« Sanctuariser l’école » : le vocabulaire sacré de la laïcité

18.10.2013 | par Sébastien Bohler | Non classé

Sanctuariser l’école: l’expression a fait mouche dans la bouche du ministre de l’éducation nationale, après le cas de Leonarda, jeune Kosovare appréhendée au cours d’une sortie scolaire.

C'est le moment d'une petite définition. Qu'est-ce qu'un sanctuaire?

SANCTUAIRE, subtst. masc. Etym. de sanctuarium (de sanctus), lieu le plus saint d’un temple.

Voici quelques exemples de sanctuaires, celui de Lourdes  :

Lourdes-sanctuaire-religion-pelerins

et le celui d'Athéna à Delphes:

delfi_tholos_santuario_atena_1297

Sanctuariser, c’est instituer un lieu ou un temps comme étant sacré, et au-dessus des lois. Humaines. L’antagonisme entre le pouvoir temporel (le roi) et intemporel (l’Eglise, le pape) a cristallisé cette idée au Moyen-Age en Europe, les lieux saints étant protégés des incursions des hommes d’armes. Souvenons-nous de Notre-Dame de Paris, et de la fameuse scène où Quasimodo enlève Esmeralda au bourreau pour la transporter dans la cathédrale, où elle trouvera refuge :

"Un moment après (Quasimodo) reparut sur la plate-forme supérieure, toujours l'égyptienne dans ses bras, toujours courant avec folie, toujours criant : Asile ! Et la foule applaudissait. Enfin, il fit une troisième apparition sur le sommet de la tour du bourdon ; de là il sembla montrer avec orgueil à toute la ville celle qu'il avait sauvée, et sa voix tonnante, cette voix qu'on entendait si rarement et qu'il n'entendait jamais, répéta trois fois avec frénésie jusque dans les nuages : Asile ! asile ! asile !"

Notre-Dame de Paris, Livre 8, chapitre 6

Indubitablement, nous sommes face à quelque chose d’intéressant. Que l’école laïque reprenne le vocabulaire du sacré, voilà qui ne manque pas d’attirer la curiosité. Ne prenons pas cela pour une simple question de mots. Il s’agit bel et bien de dire que certaines choses sont plus importantes que tout. Selon les époques, Dieu (mais c’était aussi dans la fable de Victor Hugo la protection des faibles) ou… le développement et l’instruction de l’enfant dans un monde sécularisé.

Le droit d'apprendre, valeur sacrée?

Pour un neurobiologiste, cette idée porte un écho profond. Le concept de plasticité cérébrale exploré par Jean-Pierre Changeux et Eric Kandel (prix Nobel de médecine en 2000) pour ses travaux sur la mémoire et l’apprentissage nous dit aujourd’hui que le bien le plus précieux d’un être humain est sa capacité à former ses connaissances et ses idées au contact d’expériences enrichissantes et d’apprentissages. Ce qu’il y a au bout du droit d’apprendre, c’est la liberté. La capacité de jugement et de discernement. Le cerveau ressemble à la statue selon Michel-Ange : c’est un édifice en construction. Michel-Ange disait que la statue est déjà dans le marbre, et qu’il suffit d’enlever ce qu’il y autour pour la révéler. Les connaissances sur la plasticité cérébrale nous disent que l’être achevé est déjà dans l’enfant, et qu’il suffit d’enlever les synapses surnuméraires (l’enfant a un excès de synapses, et c’est en en élaguant qu’on lui permet de créer ses propres représentations, différentes de tout autre).

neurons-synapse-pruning

Le nombre de synapses augmente entre la naissance et l'âge de six ans (en fait, trois ans), puis diminue à mesure que l'enfant acquiert des apprentissages.

Il se pourrait bien qu’il y ait là quelque chose de sacré au sens de « plus important que tout le reste ». Peillon n’a pas été le seul à l’imaginer. Nicolas Sarkozy avait tenu un discours analogue en proposant de faire de l’école un sanctuaire contre la violence.

Que le savoir et la transmission deviennent une protection pour tous ceux qui le demandent, voilà l’ébauche d’un projet dont on ne soupçonne peut-être pas encore la portée. Puisse-t-il ne pas rester un voeu pieux.

 


3 commentaires pour “« Sanctuariser l’école » : le vocabulaire sacré de la laïcité”

  1. david statucki Répondre | Permalink

    Bonjour Sébastien,

    Sujet très intéressant. Je connais ce terme aussi comme utilisé pour nommer un lieu de préservation d'une espèce ou d'un éco-système (si l'on fait référence à l'écologie et bio-systémique).
    On pourrait donc sur cette base ou ce néologisme interpréter le sens du propos du ministre comme une manière de préservation des valeurs de l'école de la république et de ces caractéristiques qui en font un lieu si particulier, sans pour autant y rechercher une connotation sacré. Enfin je crois (oups, je crois... donc croyance donc sacré, mince alors je change de mot: je pense).

    Amicalement 😉

  2. patricedusud Répondre | Permalink

    Merci de cette analyse qui va bien au delà de l'étymologie d'un mot.
    Ce qu'il faut absolument "sanctuariser" c'est sûrement, pour reprendre l'image de Michel Ange, ce morceau de "marbre" brut qui deviendra par l'éducation et la socialisation autant nécessaire que la formation cette merveille qu'est le cerveau humain en changement permanent jusqu'à notre fin. Cette construction permanente du roman de notre vie qui commence avant même notre naissance comme l'a brillamment démontré Ghislaine Dehaene-Lambertz par ses travaux sur les prématurés.

  3. Fabfab Répondre | Permalink

    Le temple de Delphes était dédié à Apollon et non à Athéna 🙂

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