Science et humanisme


    Lorsque l’on dit « la science est enseignée à l’école », il s’agit communément des résultats de la science (vitesse de la lumière, composition du vivant, etc.) qui ont été étudiés par d’autres et dont on nous enseigne les conclusions. A travers certaines actions (La main à la pâte, Les petits débrouillards…), l’expérimentation peut commencer tôt dans la scolarité, mais c’est souvent durant les études supérieures, selon les parcours, qu’on nous apprend à « faire de la science ». Amoindrir sa subjectivité, avancer avec méthode, éviter les biais, traduire ses données fidèlement… Grossièrement, on nous enseigne ce que la science a fait et comment faire à notre tour.

Mais au-delà des connaissances et des méthodes, la science n’a-t-elle pas plus à offrir ? Les lignes qui suivent ont pour vocation de montrer la science comme porteuse de valeurs. Et si elle ne parvient pas systématiquement à les communiquer, il semble qu’elle les contient en puissance.

L’éducation de Gargantua - Gravure de Gustave Doré (1832-1883)
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Fais ce que pourras

    Dans son fonctionnement, la science ne découvre pas le réel en ôtant un drap sous lequel se cachent les vérités. Elle construit des modèles, des connaissances partielles et temporairement valables, qui décrivent plus ou moins bien le réel. Une communauté scientifique qui prétend mettre au jour des savoirs absolus serait bien orgueilleuse. Qui a déjà fait l’expérience du réel sans filtre pour confirmer la correspondance entre celui-ci et les modèles théoriques censés le décrire ? De plus, la résolution de problèmes en science a pour effet de générer de nouvelles questions, toujours plus nombreuses. Plus la science avance, plus elle dévoile le champ de sa méconnaissance. Une sorte de paradoxe qui appelle à l’humilité.

    Heureusement, dans ces conditions difficiles de connaissance du réel, la science a développé des mécanismes auto-correcteurs. L’évaluation par les pairs en premier lieu, système interne de jugement des travaux, mais aussi l’application du doute méthodique ou encore la réflexivité sur les pratiques, qui prévient les attitudes dogmatiques et toute forme de cristallisation de la méthode scientifique. Il serait bien arrogant de penser avoir fait un sans-faute depuis le début…

Trônes et culs sont faits d’atomes

    Montaigne (1533-1592) écrivait au XVIe siècle dans ses Essais (1580) : « Et au plus eslevé throne du monde si ne sommes assis que sus nostre cul » [1] (Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul). Il me semble que souvent, les connaissances produites par la science corroborent cette maxime.

    Les sciences du vivant – à travers Darwin (1809-1882) entre autres – décentrent l’homme en le replaçant au sein du règne animal dans une temporalité infime à l’échelle du vivant sur Terre. Les sciences de l’univers noient notre condition dans un monde à perte de vue, décentré, dans lequel « poussière » devient un terme pertinent pour évoquer notre taille et où la profondeur du temps est abyssale vis-à-vis de notre existence. Les sciences de l’homme mettent en lumière les innombrables biais cognitifs, psychologiques et autres obstacles auxquels nous sommes soumis, montrant indiscutablement nos failles à connaître les choses en soi.

    Errant dans un espace-temps qui nous dépasse dans toutes les directions et dimensions, perdu dans des échelles de grandeurs dont nous ne voyons les bouts ni dans l’infiniment petit ni dans l’infiniment grand, les leçons de la science appellent à la modestie et bien souvent au rejet de l’anthropocentrisme.

Science sans prudence : écueils, rire et blâme.

    Bien des individus ont fait les frais de la science – Marie Curie (1867-1934) succombant à ses travaux, les nombreux décès qui jonchent l’histoire de la conquête spatiale et bien d’autres… – mais ce n’est pas de ces aventuriers dont il va s’agir ici. Prendre des risques en explorant le réel relève d’un dévouement qu’il serait déplacé de blâmer. Par « prudence », j’entends les précautions nécessaires lorsque l’on produit un discours qui se veut scientifique. Loupes et pincettes sont vivement recommandées.

