Quand les neurosciences enterrent la méthode globale

23.12.2013 par Sébastien Bohler, dans Non classé

Dans le Monde d'aujourd'hui, le neuroscientifique Stanislas Dehaene, Grand Prix INSERM 2013, se fend d'un article magistral sur les errances de l'enseignement dans notre pays et les exigences à satisfaire dans l'avenir.

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Le neuroscientifique Stanislas Dehaene

Encore beaucoup trop d'emploi de la méthode mixte

Au chapitre des erreurs du passé, perpétuées plus souvent qu'on ne croit aujourd'hui, l'apprentissage de la lecture à travers la méthode globale, qui encourage les enfants à reconnaître la forme des mots sans insister sur le principe alphabétique. S Dehaene écrit ainsi : « 77 pour cent des enseignants des zones défavorisées choisissent toujours un manuel de lecture inapproprié, qui fait appel à une méthode mixte », comprenez une méthode qui inclut une part de reconnaissance globale de la forme des mots. Un présupposé irrecevable de la part des neurosciences, pour qui le cerveau est adapté à la méthode syllabique, axée sur la compréhension de la correspondance entre les syllabes et les sons.

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L'aire cérébrale indiquée d'une flèche à droite, spécialisée dans la reconnaissance des lettres, voit son activité augmenter au fur et à mesure de l'automatisation de la lecture.

Une formation aux neurosciences pour les enseignants?

Sur la question des causes de cette erreur persistante, S. Dehaene dénonce le manque de « formation scientifique » des enseignants. Selon lui, les instituteurs et institutrices bricoleraient une pédagogie du mieux qu'ils peuvent, ne disposant pas des informations scientifiques qui leur permettraient remiser au placard une bonne fois pour toutes la méthode globale.

Toutefois, malgré la solidité de l'argument, on a du mal à croire qu'il aurait fallu attendre l'avènement des neurosciences pour apprendre aux enfants à lire à l'aide du B-A BA. Toute l'histoire des civilisations, depuis les alphabets grec et latin jusqu'à l'invention de l'imprimerie, n'est-elle pas construite sur ce principe ? Et on voudrait nous faire croire que son oubli est lié à un manque de neurosciences ? C'est un peu court.

Le problème est manifestement ailleurs. Mais où ?

En finir avec le mythe de l'apprentissage sans rien faire

La réponse semble montrer le bout de son nez un peu plus loin dans le propos de S. Dehaene. L'apprentissage du déchiffrage en lecture est, à vrai dire, un poil rébarbatif, et nécessite une répétition jusqu'à tant que le processus devienne automatique. Se pourrait-il alors qu'à une certaine époque, le fantasme d'une éducation « tout plaisir » ait vu le jour ? Où certains pédagogues aient rêvé que la formation des esprits puisse se faire sans transpiration, uniquement avec de l'inspiration ? Facilité séduisante que sportifs et stars du show-biz ont relayée jusqu'à l'écoeurement selon l'adage : « il faut se faire plaisir ». Certes. Promettre à un enfant qu'il saura lire en identifiant comme par magie la forme des mots, ne manquera pas d'exercer sur lui (et susr ses parents) un certain attrait. Mais comme le disait Victor Hugo, l'art est fait à 99 pour cent de transpiration, et à un pour cent d'inspiration.

Les neurosciences nous rappellent, finalement, que le bon câblage du cerveau demande du travail et du temps. Merci à S. Dehaene.

 

 


5 commentaires pour “Quand les neurosciences enterrent la méthode globale”

  1. patricedusud Répondre | Permalink

    Juste récompense pour ce scientifique qui ne se contente pas de faire avancer les neurosciences dans une meilleure compréhension du langage et de la conscience.
    Il a aussi le talent rare de rendre ces sujets à priori rébarbatifs accessibles à tous.
    Pour s'en convaincre il suffit de suivre ses cours au collège de France.
    Puisqu'on en est aux citations, il y a aussi celle de Georges Brassens :
    L'avait l' don, c'est vrai, j'en conviens,
    L'avait l' génie,
    Mais sans technique, un don n'est rien
    Qu'un' sal' manie...
    Le mauvais sujet repenti
    Il parlait d'une autre activité que la lecture mais la leçon n'est-elle pas universelle?
    JOYEUX NOEL aux assidus à ce blog qui offre une fenêtre original pour ceux qui garde au fond d'eux cette curiosité enfantine pour la science et la connaissance.

