Désolé, les prisons sont complètes

05.08.2013 par Sébastien Bohler, dans Non classé

Au petit déjeuner, entre un croissant et une tasse de café, quelle n’est pas ma surprise, en voyant mes concitoyens se rendre au travail, qui en empruntant le métro, qui allant d’un bon bas sur le trottoir dans la fraîche ambiance du matin depuis que la canicule semble s’être estompée, d’entendre murmurer dans un transistor une de ces nouvelles qui nous font croire à une transmutation de notre monde.

Trois délinquants jugés récemment, dont deux condamnés à des peines de prison fermes, devront malheureusement rester en liberté. Imaginez leur surprise lorsqu'on leur annonça à l’accueil : « Désolé, nous n’avons plus de chambres libres ». Le juge avait pourtant réservé, mais non, il n’y a plus de chambres libres, c’est comme ça, allez faire un tour.

Aller faire un tour, très bien, mais où ? Que faire, lorsqu’on est un condamné abandonné ? En ce moment, il y a le choix : Paris est à peu près vide, le temps est agréable, on peut aller visiter les musées (superbe exposition Rodin sur la chair et le marbre, au Musée Rodin) ou faire un promenade en bateau mouche. Paris au mois d’août, comme disait Aznavour... Et puis, franchement, faute avouée, à moitié pardonnée. Dans chaque délinquant, finalement, loge un bon bougre. Pourquoi ne pas leur laisser leur chance ? Ces trois larrons ont peut-être échappé à la spirale infernale de la récidive, à l’enfer des prisons où l’on fabrique les vrais criminels. Avec un peu de chance, ils trouveront sans doute un petit boulot dans la restauration pendant les périodes de congé.

Et puis, si jamais ils ne sont pas fans de Rodin ou s’ils ont déjà fait dix fois le trajet Tour Eiffel-Notre Dame en bateau mouche, les activités ludiques ne manquent pas : tous ces appartements vides, de millionnaires partis fuir l’étuve parisienne dans quelque chalet megévois, ou quelque villa mentonnaise. Joignons l’utile à l’agréable, raflons ce qu’il y a à rafler, un Braque par ci, un tapis d’Orient par là. Après tout, les cambriolages ont seulement progressé de 10 pour cent en un an. Et comme il n’y a plus de place en prison, qu’est-ce que ça change ?

Evidemment, les syndicats de policiers ont clamé leur découragement : à quoi bon travailler si c’est pour tout saboter derrière ? C’est comme les parties de pêche pour rire : allez les enfants, on va attraper des crabes ce matin, c’est marée basse. Bravo, vous en avez eu ? Allez, on les remet à l’eau de toute façon, ils sont trop petits, on ne va pas faire bouillir de l’eau pour ça, et puis ça ferait à peine un apéritif. Mais votre peine n’est pas perdue les enfants, cela vous entraînera pour quand vous voudrez en avoir de plus gros. Alors, monsieur le ministre de l’Intérieur : dites aux policiers que ça les maintiendra en forme que ça leur donne de l’entraînement. Quand il y aura de nouveau des places de prison, ce sera beaucoup plus facile de les remplir.

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Dans les parties de pêche pour rire, on relâche les prises.

En fait, on comprend les policiers. La motivation, selon les travaux du grand psychologue Martin Seligman, repose sur une multiplicité de facteurs, parmi lesquels le sentiment d'avoir prise sur les événements, et le sentiment de sa propre utilité. Si vous avez l'impression de n'avoir aucune prise sur les événements, vous vous découragez et vous finissez par déprimer. Si vous avez l'impression que vos actions sont inutiles, vous perdez aussi la motivation. Vous vous dites: "à quoi bon?", et d'une certaine façon, qui peut vous donner tort?

Ces deux facteurs ont été deux grands fardeaux qui ont pesé sur les fonctions policières dans la deuxième moitié du 20e siècle. Sans augmentation significative des effectifs, le nombre de cas à traiter a très fortement augmenté, causant une surcharge évidente. Certains spécialistes de la démotivation étudient les effets cette surcharge en milieu scolaire. La démotivation est directement liée avec l'impression d'en avoir trop à faire. Vient un moment où l'on renonce, telle la souris de Seligman plongée dans l'eau froide, qui finit par avoir le sentiment qu'elle ne s'en sortira jamais, et se laisse couler:

Une souris placée devant une tâche insurmontable finit par renoncer. Sauf si on lui donne des antidépresseurs.

Ce syndrome de "désespérance apprise", consécutif à l'impression d'un obstacle insurmontable, était bien exprimé par  Gaston Lagaffe devant la montagne du courrier en retard.

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L'autre facteur de démotivation des policiers est ce qui nous frappe aujourd'hui et crée l'événement : c'est la partie de pêche pour rire. Si ce que vous faites est inutile, vous perdez ce que Seligman appelait la motivation intrinsèque. C'est ce qui nous motive en dehors de l'argent ou des récompenses: le sentiment d'avoir un rôle, une légitimité, une valeur, une efficacité, et le plaisir qui en découle. Certes, dans la partie de pêche pour rire, il y a le rire, le plaisir d'attraper la bestiole, même si c'est pour la relâcher. Tablons sur le plaisir d'attraper le voleur, qui perdurerait chez le gendarme. Mais à mon avis, ça ne suffira pas... Et si vous annihilez la motivation intrinsèque, il faut compenser par de la motivation extrinsèque, à savoir de hauts salaires pour les fonctionnaires de police. Et cela coûtera plus cher à long terme que de créer de nouvelles places de prison.

 


4 commentaires pour “Désolé, les prisons sont complètes”

  1. janpol Répondre | Permalink

    Alors ! ..... il faut créer des emplois !

  2. OliDev Répondre | Permalink

    on pourrait dire que les anti-dépresseurs ne font pas mourir de désespoir... mais d'épuisement! 😉

  3. OliDev Répondre | Permalink

    On pourrait dire que les antidépresseurs ne font pas mourir de désespoir... mais d'épuisement! 😉

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