La place des réseaux dans le refus de la vaccination


Fabienne Hild met en relation les résistances entourant l'inoculation au XVIIIe siècle et l'échec de la campagne de vaccination contre la grippe H1N1 en 2010. Considérons tout particulièrement le rôle des actuels réseaux sociaux et de leurs "ancêtres", les réseaux de salon, dans la formation de l'opinion publique.

Dans mon premier article ( "Docteur, faut-il se vacciner ?" ) je posais de façon générale la part du doute dans l’acceptation de l’acte vaccinal lié à la grippe saisonnière. Ce doute émane aussi bien du patient qui s’en remet aux certitudes du corps médical, mais également du corps médical lui-même qui n’est pas toujours porteur de ces certitudes. Ici je développe plus précisément un des points qui peut expliquer la difficulté de se positionner face à l’acte vaccinal.

La situation de crise liée à la grippe A (H1N1) a permis de mettre au premier plan  les militants anti-vaccinations, en particulier grâce  aux réseaux sociaux [1]. Il nous semble évident qu’il y a toujours eu acceptation de la vaccination, mais si nous nous arrêtons quelques instants sur l’histoire de la vaccination et précisément sur celle de l’inoculation cette acceptation semble moins spontanée et a toujours été sujette au doute.

Les premières inoculations sont contemporaines aux épidémies de variole dans les années 1720. C’est cependant au cours du XVIIIe siècle que ces inoculations ont tentées d’être systématisées. Charles Marie de La Condamine, géomètre et académicien présente devant l’Académie des Sciences en 1754 un mémoire en faveur de l’inoculation [2]. Il introduit dans cette réflexion un nouveau concept, celui du risque [3]. « Le risque rendait à la fois possible l’autonomie du jugement individuel et le contrôle des conduites. Il s’inscrivait dans un projet philosophique valorisant l’autonomie et se préoccupant activement de la mobiliser pour le bien public.»[1] Pour lui toute personne dotée de raison doit évaluer la probabilité de courir ce risque, et pense pouvoir amener à la raison et à l’inoculation une majorité de ses concitoyens. Cependant c’était sans compter l’importance de l’influence des réseaux de salons. Ces lieux mondains ne se structurent pas selon le modèle d'une réflexion individuelle où chacun évalue son risque, et s'y impose une pensée collective opposée à la prise de ce risque. Cette opposition est nourrie par les discussions autour de récits d’inoculés qui tiennent des journaux relatant les différents stades de la maladie et surtout les effets indésirables et les accidents. Ces récits  rendent compte de façon restrictive de l’expérience  de personnes isolées. Ces éléments sont confortés par le manque de fiabilité de ces inoculations qui restent très aléatoires. La réussite de celle-ci dépend de différents facteurs : la virulence du vecteur  variolique inoculé, la technicité de l’inoculateur ... L’inoculation est l’introduction par scarification (incision superficielle de la peau) de pus variolique desséché provenant d’un malade ayant développé la maladie de façon peu virulente. De plus ce sont surtout de jeunes aristocrates sous couvert d’héroïsme qui ont accepté cette inoculation dénaturant l’essence même de cet acte. Ce tâtonnement n’a pas permis à la population de se forger une opinion fondée sur des certitudes et de se positionner face à ce principe d’inoculation proposant une réponse à l’éradication de ce fléau qu’était la variole. Finalement malgré de nombreux débats peu de personnes ont été inoculées.

Le médecin Edward Jenner pratique la variolisation sur un enfant. Il inocule le pus contaminé issu du bras de la femme debout à l'arrière-plan, Sarah Nelmes qui avait contracté la vaccine ou "variole de la vache" (cowpox). Source : http://unmetiercasappend.hautetfort.com/archive/2009/02/03/petite-histoire-des-vaccinations.html

Le médecin Edward Jenner pratique la variolisation sur un enfant. Il inocule le pus contaminé issu du bras de la femme debout à l'arrière-plan, Sarah Nelmes qui avait contracté la vaccine ou "variole de la vache" (cowpox).
Source : http://unmetiercasappend.hautetfort.com/archive/2009/02/03/petite-histoire-des-vaccinations.html