  2. Yves Répondre | Permalink

    Bonjour
    Une question technique
    si le cerveau est "adapté" à la forme syllabique pourquoi ce type d'écriture alphabétique n'est elle pas généralisée à l'ensemble des langues du globe ?

    et une méthodologique
    Pourquoi mêler un discours scientifique et technique à des arguments sociétaux et moraux ?

    Bonne Année

  3. Le Spectre Répondre | Permalink

    D'une part, le tout syllabique ne conduit pas l'élève à comprendre le texte même si il le lit parfaitement. Comme le dit l'article c'est de l'automatisme. Mais le cerveau et la biologie en général est plus que de la mécanique.

    D'autre part, Il a été toujours de bon ton depuis l'apparition des mouvements de l'éducation nouvelle d'accuser la méthode globale des difficultés scolaires des élèves comme le montre ce texte de Freynet datant de 1958 : La méthode globale, cette galeuse" : http://www.meirieu.com/PATRIMOINE/freinetglobale.pdf .

    Dans les années 30, bien avant la dite méthode globale, les élèves étaient encore bien plus en difficulté de lecture.

    Contrairement à la méthode syllabique de l'école de Jules Ferry, la méthode globale prend en compte les stades de développement psychologique de l'enfant. La psychologie s'est développé au XX dont voici les deux plus grands Lev Vygotsky et Henri Wallon mais mis à l'écart pour raison idéologique (ce sont de méchant coco). Mais la méthode globale n'a jamais existé tel qu'elle est fantasmée par les réactionnaire incarnés par les pro-syllabiques. Elle n'a jamais été appliqué même aujourd'hui.

    Les méthodes d'apprentissage de lecture sont mixtes comme le dit même l'expérimentateur. Alors, comment peut-il juger dans ce cas la méthode globale ? Et ainsi proclamer qu'elle est enterré ?

    On sait que la syllabe et le mot sont liés dialectiquement. Or la dialectique (Hegel et sa lignée scientifique) est un gros mot pour les empiristes incarné par la neuromécanique et l'évospy.

    Enfin, contre cette remarque de préjugé de droite sur leur culte de l'effort (bien que ça ne ne fait qu'acheter la force de travail d'autrui pour éviter de transpirer), même sans rien faire est c'est faire. Les neurosciences, la psychologie et la sociologie pourraient le valider.

  4. Samantha Répondre | Permalink

    Bonjour,
    Je voudrais savoir si il y une méthode meilleure que les autres .
    Je recherches des pistes pour commencer a approfondire le sujet pour mon petit garcon et moi même.
    La technique scolaire ne pas vraiment bien marchée pour moi

    Merci d'avance

  5. Le Spectre Répondre | Permalink

    Pour reprendre, il y a confusion entre méthode globale des pédagogues progressistes du XX (Decroly, Vygotsky, Wallon, Montessori, Freinet...) , et la méthode de lecture globale post-68 de Foucambert.

    Les 3 méthodes :

    * Syllabique (alphabétique pure et phonétique):
    B.A, B.A => BA : bien pour une rééducation mais pas pour comprendre un texte comme les professeurs le remarquent en SEGPA où l'enfant sait parfaitement lire mais ne comprend pas ce qu'il lit. Perso, j'ai eu dans l'enfance une distorsion de prononciation par cette méthode avant l'apprentissage à l'école. Ce qui me vaut des difficultés interpersonnelles et à l'oral aujourd'hui.

    * Idéo-visuelle (non alphabétique, non phonétique) dite méthode de lecture globale dite méthode mixte ou semi-mixte :
    BA, BA -> BA et B.A, B.A -> BA : fait du mot un idéogramme mais inadapté pour une langue alphasyllabaire c'est à dire à une langue abstraite qui a perdu au regard l'origine matérielle du mot. Mais, en définitif, cette méthode conduit dans un second temps à la méthode syllabique Le résultat est un retard dans l'âge de lecture.

    * Globale (alphabétique et phonétique):
    BA B.A . mot et syllabe s'interpénètrent et interagissent l'une à l'autre. C'est un processus d'abstraction. Or, selon la psychologie complexe, l'enfant a un perception synthétique/globale (Clarapède) mais il a du mal à abstraire (Decroly, Piaget). Or, ce processus d'abstraction est mis en lumière par les neurosciences. Le cerveau cible le mot (concret réel) globalement et le décompose en lettre et syllabe (abstrait) pour le recomposer en mot (concret pensé).

