Connaître sa propre mort : une promesse biologique effrayante et bien réelle

04.03.2014 par Sébastien Bohler, dans Non classé

Des chercheurs estoniens, annonçait dimanche le blog du Monde Passeur de Sciences, auraient découvert quatre molécules qui, détectées dans le sang, prédiraient vos chances de mourir dans les 5 années à venir. Les recherches menées par des scientifiques estoniens et finlandais sur des échantillons de 17 345 personnes montrent que la présence de ces quatre biomarqueurs (albumine, orosomucoïde, lipoprotéines de basse densité et acide citrique) multiplie par 19 vos chances de décéder dans les cinq années à venir, quelle qu'en soit la cause...

Sempé

Connaître le jour et l'heure de sa mort

Ces recherches font passer dans le champ de la réalité un vieux mythe universel : celui de connaître le jour et l'heure de sa mort. Les oracles grecs ont d'ailleurs multiplié ce genre d'annonces, mais c'était pour de faux. Maintenant, c'est pour de vrai. Que faire ? Au prix d'une analyse sanguine, cela vaut-il la peine de savoir si l'on a plus ou moins de cinq ans à vivre ?

Eschyle tortue

Un oracle prédit jadis à Eschyle qu'il mourrait écrasé par une maison. Le poète cessa de dormir dans des maisons. Mais un aigle laissa choir sur sa tête une tortue... qui réalisa la prophétie.

L'ignorance, moteur de la vie

Sans doute n'est-il possible de vivre qu'au prix d'une certaine ignorance. Les psychologues appellent cela le biais d'optimisme. Des expériences très simples montrent que, si l'on demande à un échantillon de population quelles sont leurs chances de mourir d'un cancer dans les cinq années à venir, pratiquement tout le monde donne un chiffre bien inférieur à la réalité : nous surestimons le bonheur et sous-estimons le malheur. Le même genre d'effet est observé si l'on demande à des conducteurs leur risque d'avoir un accident grave, ou à des traders leur risque de faire faillite. Pratiquement tout le monde sous-estime la possibilité du malheur ultime.

J'ai dit pratiquement tout le monde. Car certaines personnes ne sont pas sujettes à cette illusion de bonheur, et ce sont les individus déprimés. Dans ces expériences, les personnes traversant une dépression ont tendance à donner des chiffres plus proches de la réalité : elles ne se leurrent pas sur la fin funeste de la vie. Leur lucidité a le prix de l'encre noire qui coule sur le monde.

record fumeur

Les plus gros fumeurs ont souvent un fort biais d'optimisme: interrogés sur leur risque de mourir d'un cancer, ils estiment généralement leurs chances inférieures à celles des autres fumeurs.

Heureux celui qui ignore...

Demain, vous pouvez mourir en traversant la rue. Dans une semaine, tout peut s'arrêter à cause d'un accident cardiovasculaire. Et vous ne le savez pas. Et vous êtes heureux, vous riez, vous embrassez ceux que vous aimez, buvez et mangez. Si vous le saviez, vous ne pourriez plus. Notre optimisme a besoin d'ignorance. Nous donnons même la liste des innombrables bénéfices de cet optimisme "aveuglé", dans un article consultable ici : l'optimisme irréaliste augmente notre impact social, notre réussite professionnelle, notre sentiment d'unicité...

Charles-Baudelaire

"Enivrez-vous!" était le cri du coeur de Charles Baudelaire. S'illusionner sur la vie et son issue funeste est le plus précieux des biens dont puisse jouir l'homme, car si cette diversion s'évanouit, alors se profile le spectre du spleen...

Alors, lucidité ou joie de vivre ?

D'un autre côté, les grands génies, très lucides sur la condition humaine, devaient affronter les conséquences de leur lucidité: Stefan Zweig voyant clairement se profiler le spectre du nazisme et mettant fin à ses jours; Baudelaire absorbé par la conscience de la mort et s'accrochant à l'injonction "Enivrez-vous"! On pourra aussi défendre l'idée qu'une personne sachant qu'elle n'a que quelques années à vivre se concentre sur l'essentiel, profite avec sagesse de la présence de ses proches, et laisse de côté l'accessoire. Mais sans doute les compagnies d'assurances ont-elles un meilleur profit à tirer de cette invention que vous et moi.


Un commentaire pour “Connaître sa propre mort : une promesse biologique effrayante et bien réelle”

  1. patricedusud Répondre | Permalink

    Mais Baudelaire a aussi écrit dans le poème dédié à FeliX Nadar inititulé le rêve d'un curieux :
    "J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse,
    Désir mêlé d'horreur, un mal particulier ;
    Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
    Plus allait se vidant le fatal sablier,
    Plus ma torture était âpre et délicieuse ;"
    Quel beau texte sur ce dilemme entre lucidité et joie de vivre!

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