Le laboratoire et la question du vitalisme en sciences naturelles au XIXe siècle


A travers cette note de lecture du professeur John Hedley Brooke, Yasmina Beddar aborde la question du vitalisme en sciences naturelles au 19e siècle en nous présentant comment la synthèse de l'urée a été une expérience cruciale dans sa détermination.

 

Avant et durant une partie du XIX-è siècle, la communauté scientifique occidentale considérait que le principe explicatif fondamental de la vie - animale et végétale - consistait en l’existence d’une force vitale inconnue et nécessaire. Ce mode d’explication vitaliste se retrouva en concurrence avec les anti-vitalistes dont le mode explicatif se composait de lois physico-chimiques. La synthèse de Wöhler apporta le plus grand soutien confirmatif à l’hypothèse des anti-vitalistes.

Grâce à sa synthèse accidentelle, Wöhler a réussi à montrer que les matières organiques et inorganiques sont soumises aux mêmes lois (l.1-2). Sa synthèse a servi de pierre de touche aux anti-vitalistes et a servi un certain réductionnisme selon lequel le vivant ne s’explique qu’avec les lois physico-chimiques.

Cette interprétation de la synthèse s’est faite critiquer par d’autres scientifiques, notamment McKie dans un article de la revue Nature [1]. Ce chimiste et historien des sciences de la première moitié du vingtième siècle pose que sa synthèse est incomplète (§1, [2]) et ne permet pas d’éliminer la théorie du fluide vitale qui faisait référence depuis le dix-septième siècle.

Qu’est-ce qu’a permis sa synthèse de l’urée? Elle a permis de produire artificiellement de la matière organique dans un laboratoire, c’est-à-dire dans un espace propice à la reproduction de phénomène de manière artificielle à l’aide de la technique. Ces phénomènes n’ont, hors de ce laboratoire, nul besoin de la main de l’homme pour se produire.

Urée Laboratoire

Crédits Image : Coline Aubert et Camille Fiore, étudiants de l'atelier de Didactique visuelle, Haute école des arts du Rhin, Strasbourg. Plus d'infos : http://www.hear.fr/sites/didactiquevisuelle/des-mots-aux-images/

De ceci, on saisit mieux pourquoi l’idée de force vitale perd ... de sa force: concernant l’urée artificielle, en tant qu’elle est de l’urée, elle a exactement la même composition chimique que l’urée naturelle. Mais le laboratoire ne fait-il que produire des artefacts de moindre valeur ou peut-on les considérer comme étant de même qualité et valeur que le composé organique naturel? Y a-t-il besoin de l’implication d’une force mystérieuse pour expliquer la nature ou les processus physico-chimiques sont-ils suffisants? Wöhler a réussi à causer - pour reprendre un terme vitaliste - de l’organique à partir d’un réactif minéral. Or, pour les vitalistes, l’organique concerne les plantes et animaux. On ne fabrique pas de l’organique avec un minéral, lequel est, pour eux, l’inorganique.

La première section de l’essai V du Pr. John Hedley Brooke, Thinking About Matter, Studies in the history of chemical philosophy [2] - publié en 1995 - rend compte des conséquences de la synthèse de Wöhler pour repenser la chimie organique. Entrons dans le texte:

Wöhler rompt avec l’idée selon laquelle «On ne peut, par ses éléments, produire un corps organique tel que la nature le fait.» (§1). L’auteur de l’article fonde son argumentaire par un certain débat habilement construit entre les conséquences de la synthèse de Wöhler et cette idée :

1. Pourquoi «on ne peut pas»?

Cette incapacité n’est pas une interdiction. Ce n’est pas qu’une autorité nous en défend, c’est surtout que dans un constat actuel, rien ne laisse penser que les hommes en soient capables. C’est descriptif, pas prescriptif. Wöhler, par sa pratique montre que l’art du laboratoire rend possible la production organique. En 1824, le chimiste français Chevreul annonce que la différence entre composé organique et inorganique est une différence d’occupation de l’espace (p.88). Selon lui, les composés organiques sont les plantes et animaux, les inorganiques les minéraux. Mais pas de force vitale. Ce que cela apporte : un soutien confirmatif à l’hypothèse à venir que ce sont les processus physico-chimiques qui produisent tout composé. Ainsi, en théorie, un laboratoire peut reproduire de la vie, sans force vitale.

