Sciences et Humour


A l'occasion de l'attribution des IgNobel aux recherches les plus improbables, Christophe Weinzaepflen nous propose une réflexion sur la délicate alchimie entre humour et recherche scientifique.

Albert Einstein ne ratait jamais l’occasion de faire un bon mot. Pour expliquer la théorie de la relativité par exemple, il aurait dit : « Placez votre main sur un poêle une minute et ça vous semble durer une heure. Assoyez-vous auprès d’une jolie fille une heure et ça vous semble durer une minute. C’est ça la relativité. » Mais quelle est la place de l’humour dans les sciences ? Peut-on être un scientifique respecté et reconnu par ses pairs tout en usant d’humour. L’exercice semble périlleux tant les sciences paraissent sérieuses. Bien manié, l’humour ne diminue pas la qualité d’un propos, même scientifique. Pensons à Richard Feynman[1]. Non seulement il contribua grandement aux travaux sur la physique des particules au XXème siècle, mais il fut également un pédagogue génial, n’hésitant pas à faire le clown devant ses étudiants. Mais tout le monde ne s’appelle pas Einstein ou Feynman ! Tout le monde n’a pas l’assise scientifique et institutionnelle nécessaire pour se permettre de telles originalités. Pourtant, en cherchant bien, on découvre des occasions où l’humour s’invite bel et bien dans ce domaine. Il se heurte toutefois, de temps à autre, à une certaine autocensure.

Crédits Image : Guillaume Clausolles et Alice Noulin, étudiants de l'atelier de Didactique visuelle, Haute école des arts du Rhin, Strasbourg. Plus d'infos : http://www.hear.fr/sites/didactiquevisuelle/des-mots-aux-images/

Crédits Image : Guillaume Clausolles et Alice Noulin, étudiants de l'atelier de Didactique visuelle, Haute école des arts du Rhin, Strasbourg. Plus d'infos : http://www.hear.fr/sites/didactiquevisuelle/des-mots-aux-images/

A l’époque médiévale déjà, il était courant que des copistes ajoutent des dessins humoristiques dans les marges de certains manuscrits. Ce type d’enluminure comique existe dans des livres de droit et des livres de psaumes conservés à la bibliothèque municipale d’Aix-en-Provence[2]. Avec la révolution scientifique et la création des institutions comme la Société Royale de Londres, le discours des savants et des érudits se formalise et les publications adoptent des conventions et un style académique on ne peut plus sérieux. Malgré cela, il existe des terminologies qui ne manquent pas d’humour dans certaines disciplines comme dans le cas des découvertes de nouvelles espèces et de leur classification. Un acarien a été baptisé Darthvaderum en 1996 en raison de sa ressemblance avec Dark Vador. Un champignon de couleur orange, découvert en Malaisie en 2010, ayant l’aspect d’une éponge a été nommé Spongiforma Squarepantsii en hommage à Bob l’éponge - SpongeBob SquarePants en anglais. Les chercheurs savent faire preuve d’espièglerie et on trouve beaucoup de métaphores ludiques : Big Bang, nuage électronique, arbre de vie, knock-out en génétique… On peut citer l’exemple d’un groupe de 5 chercheurs de l’université de Karolinska[3] en Suède qui avaient fait le pari de citer des titres de chansons de Bob Dylan dans leurs publications pour gagner un repas au restaurant. Lorsque leur jeu a été dévoilé, ils ont souligné que les allusions au chanteur ne figuraient que dans des tribunes ou des éditoriaux et non pas dans leurs résultats proprement dits. Faire de l’humour d’accord, mais il faut savoir rester sérieux. La peur de s’attirer les foudres des pairs et l’adage « publish or perish » conduisent sûrement à beaucoup de prudence en matière d’humour. On cherche avant tout une forme qui doit servir le fond. Mais l’humour a-t-il un impact réel en matière de publication ? En 2008, deux chercheurs du Technion, l’institut israélien de technologie, ont examiné plus de 1000 articles qui utilisaient des titres amusants, publiés entre 1985 et 1994. Les résultats de leurs recherches[4] ont montré que cet usage de l’humour n’avait pas d’incident déterminant sur le nombre de citations. A la rigueur, il semblerait même que les titres les plus amusants aient été moins cités.