    C'est le regardée/pensée de la lignée scientifique d'Hegel (Marx, Vygotsky, Langevin, Wallon, Haldane, Stephen Jay Gould, Lewontin, Bitsakis, Alexandre Zinoviev) mettant en oeuvre de façon consciente l'abstraction. C'est aussi le regardé/pensée chinois (Yi King - cf François Jullien) où l'idéogramme représente encore le quotidien bien que fortement symbolisé. La thèse d'Yves Richez sur le talent, l'émergence et l'actualisation des potentiels met bien en avant la difficulté de notre langue à décrire le réel concret contrairement au chinois : http://www.talentreveal.com/blog/conference-innovation-pour-la-detection-des-talents-metz-2016

    Dans notre langue alpha-syllabaire, l'apprentissage de la lecture est ainsi "l'apprentissage de l'abstraction" pour reprendre le titre de Barth (éd. Retz).

    L'étude expérimentale remet à jour des conclusion mis en avant par :

    * les pères de l'école de la république. Ferdinand Buisson propose une méthode d'écriture/lecture puisque on ne peut lire a priori sans écriture. La méthode syllabique est une méthode lecture/écriture. Soit l'inverse de l'école de Jules Ferry.

    Je rectifie donc une erreur du post ci-dessus. En effet, l'école de Jules Ferry ne prône pas la syllabique. Même si c'est la syllabique qui a été mis en pratique. Ca génère d'ailleurs, les mêmes difficulté de lecture à 11/12 ans comme le fait remarquer Jean Zay :

    « On constate que la lecture courante n’est pas acquise à 10 ans par la moyenne des élèves. Dans les première et deuxième années du primaire supérieur (aujourd’hui 6ème et 5ème), nombre d’élèves n’ont pas la perception rapide et globale des mots et des phrases qui seule permet une lecture courante et intelligente » (Jean Zay)

    => Chartreux, C. référence in http://www.meirieu.com/ECHANGES/POURCHANGER.htm.

    * les psychologues ou les pédagogues de l'éducation nouvelle comme Montessori dont Dehaene prend exemple : attention (le regardé), engagement actif (la praxis), feedback (l'évaluation), automatisation (l'acquisition). La neurologie ne dément pas la méthode globale (BA ⇔ B-A, alphabétique) mais la méthode idéo-visuelle (BA ⇒ BA, non alphabétique).

    De ce fait ce n'est pas la méthode globale qui est mis en cause mais la méthode de lecture globale soit la méthode idéo-visuelle. Les neurosciences confirment la pédagogie des progressistes du XX et rentrent dans le cadre théorique de la psychologie complexe (Claparède, Vygotski, Wallon, Piaget).

    Le titre de l'article est donc trompeur. Parce que ça marche sur la tête.

    En effet, c'est dans un cadre théorique donné par les domaines de la contemplation (psychologie complexe) que les résultats techniques des domaine de la mesure (neuroscience, cognitivisme) sont évaluer (à ne pas confondre avec mesure). Pour citer Alexandre Zinoviev :

    "Les nouvelles connaissances des objets d'étude ne viennent pas de l'observation, ni de l'expérimentation (comme cela se passe au niveau empirique), mais des jugements logiques dans le cadre d'une théorie donnée ou nouvellement développées (c'est à dire, des groupes spéciaux de concepts et de rapports unis par des règles de la logique)" (Alexandre Zinoviev, 1964 - cf wikiquote)

    Sans cadre théorique les résultats d'une mesure apriori tombe dans les préjugés ou les aprioris en lien avec l'idéologie hégémonique. Ce que fait justement cet article en condamnant la méthode globale même si les résultats des expériences précédentes générant le cadre théorique à la mesure se consilient parfaitement avec les résultats des expérimentations.

    Le rejet de la dialectique (contemplation) par la technique (mesure a priori) conduit à des conclusions idéologiques.

    Or, pour remettre les choses sur leur pied, la mesure est à remettre à sa place soit de manière a posteriori. De là, la mesure ne sert plus à hiérarchiser ou à sélectionner afin de créer des normes de performance mais à représenter le réel complexe de façon simplexe.

    S. L. dit aussi Le Sot

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