2. Que signifie «à partir de ces éléments»?

En se servant de connaissance de l’époque, il y a le texte de Turner qui faisait référence. Dans ses Éléments de chimie, il écrit qu’une des particularités des corps organiques est leur impossibilité matérielle de se former artificiellement en ne faisant qu’unir les éléments qui le composent. Autrement dit, les corps organiques ne sont pas que le résultat d’une cuisine par mélange. Il faut une force vitale, une cause unique, laquelle n’est pas l’homme. Wöhler montre que ce n’est pas nécessairement le cas. Néanmoins, Turner reste sur sa position après la synthèse de l’urée. De fait, la chimie organique, dont Wöhler a été sans le vouloir un des pères, est celle dont la science occidentale est héritière car elle ne prétend pas produire de la vie au sens d’animaux et de plantes, son but premier n’est pas de cloner. En premier chef, elle ne s’occupe que des réactions chimiques, les provoquent pour les comprendre. Le laboratoire des chimistes ne cherche pas à rivaliser avec la vie, à être en compétition avec ce dont ils ne sont qu’une partie. C’est bien plutôt un terrain sur lequel on cherche à comprendre la vie et pour la comprendre, on fait des expériences. Le laboratoire peut, d’une certaine manière, rendre compte de l’idée cartésienne selon laquelle, on doit se rendre «maître et possesseur de la nature» pour la comprendre (Principes, 6).

3. L’essentiel concerne le problème du statut de la chimie organique.

Le critère de démarcation entre chimie organique et inorganique : est organique ce qui est composé de 6C (p.100, selon Mitscherlich). La frontière entre organique et inorganique est ouverte et ils obéissent aux mêmes lois. Le critère n’est plus la force vitale ou la manière dont a obtenu le composé (p.99). La frontière entre nature et artifice n’est plus évidente.

4. Le laboratoire peut-il faire «comme la nature»?

On a compris que l’urée synthétique et l’urée sans intervention volontaire et technique de l’homme est la même. Et si les conditions de possibilités sont techniquement reproduites dans un laboratoire et en ce qui concerne l’urée, il est empiriquement indéniable que c’est «comme la nature». Cela n’est cependant ni une généralité ni une acceptation évidente. Le laboratoire ne peut reproduire certaines parties de la nature, parce qu’il n’en a pas encore les moyens. Bref, le chimiste dans son laboratoire peut faire comme la nature mais ne peut pas tout faire comme la nature.

5. Qu’entend-on par «corps»?

En français, nous écrit Brooke, le mot «corps» est polysémique et donc malicieux. Il est utilisé à la fois pour parler d’un composé organique (i.e. tout composé dont la structure comporte au moins un carbone) et d‘un organisme (i.e. ce qui est organisé et structuré par des cellules vivantes, donc reproductrices). Ainsi lorsque le chimiste Berzelius affirme [3] que «tout corps organique diffère [d’un] corps inorganique», il y a une ambiguïté flagrante. Comment clarifier tout ça? Il suffit de différencier organique d’organisé, selon Brooke. Ce que Berzelius exprime dans son assertion par le syntagme de «corps organique» est en fait «organisme». Un corps organique existe toujours «à moins de subir une décomposition chimique» [4]. On est bien loin d’une différence de cause type force vitale, d’une différence entre matière organique et artifice mécanique.

Urée Aubert Fiore

Crédits Image : Coline Aubert et Camille Fiore, étudiants de l'atelier de Didactique visuelle, Haute école des arts du Rhin, Strasbourg. Plus d'infos : http://www.hear.fr/sites/didactiquevisuelle/des-mots-aux-images/

La synthèse de l’urée a ainsi permis de montrer que ce qui différencie tout ce qui compose la planète est sa structure, non pas un souffle, une force vitale. Le laboratoire a aidé notre compréhension de la nature en perturbant et transformant son rythme. Et si le laboratoire du chimiste du XIX-è est parfois perçu comme un rival de la vie, ça n’est pas encore au sens de vouloir l’abattre ou la surpasser. N’oublions pas qu’en ce qui concerne le cas de la synthèse de Wöhler, elle fut accidentelle. Ses conséquences furent d’abord celles de permettre au chimiste de vexer la nature pour la comprendre, de la répéter et ceci, en ne prenant qu’elle en compte.

 

L'auteure :

Yasmina Beddar

Yasmina Beddar est étudiante en première année du Master Science et Société de l’Université de Strasbourg. Convaincu que les activités scientifiques et industrielles peuvent aussi contribuer à améliorer la qualité de vie de nos sociétés, elle ambitionne de devenir experte en relations internationales et politiques du spatial auprès d’une institution.

 

Références :

[1] McKie D. (1944), “Wöhler’s Synthetic’ Urea and the Rejection of Vitalism: A chemical legend”, Nature, 153, 608-610 http://www.nature.com/nature/journal/v153/n3890/pdf/153608a0.pdf

[2] J.H. Brooke, Thinking About Matter, Studies in the History of Chemical Philosophy, V. Wöhler V. WÖHLER’S UREA, AND ITS VITAL FORCE? - A VERDICT FROM THE CHEMISTS

[3] Berzelius J.J. (1838), Traité de chimie, tome II, p.288, «Chimie organique», éd. Adolphe Wahlen & Cie http://books.google.fr/books?id=eskPAAAAQAAJ&lpg

[4] Berzelius J.J. (1838), Traité de chimie, tome II, p.288, «Chimie organique», éd. Adolphe Wahlen & Cie http://books.google.fr/books?id=eskPAAAAQAAJ&lpg

 

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