Revenons à l’épisode de la « pandémie » de la grippe A. Lors de l’épidémie de la grippe H1N1  très peu de personnes ont fait le choix de se faire vacciner. On peut établir un parallèle entre cet évènement et ce qui s’est passé pour l’inoculation de la variole. L’individu lors de cet épisode de crise devait faire le choix de se faire vacciner ou non, donc d’évaluer le risque de contracter la maladie (grippe potentiellement mortelle), d’avoir des effets secondaires suite à la vaccination (syndrome de Guillain Barré, rare mais grave), ou d’être protégé du virus. Pour évaluer ces risques et objectiver sa décision, il doit donc être en possession d’informations pertinentes. Ces informations émanent alors des autorités sanitaires dont le devoir d'objectivité et d'indépendance vis-à-vis des lobbys pharmaceutiques est supposé garantir des réponses fiables aux questions techno-scientifiques que se pose la population. Lors de l’épisode de grippe H1N1, les pouvoirs publics ont eu du mal à faire passer ces informations. Une des explications peut être liée à la mauvaise gestion de la communication destinée au public, comportant de nombreuses contre-informations. Mais il y a aussi l’impact qu’ont eu les différents réseaux sociaux et qui a été sous-estimé par les autorités de santé [4]. Ces réseaux, comme autrefois les salons,  diffusent une pensée orientée ne relayant que les convictions d’une minorité sur-représentée. Le lecteur ne peut pas à travers ses récits prendre le recul nécessaire, car il n’y a pas de dialogue possible ni de vérification des sources comme le nécessite normalement une controverse (qui a réellement écrit l’article, quel est son parcours…?). Nous ne trouvons que peu de sites web, ou forum de discussion hormis les sites institutionnels qui soutiennent l’acte vaccinal. Il y a une prédominance des sites anti-vaccinaux, qui ne représentent finalement que partiellement la population.

Tous les réseaux permettent le partage d’informations et d’idées. Mais il serait déraisonnable de ne se fier qu’à leur style de pensée car ils sont néanmoins vecteurs d’une certaine uniformité dans le message transmis. Il est  donc important de croiser le plus possible les sources d’information pour se faire une réelle opinion personnelle et pouvoir évaluer le risque par rapport à sa propre histoire.

 

Bibliographie :

  • [1] Jean-Baptiste Fressoz , Le risque et la multitude – Réflexion historique sur l’échec vaccinal de 2009 , texte publié le 16 mars 2010 dans www.laviedesidees.fr.
  • [2] La Condamine, »Mémoire sur l’inoculation de la petite vérole »,Histoire de l’Académie Royale des sciences, année 1754,1759,p.649-655.
  • [3] Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse, l’inoculation du risque, Seuil 2012, p 27-68.
  • [4 ]Jean-Baptiste Fressoz cite dans www.laviedesidees.fr «Début 2010, la page facebook  Pas vacciné contre la grippe A et toujours en vie compte près de 800 000 fans ».

 

L'auteure :

Fabienne Hild, formée en Sciences et Vie de la Terre, est enseignante dans le primaire depuis 15 ans. Elle a toujours gardé une grande curiosité scientifique et a repris récemment des études dans le cadre du Master Science et Société au sein de l’Université de Strasbourg.


3 commentaires pour “La place des réseaux dans le refus de la vaccination”

  1. dubois Répondre | Permalink

    A propos de ce qu'il faut croiser: il faut préciser "les informations pour et les informations contre". sinon on risque de ne croiser que des informations "contre".

  2. Tranbert Répondre | Permalink

    "Ces informations émanent alors des autorités sanitaires dont le devoir d'objectivité et d'indépendance vis-à-vis des lobbys pharmaceutiques est supposé garantir des réponses fiables aux questions techno-scientifiques que se pose la population. Lors de l’épisode de grippe H1N1, les pouvoirs publics ont eu du mal à faire passer ces informations. Une des explications peut être liée à la mauvaise gestion de la communication destinée au public, comportant de nombreuses contre-informations."

    Qu'en termes galants ces chose-là sont dites!!!

    Il a été évident à tout le monde dès le début de cette affaire que l'indépendance vis-à-vis des lobbys pharmaceutiques du gouvernement était inexistante. Et que cette agitation officielle autour de cette "épidémie" n'était qu'une juteuse affaire aux frais des contribuables...

  3. Quark Répondre | Permalink

    Bonjour,

    J'aimerais obtenir la source de cette affirmation "d’avoir des effets secondaires suite à la vaccination (syndrome de Guillain Barré, rare mais grave)"
    Il ne me semble pas qu'il y est la moindre étude de bonne qualité permettant d'affirmer ceci (en dehors d'aspect corrélatifs, mais statistiquement on peut très bien développer un syndrome après être vacciné sans que les deux soient liés, surtout vu l'importance de la population vaccinée.).

    Du reste, oui, le gouvernement à clairement sous-estimé les réseaux sociaux (et continue de le faire à mon avis) et cette campagne fut un fiasco total.

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