Zombie : mythe ou réalité ? Quand la fiction permet d’interroger le réel (Partie 1)


Suite à la journée d'études interdisciplinaires "Zombie : mythe ou réalité", Johanna Gouzouazi nous propose quelques réflexions tirées des conférences présentées lors de ces rencontres. Cette figure bien connue de la culture populaire serait un objet scientifique tout à fait digne d'intérêt et un fantastique moyen de communiquer sur des activités de recherches. Mais quelle est la nature du zombie et d'où nous vient-il ?

Des silhouettes titubent lentement le long d'un couloir sombre. Alors qu'elles se rapprochent de l'objectif de la caméra, on perçoit leurs râles et une musique saccadée se fait entendre, de plus en plus oppressante : « Les zombies arrivent ... ». Les ombres titubantes perdent de leur apparent calme et s'acharnent frénétiquement sur un corps étendu à terre. On ne distingue pas ce qu'elles font dans la pénombre mais les bruits qui accompagnent cette scène laissent toute sa place à l'imagination et l'on se figure sans peine que ces êtres sont en train de déchirer les tissus organiques d'un corps humain pour les dévorer. La musique se fait de plus en plus aiguë : « Les zombies arrivent… à Besançon ». Ce teaser, très réussi, pourrait être celui d'un film horrifique français, même s'il est vrai que la belle ville de Besançon apparaît comme un lieu insolite pour envisager une épidémie zombie, tant elle est loin de Pittsburgh ou d'Atlanta. La fin de la vidéo révèle de quoi il retourne vraiment : une journée d'études qui aura lieu sur le campus universitaire de Besançon (rue de l’Épitaphe, ça ne s'invente pas !) dont l'objet scientifique n'est autre que le fictionnel dévoreur de chair : « Zombie : mythe ou réalité? », organisée par Audrey Tuaillon Demésy et Sidney Grosprêtre, tous deux maîtres de conférences au laboratoire C3S (Culture, Sport, Santé, Société).

L'affiche de la journée d'études du 26 mai 2017

L'affiche de la journée d'études du 26 mai 2017

Ces rencontres universitaires ont eu lieu le 26 mai 2017 dans le cadre de la première édition du festival de jeux Ludinam et présentent la double caractéristique de développer une réflexion scientifique vraiment pluridisciplinaire (sociologie, littérature, neurosciences, sciences de l'information et de la communication, biologie, philosophie…) tout en la proposant de manière accessible à un public non universitaire curieux et passionné par les cultures de l'imaginaire. Prendre pour objet d'études la figure du zombie ne relève pas d'un simple effet de mode et est encore (trop) rare dans le monde de la recherche francophone. Les différents intervenants ont su montrer à quel point un objet fictionnel transversal peut être révélateur de phénomènes humains et sociaux à l'aune de différentes approches scientifiques. Dans le même temps, il peut donner lieu à un travail de médiation scientifique pertinent tant il est l'occasion de parler sciences tout en s'ancrant dans une thématique connaissant une grande popularité. Ce retour sur la journée d'études « Zombie : mythe ou réalité ? » est l'occasion de rappeler en quoi l'analyse de la fiction permet d'interroger, en creux, des thématiques du réel, comme le fonctionnement du corps, la culture, le vivre-ensemble ou l'organisation politique. L'objectif du présent article n'étant pas de revenir en détail sur les contenus de chaque conférence, je m'efforcerai de les présenter selon deux axes principaux caractérisant le propos de façon plus ou moins dominante suivant les participants : ce qui caractérise le zombie selon les époques, les cultures et les supports qui l'ont vu évoluer ; puis les facettes du monde social mises en lumière à travers l'utilisation de cette figure dans les œuvres de fiction (cette deuxième approche sera l'objet d'un second article sur InVi).

Partie 1 : "Vous avez dit Zombie ?" Réflexions sur l'évolution du mort-vivant dans la culture

Les présentations ont permis d'identifier quelques pistes quant à la spécification de cet insolite objet d'étude. Du côté des neurosciences, Sidney Grosprêtre propose une présentation très accessible au grand public pour illustrer ce qui relève de processus inconscients et automatiques, notamment en termes de réflexes. Lorsque nous marchons sur un clou, le processus neuronal qui nous fait aussitôt lever le pied n'est pas conscient : le message douloureux n'est pas immédiatement traité par le système nerveux central (encéphale et moelle épinière), mais par le système nerveux périphérique (ganglions et terminaisons nerveuses à l'extérieur du système nerveux central), ce qui permet, par l'intermédiaire de neurones moteurs (ou motoneurones, qui permettent la contraction d'un muscle), d'avoir une réponse appropriée de type réflexe pour soulager la douleur. Serait-ce une piste de compréhension pour le comportement du zombie, capable de marcher et de mordre alors qu'il semble avoir perdu toute capacité cognitive ? Après tout, il se meut souvent de façon saccadée et maladroite, ses facultés motrices ont été endommagées. Il deviendrait alors pur être d'automatismes, soumis à la seule activité de son système nerveux périphérique.

