on pourrait croire qu'ils renvoient à une certaine réalité. En effet, pour en donner une définition très large, ils désigneraient les récits qui auraient constitué les croyances des peuples de la Scandinavie ancienne, comme on en trouverait d'autres de même nature dans différentes cultures. Les termes sont d'ailleurs utilisés dans de nombreux dictionnaires ou dans des encyclopédies de mythologies du monde où les « mythologies » gréco-romaines, égyptiennes, grecques, et bien d'autres apparaissent côté à côte, diffusant alors l'idée qu'il y aurait quelque chose d'uniforme sous cette appellation : 1) les récits de différentes traditions à travers le monde auraient une valeur similaire, 2) les récits à l'intérieur de l'aire scandinave, indépendamment des différences régionales ou des changements qui ont eu lieu au cours du temps, seraient homogènes. Cette assimilation est aussi présente dans des numéros spéciaux consacrés à ces sujets, comme le n° 442 de Pour la science, « Aux origines des Mythes. Une généalogie retracée jusqu'à la préhistoire », ou le n°37 des Grands dossiers des Sciences Humaines, « Les grands mythes. Pourquoi ils nous parlent encore ».

En m'appuyant sur l'exemple des mythes nordiques, je propose donc de revenir sur l'idée que le terme mythe renverrait à un phénomène universel, et de mettre en lumière quelques éléments participant à ce qu'on pourrait appeler des processus d'uniformisation et d'universalisation culturelles.

La diversité des sources à disposition

Page d'un manuscrit de l'Edda poétique, où l'on voit que le texte n'a pas la forme de nos poèmes modernes (Début du XIVe siècle). Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:AM_748_I_4to.jpg?uselang=fr

Les premières choses qu'il convient d'interroger lorsqu'on s'intéresse aux récits nordiques sont la variété des sources à notre disposition, leur nature précise et le contexte historique de leur mise par écrit.

Prenons l'exemple de l'Edda en prose, aussi appelée l'Edda de Snorri, qui est, sans aucun doute, la source d'information principale des récits que l'on place dans la catégorie des « mythes nordiques ». Ce texte aurait été rédigé aux alentours de 1220, soit plus de 200 ans après la christianisation de l'Islande, et environ un siècle et demi après la fin de ce qu'on appelle la période « viking ». Parler de la religion des Vikings en s'appuyant sur ces sources constitue donc une extrapolation, mais c'est pourtant bien à partir de ces textes que les savants des siècles passés et les chercheurs contemporains ont généralisé leurs connaissances à l'ensemble de l'aire scandinave et à toute la période pré-chrétienne. Ajoutons à cela que le manuscrit original a disparu, que les éditions actuelles ainsi que les traductions s'appuient sur des copies plus ou moins tardives, qui présentent des différences entre elles et que les sources à notre disposition font l'objet d'influences chrétiennes, mais aussi grecques et latines (Faulkes, 1993b). On assiste donc à un phénomène de recomposition à plusieurs niveaux.

De plus, il ne s'agit pas d'un récit révélé comme on en trouve dans les religions monothéistes. Un passage effacé de la traduction française la plus récente informe qu'il s'agit d'un ouvrage à destination des jeunes poètes, qu'il doit être pris comme « une recherche intellectuelle et un divertissement. », pour leur apprendre les « anciens Kennings que de grands poètes ont été heureux d’utiliser »i et que tout bon chrétien ne doit pas croire en ces histoires. Bien qu'il soit difficile de dire si ce passage a été rajouté par un scribe ou un copiste, on le trouve bien dans les différents manuscrits, parfois sous une forme abrégée, ce qui peut laisser penser que le passage était présent dans le texte qui a servi de modèle.

L'Edda en prose n'est pas la seule source à notre disposition. Les autres sources norroises sont nombreuses, variées et parfois contradictoires. La plupart sont rédigées tardivement, après la christianisation des régions nordiques, et certains écrits, comme ceux d'Adam de Brême, sont même extérieurs à cette aire géographique. Il faut donc rester très vigilant quand à leur exactitude et leur pertinence.

