La science perd-elle la tête ?


À l’heure où un neurochirurgien italien a annoncé que la première greffe de tête devrait avoir lieu à la fin de l’année 2017, un certain nombre de scientifiques, de philosophes ou de juristes s’interrogent quant aux différentes questions pratiques et éthiques que cette opération pose. Dans cet article, Arthur Massot propose une réflexion psychanalytique sur le problème que pourrait poser l’appropriation de l’image du corps pour le patient transplanté.

Quand le progrès scientifique  semble ne plus avoir de limites, la question qui se pose à la science n'est plus celle de savoir jusqu'où pourra-t-elle aller, mais bien où devra-t-elle s'arrêter.

La première greffe d'organe réalisée avec succès, une greffe de rein, date de 19541. Si à l'époque les phénomènes de rejets étaient encore mal compris et les greffes risquées, ce type de transplantation est aujourd'hui assez courant et les risques bien connus2/3. Après cette première greffe de rein, de nombreux types de transplantation d'autres organes ont été réalisés, se posant à chaque fois comme de nouveaux défis à relever pour les chirurgiens : poumon, pancréas, foie, cœur, mains, visage2. Avec l'augmentation du nombre d'opérations dans les années 80, les premières questions d'éthique se poseront dans les années 90, concernant notamment la problématique du consentement des donneurs potentiels4.

La première transplantation… de tête

Aujourd'hui encore, de nombreuses questions se posent autour de la greffe d'organes, avec la prévision, pour décembre 2017, de la première transplantation... de tête. Cette annonce, faite par le neurochirurgien italien Sergio Canavero (et consultable sur son site internet5), a depuis fait parler d'elle dans les médias6. Telle qu'elle est prévue actuellement, l'opération, qui se déroulerait en Chine, serait effectuée par le docteur Xiaoping Ren, et consisterait en la greffe de la tête d'un patient tétraplégique sur le corps d'un donneur mort7/9. Au-delà des doutes émis par de nombreux scientifiques sur la faisabilité et les chances de survies d'une telle opération7/8, celle-ci pose un certain nombre de problèmes éthiques6/7. Si Sergio Canavero affirme que des tests ont été réalisés sur des souris et des singes9, la neurochirurgienne Marike Broekman souligne qu'aucune de ces études n'a été menée sur le long terme7. En l'état des connaissances et des techniques, les chances que la greffe réussisse sans rejet seraient faibles, la balance bénéfice/risque n'étant alors pas respectée7/10. Selon le juriste Mathias Audit, la possibilité, primordiale, de s'assurer des consentements du donneur comme du transplanté serait réduite, étant donné que l'opération se déroulera en Chine, pays plutôt «.libéral.» sur ces questions10. L'identité juridique du patient transplanté pourra aussi se poser, considérant que l'ensemble de ses données biométriques (comme les empreintes digitales) seront celles du corps du donneur6/10. De même, si le patient transplanté souhaitait par la suite avoir des enfants, le patrimoine génétique transmis ne serait pas le sien10.

Sergio Canavero, le neurochirurgien planifiant la première greffe de tête

Sergio Canavero, le neurochirurgien planifiant la première greffe de tête Source : https://www.flickr.com/photos/140796687@N03/26944038890/

            Corps et image du corps

Personnellement, la question que je me suis posée lorsque j'ai appris cette nouvelle était d'un ordre un peu différent. Cette question partait d'un sentiment de confusion initial concernant la transplantation : dans cette opération, qui serait le donneur, qui serait le receveur ? Évidemment, après quelques secondes de réflexion, il apparaissait que l'organisme du receveur ne pouvait être que celui chez lequel se trouvait le cerveau. Mais ce sentiment premier ne renseignait-il finalement pas sur l'importance que j'avais spontanément accordé au corps vis-à-vis de l'être, déplaçant ainsi la question sur un versant philosophique : qu'est-ce qui constitue, matériellement, l'essence d'une personne ? Si l'on accorde une importance particulière à l'esprit pour répondre à cette question, peut-on alors simplement répondre en le réduisant, matériellement, au cerveau ?

Pour la psychanalyse, considérer le corps dans sa seule matérialité serait une erreur. Le corps d'un sujet n'est pas, pour ce sujet même, une évidence a priori : avoir la conviction que ce corps que j'observe dans le miroir est bien mon corps, et non celui d'un autre (et inversement), est le résultat d'un processus psychique opéré durant les plus jeunes années de la vie. C'est via ce processus que le moi est alors associé à l'image du corps, ce qui permet normalement au sujet de penser l'un et l'autre comme indissociables. Les cas de dépersonnalisation, lorsqu'une personne peut se vivre comme étrangère à elle-même, sont l'expression d'une dissociation (passagère ou chronique) du sentiment de soi et du sentiment d'un corps associé à ce soi. Cette impression d'étrangeté peut aussi se focaliser sur une partie du corps plus ou moins précise, comme dans le syndrome de Cotard (un syndrome dans lequel l’image d’intégrité corporelle est atteinte), pouvant notamment s'exprimer par le sentiment pour le sujet qu'il lui manque un organe.