"Marcher sans tête et penser sans corps, est-ce possible ?", Sidney Grosprêtre

L'amphithéâtre avait fait l'objet d'une décoration adaptée à la journée d'études "Zombie : mythe ou réalité?"

L'amphithéâtre avait fait l'objet d'une décoration adaptée à la journée d'études "Zombie : mythe ou réalité?"

Cela ne semble toutefois pas si simple, puisqu'on nous apprend dans beaucoup d’œuvres, dont la série The Walking Dead, qu'il faut détruire le cerveau (système nerveux central, devenu probablement inutile dans son état) pour que le mort-vivant meure définitivement. Fabien Perrin, maître de conférences en neurosciences cognitives, nous apprend, par ailleurs, que notre cerveau conserve, dans des situations d'inconscience physiologique (sommeil, coma), certaines fonctions cognitives dites complexes (reconnaissance de son propre prénom parmi une liste d'autres prénoms, par exemple). Attaché à comprendre ce que permettent de penser les connexions neuronales entre « les zombies de notre cerveau », Fabien Perrin nous rappelle que le zombie parvient à une forme d'intelligence par le nombre : pensons aux attaques groupées sur la ferme dans La nuit des morts vivants (1968) de George Romero ou aux « constructions » faites par les corps de zombies déchaînés dans le film World War Z (2013). Les zombies, des êtres agités, inconscients individuellement mais dotés d'une intelligence collective ?

"Les Zombies qui sont en nous", Fabien Perrin

Pas d'explication complètement rationnelle du côté des neurosciences. Tournons-nous vers l'analyse d’œuvres cinématographiques et, plus particulièrement, sur la mise en scène des corps. Adrienne Boutang, maître de conférences spécialisée en cinéma et littérature anglophone, nous montre que le corps grotesque et difforme a été progressivement chassé du grand écran et n'est désormais plus guère visible, à quelques exceptions près, que dans les films d'apocalypse zombie. Dans White Zombie (1932), première œuvre cinématographique mettant en scène la créature, ou encore dans I Walked With a Zombie (1943), inspirées des mythes vaudous notamment haïtiens, le zombie est une personne dénuée de volonté mais non d'élégance, sous l'emprise d'une force ou d'un charme. Les créatures mises en scène ne sont pas cannibales et sont représentées de façon souvent désincarnée, comme des personnalités arrachées de leurs corps. C'est à partir de 1968, avec La Nuit des morts-vivants, que la figure du zombie devient anthropophage et se meut de façon saccadée, ce qui renforce son aspect monstrueux. Depuis, le zombie a presque toujours été cannibale, si tant est que l'on puisse considérer qu'humains et zombies relèvent toujours de la même spéciation. Parallèlement, la représentation du corps difforme évolue pour disparaître de la comédie grotesque, inspirée jusqu'alors par les mouvements de personnes en situation de handicap mental ou physique. En revenant sur l'histoire du corps zombie au cinéma, Adrienne Boutang caractérise les évolutions d'un support artistique et de la censure exercée sur celui-ci.

"Le corps zombie, un corps comique ?", Adrienne Boutang

Dans le film White Zombie (1932), les pouvoirs de Bela Lugosi lui permettent de soumettre une victime dans un état zombifié, sans la moindre volonté. Pas (encore) de corps et en décomposition à l'écran.

Dans le film White Zombie (1932), les pouvoirs de Bela Lugosi lui permettent de soumettre une victime dans un état zombifié, dépossédée de la moindre volonté. Pas (encore) de corps ranimé et en décomposition à l'écran, mais davantage une interprétation du zombie proche des traditions vaudoues haïtiennes.