Pour résumer, comme le dit Anthony Faulkes (1982 : XXVI), ce qu’on appelle la mythologie nordique est un « ensemble désorganisé de traditions conflictuelles qui n'a sans doute jamais été réduit à une orthodoxie telle que Snorri essaie de la présenter »1. L'Edda de Snorri donne donc l'illusion d'une uniformité dans l'ensemble des récits qu'elle présente. Sur ce point, la comparaison avec d'autres traditions est possible. Thimothy Gantz (2005 : 7) souligne que les manuels de mythologie grecque, comme celui d'Apollodore, participent d'une entreprise de compilation visant à gommer l'hétérogénéité des sources et donnent l'illusion d'une homogénéité et d'un esprit grec unifié. Dans un cas comme dans l'autre, les sources contemporaines, comme les manuels, les dictionnaires de mythologie et même les ouvrages scientifiques, posent des problèmes similaires lorsqu'ils ne montrent pas suffisamment la diversité des sources et entretiennent l'illusion de l'uniformité d'une aire culturelle2.

Réinterroger les termes en vieux norrois

On peut tirer quelques leçons méthodologiques des chercheurs hellénistes et historiens des religions qui se sont inspirés de réflexions issues de l'anthropologie et ont analysé les usages des termes basés sur la racine grecque μῦθος / mythos en grec anciens (Vernant, 1974 ; Détienne, 1981 ; Lincoln, 1999). Ces chercheurs ont montré que les termes mythos et logos n'ont pas gardé le même sens tout au long de l'antiquité. Les grecs eux-même utilisaient d'autres termes pour désigner les récits que l'on appelle aujourd'hui des mythes, tels que Arkhaîa et Palaiá, qu'on peut traduire par « choses anciennes » ou encore Plasmata, des « fabrications » (Calame, 2015). Dès lors, une analyse du vocabulaire norrois peut nous aider à mieux comprendre comment était désignés ces récits à l'époque de leur mise par écrit et à envisager les sources de manière plus précise.

Dans les sources norroises, on ne trouve pas de terme basé sur la même racine μῦθος / mythos. Parmi les termes présents dans les manuscrits de l'Edda en Prose qui font référence aux récits qui y sont racontés, on rencontre notamment :

  • Sǫgur, dans le Codex Regius, pluriel de saga et dérivé du verbe segja, qui signifie « dire », et qui, par emprunt, a donné saga en français. Il est généralement traduit par « récits » ou « histoires », et pourrait sans doute être mieux traduit par un terme un peu désuet en français, les « dits ». Ce terme est utilisé indépendamment de l'aspect fantastique, surnaturel, historique ou réaliste des récits. C'est pourquoi il est important de relativiser la portée de nos propres catégories de pensée. Dans les autres manuscrits de l'Edda en prose, sǫgur est remplacé par le terme frásagnir.

  • Tíðindi, sert à désigner les événements que l’on rapporte ; ce mot basé sur la racine Tíð, le temps.

  • Frœði, renvoie à l’idée de document ou de source contenant les histoires et fait référence à la mémoire et à la connaissance ;

  • Mál, langue ou parole, parfois traduit par « les dits » dans le titre d'une des parties de l'Edda de Snorri et dans les titres de certains poèmes de l'Edda poétique.

Dans l’Edda poétique, et plus particulièrement dans le poème la Vǫluspá, on retrouve le terme « Forn spjǫll », désignant des dits ou des énoncés anciens. Cependant, le terme ne sert pas uniquement à désigner des histoires passées, puisque ces histoires intègrent aussi des récits de la fin des temps. On pense ici au fameux Ragnarǫkr.

Ces différents termes que l'on rencontre dans les sources écrites semblent alors renvoyer aux idées de connaissance et de transmission par la parole. Ils sont les symboles qui permettent de dépasser l'ici et le maintenant [hic et nunc], pour faire référence à un ailleurs dans le temps ou dans l'espace et ainsi en garder et transmettre la mémoire, mais ne désignent pas à proprement parler des croyances qu'on pourrait qualifier de religieuses.

Adopter ainsi une forme de relativisme linguistique, c'est-à-dire tenir compte des particularismes de chaque langue pour tenter d'en saisir les catégories, doit aider à mieux caractériser les objets étudiés. Cela permet d'observer qu'il est difficile, si ce n'est impossible de proposer des équivalences termes à termes.

Fenris Devouring Odin, Dorothy Hardy (1909) Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Fenris_devorando_Odin.jpg?uselang=fr

Fenris Devouring Odin, Dorothy Hardy (1909)
Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Fenris_devorando_Odin.jpg?uselang=fr

Les premières traductions

Puisqu'on ne trouve pas de mot basé sur la racine grecque μῦθος / mythos en vieux norrois, on peut alors se demander quand ces termes commencent à être utilisés en association avec les récits nordiques. Une exploration des traductions des textes norrois permet de voir que ces termes font leur apparition dans la première moitié du XVIIe siècle.

