Adolescents : un besoin de djihad

06.05.2014 par Sébastien Bohler, dans Non classé

On parle depuis plusieurs semaines d'un phénomène inquiétant : les adolescents qui s'enrôlent dans différents conflits djihadistes notamment en Syrie. Avec cette question lancinante : pourquoi partent-ils à l'autre bout du monde pour risquer leur vie?

Personne n'a rappelé la chose la plus essentielle qui concerne l'adolescence: le besoin accrû de prise de risque. Les scientifiques le savent pourtant parfaitement depuis des décennies (voir un article qui récapitule ces aspects ici). Cette augmentation des prises de risques résulte de remaniements dans la chimie et la structure du cerveau et elle a probablement rempli des fonctions essentielles dans le passé de notre espèce: produire des jeunes générations capables d'innover et d'explorer de nouvelles frontières sans peur du danger.

cerveau ado

Pour le neurobiologiste B. J. Casey, la maturation du cerveau à l'adolescence est la cause de l'augmentation des prises de risques. Sur ces clichés, les zones les plus matures sont sont en couleurs violettes et bleutées. A l'adolescence, les centres cérébraux du plaisir se développent avant les zones contrôlant le comportement. Il en résulte une attirance vers les situations à forte charge émotionnelle, sans la conscience appropriée des dangers et des conséquences.

Exit le service militaire

Le problème se pose quand la prise de risque échappe à tout contrôle, et notamment à la fonction de transmission générationnelle. Le sociologue Michel Fize, spécialiste de l'adolescence, a très bien montré comment la prise de risque était institutionnalisée et canalisée dans les sociétés traditionnelles par des rites de passage. L'un d'entre eux, dans nos sociétés, était le service militaire. Une occasion pour l'ado de "faire ses armes", de "devenir un homme", de se frotter à la réalité du danger tout en le maîtrisant sous la houlette d'aînés. En ce moment, une exposition sur les Mousquetaires au musée de l'Armée à Paris rappelle que d'Artagnan (le vrai) avait quinze ans quand il est mort au siège de Maastricht. Triste rappel de l'emploi des adolescents dans les conflits.

Les jeunes ont besoin de se frotter au danger. Ils le font par les comportements sexuels à risque, par le contact avec les drogues, la conduite automobile excessive, la confrontation avec les profs, les parents. Certains partent à la guerre.

Le besoin de sens, surtout

Il y a quelques années, je découvrais (en les relatant dans Cerveau & Psycho) les travaux du psychologue et anthropologue Scott Atran. Atran avait étudié les conditions de vie et le profil psychologique des jeunes kamikazes palestiniens, et des kamikazes ayant perpétré les attentats du métro de Londres en 2005. Il avait constaté qu'ils ne souffraient pas de troubles psychologiques particuliers. Le seul point commun qu'il discernait dans leurs trajectoires était un besoin de liens humains forts. En se rencontrant sur Internet autour de sites djihadistes, ces jeunes vivaient une expérience intense où ils avaient l'impression de dépendre les uns des autres jusque dans la mort et de donner leur vie pour une cause.

World-Trade-Center-Attack

Pour Carlo Strenger, des attentats suicide comme ceux du World Trade center sont la preuve la plus éclatante que l'être humain est prêt à donner sa vie pour des causes, et que sa principale motivation est la recherche d'un sens.

Dans son ouvrage lumineux (à lire absolument) La peur de l'insignifiance nous rend fous, le psychologue Carlo Strenger explique comment les dernières décennies de psychologie montrent que le besoin de sens est le premier moteur de l'existence humaine. Il démontre de manière implacable que les terroristes ou les martyrs donnent leur vie parce qu'ils croient en une vision du monde remplie de sens. Le départ de ces jeunes vers des guerres terrifiantes reflète sans doute le vide de sens auxquels ils sont confrontés dans leur existence : cités, chômage, absence de perspectives, éducation chancelante. Cet "épiphénomène" est en réalité un enseignement de premier plan: il ne suffira pas de les faire arrêter aux frontières pour leur donner une perspective de vie adulte. Tant que notre société n'aura rien à proposer aux jeunes, il s'en trouvera toujours pour épouser des causes meurtrières porteuses d'un sens, fût-il illusoire.


6 commentaires pour “Adolescents : un besoin de djihad”

  1. Meeldiv Répondre | Permalink

    Superbe! Merci!
    Vous pointez le fait que notre société techniciste - ou plutôt technoscientiste - ne suffit pas. La consommation prétend nous apporter le bonheur: mensonge. Le numérique grand public, réseaux sociaux par exemple, prétend créer du lien social, ce qui n'est que très partiellement exact.
    Professionnellement je travaille avec des jeunes très diplômés, issus de concours républicains difficiles. Or une chose me frappe: le vide de leurs existences.
    Je suis sûr que je vais beaucoup m'enrichir en suivant votre conseil d'acheter le livre de C. Strenger.

  2. patricedusud Répondre | Permalink

    C'est vrai que la thèse de Carlo Strenger raisonne particulièrement avec votre propos sur cette quête de signification qu'il dénonce.
    On notera aussi sa "colère" contre les vendeurs de bonheur clefs en main.
    je cite
    "Le désespoir est utilisé pour vendre quelque chose qui ne fait qu’augmenter le sentiment que nous sommes incapables de nous en sortir seuls. Cela empire le sentiment d’échec ! "
    http://www.sciencesetavenir.fr/livres/20131011.OBS0839/entretien-avec-carlo-strenger.html

  3. Steph Répondre | Permalink

    Je n'arrive pas à retrouver d'informations sur la mort de d'Artagnan à 15 ans. D'après ce que j'ai lu, il est né en 1611 et mort le 25 juin 1673 à Maastricht. S'agit-il d'un autre ? 🙂

  4. patricedusud Répondre | Permalink

    Il serait tout de même intéressant de savoir si des sites comme histoire du monde au Wikipédia qui parle d'une naissance de Charles de Batz de Castelmore d’Artagnan entre 1611 et 1615 et d'une mort au siège de Maastricht le 25 juin 1673, au cours de l'assaut contre une demi-lune qui défendait la ville se trompent!
    la question posée par Steph mérite réponse 🙂

  5. GRAU René Répondre | Permalink

    Cet article est curieux et pour le moins non (ou mal fondé). D'Artagnan s'est marié dans sa quarantaine avec Anne de Chanlecy, donc difficile pour lui de décéder à l'âge de 15 ans ??. Ensuite expliquer l'engagement dans le terrorisme par des causes sociales est non pertinent: Ben laden était millionnaire, fils de milliardaire, les 19 du 11 septembre 2001 venaient de familles aisées...

  6. Florent Répondre | Permalink

    C est le suicide des romantiques au 19 eme siècle .Les jeunes ont besoin de s'exalter pour une cause ,et parfois ils en meurent

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