De façon complémentaire, Laurent Di Filippo, docteur en Sciences de l'information et de la communication et en Études scandinaves, propose une typologie du zombie au gré des versions du jeu de rôle papier Donjons & Dragons. Dans le précurseur de ce jeu de rôle très populaire, Chainmail, le zombie est une créature morte-vivante au même titre que les wights (« Êtres des Galgals » en VF) imaginés par Tolkien dans Le Seigneur des Anneaux. Il s'agit alors d'une figure essentiellement inspirée des traditions germano-scandinaves. Avec les premières publications de Donjons & Dragons, le zombie est un monstre très générique, en grand nombre et sans intelligence individuelle, au même titre que les squelettes. La figure du mort-vivant dans le jeu ne se contente pas d'une seule source d'inspiration culturelle et emprunte également aux mythologies haïtiennes et africaines, comme en témoigne la présence du « zombie juju », inspiré des pratiques de maraboutage. À ce propos, Laurent Di Filippo nous rappelle que le zombie n'est pas un être mort dans les cultures haïtiennes et africaines : il s'agit d'un individu qui est passé par un état de mort apparente, puis asservi à la volonté d'un autre, souvent grâce à un envoûtement magique. Si le zombie est un être composé d'un corps sans esprit, il peut également être un esprit sans corps captif d'une bouteille, à conserver comme porte-bonheur. Cette assertion est à mettre en relation avec les représentations cinématographiques des corps zombies créés par la pratique vaudoue dans les premiers films sur le sujet : selon Adrienne Boutang, ce sont des corps pratiquement inexistants, présences éthérées à l'écran dont la caméra filme volontiers les ombres. Les inspirations culturelles et historiques nourrissant la représentation du zombie dans le jeu de rôle Donjons & Dragons se diversifient en même temps que les niveaux de difficultés qu'elle oppose aux personnages interprétés par les joueurs : plus la créature est grande, plus elle est puissante et dangereuse car, comme nous le fait remarquer Laurent Di Filippo, la taille compte ! Dans les éditions les plus récentes, le zombie devient ainsi une qualité qui s'ajoute à la nature de l'espèce considérée, bien plus qu'un être à part entière, et toute créature peut s'en voir attribuer le suffixe. Dans cette grande diversité, demeure le wight, première source d'inspiration pour les créateurs du jeu, dont la particularité consiste à pouvoir transformer les créatures en zombies pour les mettre à son service, avec toutefois un passage obligé par la mort, contrairement au zombie de la religion vaudoue. Les créatures ludiques ré-animées sont ainsi toujours de type mort-vivant. Les white walkers de la saga A Song of Ice and Fire de George R. R. Martin, capables de créer une armée de morts, ne semblent pas bien loin des wights du célèbre jeu de rôle.

"Le Zombie des jeux de rôle : au croisement des traditions haïtiennes, germano-scandinaves et chrétiennes", Laurent Di Filippo

AD&D - Règles Avancées Officielles de Donjons et Dragons, Manuel des monstres, 1987 (Advanced Dungeons and Dragons, 1st edition, Monster manual, TSR, 1977).

AD&D - Règles Avancées Officielles de Donjons et Dragons, Manuel des monstres, 1987 (Advanced Dungeons and Dragons, 1st edition, Monster manual, TSR, 1977). Auteur : Ernest Gary Gygax. Illustrateur : David C. Sutherland III.

Ainsi, le zombie se révèle-t-il être une figure plurielle, versatile et transmédia (présente dans différentes œuvres matérialisées sur différents supports), dotée d'un héritage culturel riche et caractérisée par une intertextualité importante. Dans notre prochain article, nous reviendrons sur ce monstre en tant que facteur révélateur d'aspects sociaux et politiques.

Pour visionner l'intégralité des conférences de la journée d'études « Zombie : mythe ou réalité ? » , c'est par ici !

Bibliographie

Bishop William Kyle, 2015, « L'émergence des Zombie Studies : comment les morts-vivants ont envahi le monde universitaire et pourquoi nous devrions nous en soucier », in Bernard Perron, Antonio Dominguez Leiva, Samuel Archibald (dir.), Z pour zombies, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, p. 31 – 44.

Chelebourg Christian, 2012, Les écofictions. Mythologies de la fin du monde, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles.

Coulombe Maxime, 2012, Petite philosophie du zombie, Paris, Presses Universitaires de France.

Vuckovic Jovanka, 2013 (2011), Zombies ! Une histoire illustrée des morts-vivants, Paris, Éditions Hoëbeke.

L'auteure

Jojo

Johanna Gouzouazi est doctorante à l'IRIST, Université de Strasbourg. Ses recherches portent principalement sur les discours ayant pour objet le changement climatique et les scenarii d'intervention sur le climat. Après avoir suivi une formation en études sociales des sciences et en sociologie politique, elle a également conservé un goût prononcé pour la médiation scientifique, quand elle est faite de façon critique et réflexive, et pour les représentations des sciences dans les récits de fiction.

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