En 1609, l'Islandais Magnús Ólafsson propose une version de l’Edda en prose réarrangée, en islandais (Faulkes, 1977 : 15 ; 1993a : 20) dans laquelle il utilise le terme latin Apologus, pour désigner chaque récit, et qui semble alors correspondre au Norrois dæmisaga. Ce croisement de langues montre qu'on ne doit pas associer de manière univoque une langue à un territoire. Puis, en 1628-29, il fait lui-même une traduction de son Edda en latin pour le chancelier Danois Christian Friis (1993a : 101). Dans ce texte, on ne trouve plus le terme Apologus, mais Mythologia en tête de chaque chapitre. À ce moment, non seulement les termes ne sont pas arrêtés, mais, en plus, on ne trouve pas encore ce qui fera la distinction entre mythe comme récit et mythologie comme ensemble de mythes. En 1665, l'historien danois Peder Hansen Resen va rédiger une version trilingue de l'Edda en prose, en se basant sur le travail de Magnús Ólafsson. Dans celle-ci, on trouve : « fabula » et « mythologia » pour le latin, « fabel » pour le danois, « daemisaga » pour le norrois (Resen, 1665).

Environ à la moitié du XVIIIe siècle, le savant Suisse Paul-Henri Mallet séjournera au Danemark et, en 1756, publiera une histoire du Danemark, puis Monumens de la mythologie et de la poesie des Celtes, et particulierement des anciens Scandinaves..., un ouvrage qui contient notamment des passages de l'Edda en prose (Clunies Ross, Lönnröth, 1999). Les chapitres sont désignés par le terme « fable ». En effet, le terme « fable », venant du latin fabula, a longtemps servi à désigner les récits antiques (Détienne, 1981) et ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle qu'il commence à être remplacé par le mot mythe, qui suggère que ces récits constituaient des croyances pour les grecs, contrairement à fable, qui sous-entendait une forme de fausseté. Quant au terme « mythe », il commence à être associé aux récits nordiques à partir du début du XIXe siècle.

Nous pouvons en tirer deux conclusions : premièrement, l'association entre des récits d'origines diverses passe par la traduction, qui constitue alors une dimension des processus d'universalisation évoqués en introduction. Les travaux des savants Islandais préfigurent alors la valorisation des traditions et des valeurs nordiques qui prendra de l'ampleur lors de la période romantique. Deuxièmement, la traduction renforce le regard christiano-centré envers des formes d'altérité, par l'usage du terme « mythe » pour désigner ce qu'on pense être croyance de l'autre.

Crédits dessins : Martial Obry et Léon Delage, étudiants de l'atelier de Didactique visuelle, Haute école des arts du Rhin, Strasbourg. Plus d'infos : http://www.hear.fr/sites/didactiquevisuelle/des-mots-aux-images/

Conclusion

Les quelques réflexions présentées ici permettent de montrer que, loin de constituer une catégorie ou un phénomène universel, l'idée de mythe participe d'une construction qui s'est faite au cours du temps par un regard christiano-centré. Certains anthropologues, comme Jean-Louis Siran (1998) proposent d'ailleurs d'abandonner complètement le terme « mythe ».

Sans encore en arriver là, il semble en tout cas nécessaire de refonder une approche comparative en partant de la méthodologie avant d'en arriver à la mise en regard des contenus de ces récits. De plus, les modèles généalogiques présentant l'évolution des soi-disant mythologies ou religions sous forme d'un arbre, doivent être grandement critiqués, car ils ne permettent pas de saisir correctement les échanges, influences ou transferts culturels qui se produisent au cours de l'histoire et ne tiennent pas compte des variations internes, dans le temps et dans l'espace, des aires culturelles qu'ils retiennent.

Enfin, ces réflexions peuvent s'inviter dans le débat contemporain concernant le maintien ou non de langues anciennes au collège et au lycée. Il me semble évident, après avoir effectué une telle recherche qu'une bonne connaissance des langues que l'on considère souvent bien trop rapidement comme « mortes » est nécessaire pour comprendre la manière dont se sont constituées les catégories de pensée de nos sociétés contemporaines.

NB : Le présent article résume le travail effectué dans le cadre d'une intervention au colloque, Penser les catégories de pensée. De l’objet à l’objectivation dans l’étude des arts, des médias et des cultures, qui s'est tenu à Paris les 11 et 12 juin 2015. Les personnes intéressées par ce sujet trouveront plus d'informations dans les actes de ce colloque publiés sous la direction de Chloé Delaporte, Léonor Graser et Julien Péquignot chez L'Harmattan :

Di Filippo L., 2016, « Des récits médiévaux scandinaves aux mythes nordiques : catégorisations et processus d'universalisation », in : Delaporte C., Graser L., Péquignot J., dirs., Penser les catégories de pensée. Arts, médias et cultures, Paris, L’Harmattan, coll. « Ouverture Philosophique », p. 115-133.