Mais à part leurs publications, les scientifiques aiment aussi à plaisanter à propos de leurs découvertes. Piotr Traczyk, physicien et guitariste, a utilisé des données recueillies lors de la détection du boson de Higgs qu’il a transformées en note de musique et qu’il a interprétées dans l’auditorium du Cern[5]. On trouve dans le magazine scientifique Annals of Improbable Research la liste des scientifiques, des institutions, des hommes publics ou même inconnus, pour leur contribution à des recherches farfelues, drôles ou « qui ne peuvent pas ou ne devraient pas être reproduites ». A l’instar des prix Nobel, une cérémonie publique leur attribue un prix appelé Ig-Nobel[6]. Le but avoué du créateur de ces prix Nobel pour rire, Marc Abrahams, est de célébrer l’ingéniosité ou l’imagination mais aussi de stimuler en quelque sorte l’intérêt du grand public pour la science. La remise des prix se déroule sur le campus de la prestigieuse université de Harvard et se fait par des lauréats du Prix Nobel qui se prêtent au jeu et apportent leur caution à la cérémonie. L'année dernière, le prix de physique est revenu à trois scientifiques de l'université américaine Georgia Tech ayant établi que tous les mammifères, quelle que soit leur taille, mettaient environ 21 secondes pour uriner, ce temps pouvant varier plus ou moins de 13 secondes. En mathématique, le comité a choisi deux autrichiens de l'université de Vienne qui ont cherché à déterminer à l'aide de calculs statistiques s'il était possible que Moulay Ismaïl, sultan du Maroc, ait effectivement été le père de 888 enfants, nés entre 1697 et 1727, comme le soutient la légende. Se voir attribuer un Ig-Nobel donne clairement une visibilité médiatique mais permet aussi de parler de ses travaux. Toutefois, Yves Gingras et Lionel Vécrin[7] nous mettent en garde. Certes, cette farce ne soulève pas vraiment de débat au sein du champ scientifique car elle ridiculise des recherches déjà critiquées par les pairs. Par contre, en dénonçant la futilité de certaines recherches, on risque des dérapages comme par exemple la dénonciation du gaspillage des ressources publiques.

La fameuse pomme attirée par la tête de Newton, selon Marcel Gotlib dans ses Rubriques-à-brac.

La fameuse pomme attirée par la tête de Newton, selon Marcel Gotlib dans ses Rubriques-à-brac.

L'humour, au sens large, est une forme d'esprit railleuse qui s'attache à souligner le caractère comique, ridicule, absurde ou insolite de certains aspects de la réalité. L’image stéréotypée du savant est très souvent parodiée et caricaturée. On pense à l’extravagant Doc dans le film Retour vers le futur ou à Isaac Newton dans les Rubrique-à-brac de Marcel Gotlib[8]. Mais la recherche scientifique est internationale alors que le sens de l'humour est étroitement lié à la culture de chacun. Et que dire des revues scientifiques et de leurs éditeurs qui opposent une résistance à l’emploi explicite du registre de l’humour. Mais la science et les scientifiques sont certainement bien plus drôles que ce que l’on croit ou que ce que l’on nous donne à croire.

christophe-weinzaepflen-in-vivo-in-vitroProfesseur des écoles dans le département du Haut-Rhin, Christophe Weinzaepflen marque une pause dans sa carrière d’enseignant pour suivre les cours en Master “Science & Société” de l’Université de Strasbourg. Ce temps de formation lui permet d’enrichir ses connaissances en histoire des sciences et des techniques en vue de collaborer à la valorisation du patrimoine industrielle de sa région.

 

[1] Feynman, Richard, 2007, Vous voulez rire, Monsieur Feynman, Paris, Ed. Odile Jacob.

[2] On peut consulter en ligne des manuscrits du Moyen Age numérisés sur le site de la bibliothèque d’Aix : http://www.citedulivre-aix.com/citedulivre/, consulté le 26/10/15.

[3] Reimegard, Lisa, 2014, « Here comes the story of Dylan fans », in Karolinska Institutet, http://ki.se/en/news/here-comes-the-story-of-the-dylan-fans, consulté le 26/10/15.

[4] Sagi, Itay & Yechiam, Eldad, 2008, « Amusing titles in scientific journals and article citation », in Journal of Information Science, http://jis.sagepub.com/content/34/5/680.short, consulté le 26/10/2015.

[5] Fritz, Jean-Paul, 2015, « La “particule de dieu” joue du heavy metal », in Chroniques de l’espace-temps,http://espace-temps.blogs.nouvelobs.com/archive/2015/04/20/la-particule-de-dieu-joue-du-heavy-metal-560935.html, consulté le 26/10/2015.

[6] Le site officiel : http://www.improbable.com/ig/, consulté le 26/10/15.

[7] Gingras, Yves & Vécrin, Lionel, 2002, « Les prix Ig-Nobel - Le double tranchant de l’humour scientifique », in Actes de la recherche en sciences sociales, s n°141-142 , p. 66-71,https://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2002-1-page-66.htm , consulté le 26/10/2015.

[8] Le personnage d’Isaac Newton caricaturé par Gotlib apparaît la première fois dans le magazine Pilote n°429 du 11 janvier 1968. Les planches de Gotlib sont réunies dans l’album Rubrique-à-brac édité en 1970. Pour parodier la découverte de la théorie de la gravitation universelle, le pauvre Newton va recevoir sur la tête, tour à tour, un pélican, une citrouille, une pomme bien sûr, un paresseux, un zèbre et un petit suisse.

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