    Nombreux sont ceux qui voient de la faiblesse partout où il n’y a pas de fermeté, ceux pour qui le doute est une faille et l’erreur, un incident de parcours. Ceux-là idéalisent souvent la science comme productrice de vérités absolues. Mais trop d’assurance mène à l’arrogance, et la science, dans son principe même, ne peut se passer de questions et d’énigmes auxquelles elle tente de répondre tant bien que mal.

    Les praticiens des sciences, conscients des difficultés de leur entreprise, savent pour la plupart faire preuve de prudence dans leurs discours. Cette réserve a été questionnée par Roqueplo à l’occasion d’une réflexion sur le rôle des experts scientifiques :

« Devraient-ils se taire sous prétexte que ce qu’ils savent leur semble insuffisant pour oser répondre ? Faudrait-il n’entendre que ceux qui trouvent toujours suffisant le peu qu’ils savent ? » [2]

Car oui, les tenants des pseudosciences sont, quant à eux, bien plus prosélytes et audacieux. Sous couvert de science, nombre de discours produits foncent aux conclusions souhaitées sans questionner correctement le fondement et la méthode utilisée. La fin justifie ici la négligence.

    Au XVIe siècle, Rabelais (1494-1553) et Nostradamus (1503-1566) s’opposent sur le thème de l’astrologie. Le premier dénonce une pratique qui feint d’être une science et qui livre des prédictions qui ne seraient que des évidences mises en scène. Dans la Pantagrueline Prognostication (1533), il raille avec sarcasme cet art divinatoire trompeur :

« Cette année, les aveugles ne verront que bien peu, les sourds ouïront assez mal, les muets ne parleront guère, les riches se porteront un peu mieux que les pauvres, et les sains mieux que les malades. » [3]

    Interprétation, subjectivité, évidences… Les médiums déguisent leur pratique en science et jouent du levier anthropocentrique. A l’image d’autres pseudosciences (radiesthésie, psychokinèse…), placer l’être humain au centre, lui octroyer des pouvoirs, facilite l’adhésion et plait, mais ne fait pas partie des rôles de la science.

Utopie et humanisme

    Sous les plumes de Rabelais ou More, apparaissent à la Renaissance les utopies. Visions idéales de lieux et d’organisations dont les humanistes se servent pour attaquer les vices de leur époque. Ces textes invitent à la réflexion quant aux valeurs et principes moteurs de nos actions. A sa manière, Merton livre son utopie de la science à travers ce qu’il nomme l’ethos scientifique [4]. Universalisme, communalisme, désintéressement et scepticisme organisé seraient les grands principes d’une science idéale. Programme on ne peut plus humaniste, garni de valeurs qui paraissent socialement bénéfiques.

    Bien entendu, il serait naïf de croire qu’aucun scientifique ne rêve de gloire et que tous ont fait vœu d’abnégation en offrant au monde leurs travaux. Mais il me semble que malgré les aspirations au prestige et les nombreux dysfonctionnements qui parasitent la science, cette dernière cultive de précieuses valeurs dont une société gagnerait à se nourrir. Ces valeurs, au sens de « ce vers quoi il faut tendre » car moralement bonnes, résultent de la compréhension de notre condition d’être humain et de la conscience de nos difficultés à éprouver le réel. La science nous fait connaître nos failles et notre vulnérabilité, c’est en cela qu’elle est porteuse d’humilité.

    Ceci-dit, vous n’entendrez probablement jamais un scientifique tenir ce discours, car l’humilité a cette particularité de disparaître chez celui qui y prétend.

Notes :

[1] Montaigne, Michel de, 1595, Essais, Villey-Saulnier, P. U. F.

[2] Roqueplo, Philippe, 1997, Entre savoir et décision, l’expertise scientifique, Paris, Editions INRA.

[3] Rabelais, François, 1532, Pantagrueline Prognostication, Paris,  Editions des crépuscules.

[4] Merton, Robert King, 1957, Social theory and social structure, New-York, The Free Press.

Sitographie :

https://www.youtube.com/watch?v=IduaHsRywuw,dernière consultation le 12/12/2017

Sur l'auteur :

    Étienne Médard est étudiant en Master 2 d’histoire, philosophie et médiation des sciences. Il est particulièrement intéressé par des sujets tels que l’espace, l’éducation (aux sciences, à l’esprit critique…), ou encore l’innovation sociale, éthique et durable.

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