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Bibliographie

Boyer R. (1992), L'Edda Poétique, Paris, Fayard.

Calame C. (2015), Qu'est ce que la mythologie grecque ?, Paris, Gallimard.

Detienne M. (1981), L'invention de la mythologie, Paris, Gallimard.

Clunies Ross M. et Lönnröth L. (1999), « The Norse Muse: Report from an international Research project », Alvissmál, 9, p. 3-28.

Faukles A. (1979), Two Versions of Snorra Edda from the Seventeenth Century. Vol. 1, Edda Magnúsar Ólafssonar (Laufás Edda), Reykjavík, Stofnun Árna Magnússonar á Íslandi.

Faukles A. (1993a), Magnusarkver: The writings of Magnus Olafsson of Laufas, Reykjavík, Stofnun Árna Magnússonar á Íslandi.

Faukles A. (1993b), « The sources of Skáldskaparmál : Snorri's intellectual Background », in Wolf A.(dir.), Snorri Sturluson: Kolloquium anlässlich der 750. Wiederkehr seines Todestages, Tübingen, Gunter Narr Verlag, pp. 59-76.

Lincoln B. (1999), Theorizing Myth. Narrative, Ideology, and Scholarship, Chicago, The University of Chicago Press.

Lindow J. (2002), Norse Mythology. A guide to the gods, heroes, rituals, and beliefs, New York, Oxford University Press.

Simek R. (1984), Lexikon der germanischen Mythologie, Stuttgart, Alfred Kröner Verlag.

Siran J.-L. (1998), L'illusion mythique, Le Plessis-Robinson, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance.

Sturluson S. (1665), Edda Islandorum, ann. Chr. 1215 islandice conscripta, Resen Peder Hansen (trad.), Hafniae, typis H. Gödiani.

Sturluson S. (1982), Edda. Prologue and Gylfaginning, Faulkes A. (trad. et ed.), Londres, Viking Society for Northern Research.

Sturluson S. (1991), L'Edda. Récits de mythologie nordique par Snorri Sturluson, Dillmann François-Xavier (trad.), Paris, Gallimard.

Vernant J.-P. (1974), Mythe et société en Grèce ancienne, Paris, François Maspero.

 

1« a disorganized body of conflicting traditions that was probably never reduced in heathen times to a consistent orthodoxy such as Snorri attempts to present », ma traduction.

2 Certains ouvrages tentent d'éviter cet écueil, citons, parmi d'autres, le dictionnaire de Rudolf Simek (1984), ou l'ouvrage de John Lindow (2001).

i Voici le passage complet : « Mais ces choses doivent à présent être enseignées aux jeunes poètes qui souhaitent apprendre la langue de la poésie et se fournir en vocabulaire utilisant des termes traditionnels ; ou alors s’ils veulent pouvoir comprendre ce qui est dit de façon obscure. Alors, laissez une telle personne prendre ce livre comme une recherche intellectuelle et un divertissement. Mais ces histoires ne doivent pas être renvoyées dans l’oubli et leur fausseté n’a pas à être démontrée, sous peine de priver la poésie des anciens Kennings que de grands poètes ont été heureux d’utiliser. Cependant, les personnes chrétiennes ne doivent pas croire en l’existence de dieux païens ni à la vérité de ces faits dans d’autres termes que ceux présentés au début de ce livre, où il est dit ce qu’il s’est passé quand l’humanité s’est éloignée de la vraie foi, et après cela, à propos des Turques, et comment le peuple venu d’Asie, connu sous le nom d’Æsir, a déformé les comptes-rendus des événements qui se sont passés à Troie pour que les peuples du pays croient qu’ils étaient des dieux »

L'auteur

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Laurent Di Filippo est doctorant en co-tutelle internationale en sciences de l’information et de la communication, au Centre de recherche sur les médiations (CREM – EA 3476) de l’université de Lorraine, sous la direction du Professeur Jacques Walter, et en études scandinaves à l’université de Bâle, sous la direction du Professeur Jürg Glauser.

Ses recherches de thèse portent sur la réutilisation de la mythologie nordique dans les médias contemporains, principalement les jeux de rôle en ligne massivement multi-joueurs. Il s’intéresse également aux questions relatives à la transmédialité, à la réflexivité en sciences et à l'interdisciplinarité.

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