Quand Nadine Morano s’énerve gare de l’Est

17.10.2014 par Sébastien Bohler, dans Non classé

Hier, à la gare de l'Est, l'eurodéputée et ex-ministre de Nicolas Sarkozy, Nadine Morano, sort de son TGV lorsqu'elle aperçoit une femme voilée portant un niqab, tenue qui masque tout le corps et le visage à l'exception des yeux. Le scandale n'attend pas : elle demande à la femme d'enlever son voile, puis ameute des policiers pour la faire obtempérer. Ceux-ci ne donnent pas suite à sa requête, la jugeant particulièrement agressive et ne la reconnaissant pas.

Les réseaux sociaux se sont emparés de l'affaire, comme d'habitude, et on ne résiste pas au plaisir de vous montrer ce qu'il en est ressorti:

batman morano

On aura reconnu une des scènes du premier opus de Batman où le Joker tente de retirer son masque au héros. En vain.

Batman a encore gagné!

Bis repetita, sur les quais de la gare de l'Est Batman est une fois de plus ressorti vainqueur de son combat contre le joker. Car la police n'a pas bougé. Ironie du sort, ils n'ont pas reconnu celle dont le visage était pourtant découvert : Nadine Morano. Elle leur a pourtant demandé s'ils ne regardaient jamais la télé. Dans quel monde on vit. Mais passons. Que nous apprend réellement cette affaire?

Comme le rappelle le journal Le Parisien, la loi française votée fin 2010 et validée début juillet par la Cour européenne des droits de l'Homme stipule que «nul ne peut, dans l'espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage», sous peine de 150 euros d'amende et/ou d'un stage de citoyenneté. L'Europe a donc décidé que le visage de l'Homme est irréductiblement lié à son existence en public.

L'humanité ou la fête des visages

L'histoire millénaire de notre espèce va dans le même sens. Des chercheurs californiens viennent de découvrir que l'espèce humaine a évolué de façon à produire des visages très distincts et reconnaissables, et que cela a permis le développement de sociétés plus nombreuses et complexes, où les liens sociaux sont plus développés. Notre essor en tant qu'espèce serait donc lié à la reconnaissance des visages.

nature-visages

Les spécialistes de biologie comparative de l'Université de Californie notent que la diversité des traits humains est bien supérieure à celle que l'on observe dans d'autres espèces animales.

Notre ADN, une "fabrique à visages"

Les chercheurs ont constaté que dans notre ADN, les gènes qui façonnent les traits des visages ont muté à un rythme anormalement élevé au cours des 200 000 dernières années, produisant une diversité exceptionnelle dans le monde vivant, dans la production de faciès aux dimensions extraordinairement variées. Que le génome humain se soit façonné pour produire des visages très disparates est le signe que c'était une nécessité pour complexifier les groupes et augmenter les chances de survie de notre espèce.

main.nez

Les scientifiques ont constaté que les visages humains ont des formes plus variées que les autres parties du corps. On voit à gauche que plus une main est longue, plus est large. Mais ce n'est pas le cas pour les nez. Il n'y a pas de corrélation chez l'être humain entre la longueur et la largeur du nez (nuage de points épars sans corrélation). Cela signifie qu'un programme développemental d'origine génétique découple les dimensions des différents éléments du visage, ce qui augmente les combinaisons de faciès possibles.

De la génétique à Nadine Morano

Dissimuler son visage est donc une façon de contrer cette diversité et de mettre en danger le lien social. Ne pas avoir de visage équivaut à ne plus exister socialement.

La manière d'agir de Morano est cependant de nature à renforcer les tensions, plutôt qu'à les résoudre. Elle le sait bien. Alors, peut-on la soutenir ou non... je ne sais pas. La loi est-elle bonne ou non, compte tenu de la réalité sociale, je ne sais pas. Mais une chose est en revanche certaine : dès lors qu'une loi existe, ne pas l'appliquer est la pire erreur que puisse commettre un état de droit.

 

 


8 commentaires pour “Quand Nadine Morano s’énerve gare de l’Est”

  1. patricedusud Répondre | Permalink

    La soutenir sur le fond surement car vous le dites dans un état de droit nul ne peut ignorer la loi et nul ne peut sans s'exposer aux peines prévues la braver.
    Sur la forme surement pas et c'est d'ailleurs cette forme agressive qui a probablement conduit les agents de la force public à ne voir en elle, non pas l'ancienne ministre - oh! le crime de lèse notoriété! - mais une furie nécessitant plus une bonne thérapie que l'on obtempère à ces vitupérations ....
    La question est de savoir si elle aurait obtenue gain de cause en s'adressant calmement aux forces de l'ordre ou si elle n'est pas victime de machisme?

  2. jeanminux Répondre | Permalink

    " Mais une chose est en revanche certaine : dès lors qu'une loi existe, ne pas l'appliquer est la pire erreur que puisse commettre un état de droit."
    Quid, alors, de la loi imposant le port d'une étoile jaune aux juifs...?

  3. patricedusud Répondre | Permalink

    @ Jeanminux
    Parce que vous considérez l’État Français de l'occupation comme une état de droit?

    • david statucki Répondre | Permalink

      Sans vouloir m'insinuer dans vos échanges, peut-on toujours assimiler la notion d'état de droit à la démocratie, selon wikipedia par exemple http://fr.wikipedia.org/wiki/État_de_droit, il semblerait que non, je cites:
      "L'État de droit est souvent abusivement assimilé à la démocratie. Toutefois le degré de respect de l'état de droit n'est pas nécessairement lié au degré de démocratie d'un régime".
      A méditer certainement.

      Amicalement

      • patricedusud Répondre | Permalink

        S'il peut y avoir état de droit sans démocratie, une démocratie véritable est à fortiori un état de droits qui dans l'acceptation moderne du terme "désigne les régimes qui fonctionnent selon des lois écrites hiérarchisées, inspirées de principes supérieurs – figurant, en général, dans leur Constitution et la Déclaration des droits de l'homme.".
        Une démocratie - outre d'être un état de droit égalitaire - se caractérise par un pouvoir populaire théoriquement maximum encore qu'il y ait beaucoup à dire après Condorcet sur la représentativité issue d’élections populaires comme c'est la loi dans les démocraties modernes.
        La remarque faite par jeanminux posait plutôt la question de la légitimité de la désobéissance lorsque la loi promulguée par un état viole les principes fondateurs sur lesquels elle devrait s'appuyer.

        • jeanminux Répondre | Permalink

          Salut, je retombe par hasard sur ta réponse à mon commentaire: tu as bien saisi le sens de mon intervention mais je ne trouve pas très clair le "viole les principes fondateurs sur lesques elle devrait s'appuyer".
          Pour faire court je vais reformuler: je crois qu'un état de droit peut aussi promulguer des lois iniques (comme on dit), dans ce cas la désobéissance s'impose. Èvidemment c'est assez subtil et il faudrait définir le "inique" car sinon chacun peut trouver telle ou telle loi inique et donc lui désobéir!
          Néanmoins je ne crois pas qu'un état doive être obéis sans aucune restriction sous prétexte que c'est une démocratie ou un état de droit, ou les deux.
          (cf l'expérience de Milgram)

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