            Les risques psychologiques de la greffe de tête

Ces éléments nous permettent de comprendre la raison pour laquelle Clint Hallam, le premier patient greffé de la main en 1998, a demandé trois ans plus tard à ce qu'elle lui soit retirée : s'il avait physiologiquement supporté la greffe, il ne parvenait psychologiquement pas à intégrer cette main à l'image mentale de son corps10/11. Ainsi, on peut facilement concevoir, au niveau psychologique, quels sont les risques soulevés par la transplantation de tête prévue par Sergio Canavero en décembre. Si le patient transplanté survit à l'opération, pour pouvoir s'approprier son nouveau corps et conserver le sentiment de soi, il devra effectuer un travail psychique considérable, normalement effectué durant la prime enfance (et probablement beaucoup plus complexe à effectuer adulte). Dans le meilleur des cas, le patient parviendra à effectuer ce travail et pourra avoir une vie se rapprochant de la normale. Mais dans le pire des scénarios, il souffrira de dépersonnalisation et ne parviendra plus à se vivre comme lui-même – considérant que cette fois, l'opération sera irréversible...10

La question qui se pose aujourd'hui est donc la suivante : le jeu en vaut-il la chandelle ? Si l'opération réussit, il ne fait aucun doute qu'il s'agira là d'un tour de force considérable, prouvant les avancées techniques remarquables de la science dans le domaine de la chirurgie de la transplantation. Mais il faut bien avoir à l'esprit que cette réussite technique ne signerait pas forcément le salut du patient transplanté, ce qui déplace bien la question de la faisabilité vers l'éthique. Alors... la science doit-elle s'arrêter là ?

            Références :

1) Dumas, Cécile, « Il y a 50 ans : la première greffe d’organe », publié le 20 décembre 2004 sur : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/il-y-a-50-ans-la-premiere-greffe-d-organe_19262 consulté le 27 octobre 2017

2) Adosen santé, « Histoire des greffes »,  publié en 2008 sur : adosen-sante.com/wp-content/uploads/2017/02/histoire-des-greffes.pdf consulté le 27 octobre 2017

3) Ray, Marie-Céline, « Greffe : greffes d’organes et de tissus », publié le 20 mai 2012 sur : http://www.futura-sciences.com/sante/dossiers/medecine-greffe-greffes-organes-tissus-1486/ consulté le 27 octobre 2017

4) Pouchelle, Marie-Christine, 2001, « Robert Carvais et Marilyne Sasportes (dir.), La greffe humaine. (In)certitudes éthiques : du don de soi à la tolérance de l'autre », Annales. Histoire, Sciences Sociales, n°1, p. 239-242

5) https://www.ooom.com/digital/sergio-canavero/ consulté le 27 octobre 2017

6) FranceSoir, « La première greffe d'une tête sur un corps sera réalisée en décembre en Chine », publié le 26 septembre 2017 sur : http://www.francesoir.fr/societe-sante/la-premiere-greffe-une-tete-sur-un-corps-sera-realisee-en-decembre-en-chine-sergio-canavero-xiaoping-ren-harbin-patient-chirurgie-extreme-ethique consulté le 27 octobre 2017

7) Sender, Elena, « Transplantation de tête : "Il est peu probable que le patient survive" », publié le 19 mai 2017 sur : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/greffe-de-tete-il-est-peu-probable-que-le-patient-survive-selon-marike-broekman_113107 consulté le 27 octobre 2017

8) Dos Santos, Gwendoline,  « Greffe de l'extrême : une tête de singe sur le corps d'un autre », publié le 21 janvier 2016 sur : www.lepoint.fr/science/greffe-de-l-extreme-une-tete-de-singe-sur-le-corps-d-un-autre-21-01-2016-2011399_25.php consulté le 27 octobre 2017

9) Sender, Elena, « Il veut réaliser la greffe de tête : entretien avec Sergio Canavero », publié le 21 janvier 2016 sur : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/il-veut-realiser-la-greffe-de-tete-entretien-avec-sergio-canavero_19257 consulté le 27 octobre 2011

10) Joussen, Iris, « Le casse-tête juridique de la greffe de tête », publié le 22 septembre 2017 sur :  https://www.sciencesetavenir.fr/sante/le-casse-tete-juridique-de-la-greffe-de-tete_116518 consulté le 27 octobre 2011

11) L’express, « La greffe dans l’histoire », publié le 7 avril 2009 sur :          http://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/la-greffe-dans-l-histoire_752378.html consulté le 27 octobre 2011

L'auteur

Arthur MassotAprès une Licence et un Master de Psychologie à l'Université de Nancy, Arthur Massot est actuellement étudiant en Master 2 d'Histoire, philosophie et médiation des sciences à Strasbourg. Il s'intéresse en particulier à la psychanalyse, aux études de genre et au constructivisme social.

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