Shadow, l’application qui achète vos rêves

18.09.2013 par Sébastien Bohler, dans Non classé

Science ou arnaque ? L’idée proposée par les créateurs de cette application est incroyable : extraire les rêves du cerveau des dormeurs. Cliquez sur l'image pour voir comment.

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Que penser de cette belle opération de marketing ? A grand renfort d’effets spéciaux et de musique cool, on attire le futur souscripteur par des promesses délirantes. Retenir tous ses rêves, les contrôler, afin, un beau jour, de rêver de n’importe quoi. On cite John Lennon prophétisant des rêves collectifs devenant réalité. Et on passe un extrait sonore (de film ?) annonçant une machine permettant de faire tout ce que l’on veut. Le tout sur fond d’images qui assimilent les progrès de la science et de la technique à l’activité onirique, en promettant des lendemains radieux. Afin, comme l’annonce le jeune net-entrepreneur, de « changer le cours de l’histoire ».

Ça marche. Déjà 14 000 dollars de récoltés en une journée. Vendre du rêve, n’est-ce pas une recette éprouvée ?

Appréciez le passage-clé, à 1'35’’ :

« Vous pouvez donner sur IOS, Android ou Windows ». Pas très éloigné  d’un discours de secte. Eh oui, le rêve, ça se paye.

Pas totalement fumeux

Maintenant, regardons les aspects positifs. Le fait d’établir de grandes bases de données de contenus de rêves, par mots-clés regroupés en champs sémantiques, est intéressante. La téléphonie globale est un outil précieux pour cela. Et le smartphone peut jouer le rôle de coach, simplement en vous incitant à faire l’effort, au petit matin, de mettre par écrit ce qui vous revient en tête.

Mais la question cruciale est : en quoi ce qui nous est proposé est-il plus qu’un simple instrument de collecte ? C’est important, car si les inventeurs de Shadow nous proposaient simplement de leur donner le contenu de nos rêves, en mettant la main à la poche de surcroît, cela n'intéresserait personne. Non, l’application fait miroiter le petit « plus » qui est censé faire décoller la souscription. Le clip ne livre qu'une information à ce sujet.

L'information importante est à 0’53’’ :

« L’application aidera à vous souvenir de vos rêves et à les enregistrer. Shadow utilise une alarme progressive qui vous tirera graduellement de votre état hypnopompique. »

La voilà, la petite touche de vernis scientifique. Le terme clé est : « état hypnopompique ». Ce qui n’est pas totalement absurde. L’état hypnopompique est une phase transitoire entre le sommeil et l’éveil. Lorsque qu’elle intervient à l’issue d’une phase de sommeil paradoxal (généralement riche en rêves), elle produit des visions vivaces, propices à être perçues consciemment, rationalisées et mémorisées. Produire un état hypnopompique chez un dormeur en train de rêver est donc, a priori, une stratégie intéressante.

Seul petit problème : qu’est-ce qui garantit que l’alarme retentira lors d’une phase de sommeil riche en rêves ? Il existe bien des dispositifs permettant de repérer ces phases, mais l’application n’en propose aucun, et ce serait d’ailleurs très difficile à mettre en place de manière conviviale. Donc, ce gadget n’est… qu’un gadget.

Conclusion : pas bête, mais suivez mon regard…

Mon avis est donc que le discours marketing de ce produit est fortement racoleur, mais que l’idée de base est potentiellement très intéressante pour collecter des contenus oniriques. Cela peut être très utile à un chercheur sur le sommeil et les rêves, mais nous sommes dans un contexte bien particulier qui est celui de l’économie du web. Aujourd’hui, les grands moteurs de recherche réalisent exactement les analyses sémantiques qui nous sont présentées ici, à partir des mots-clé que vous utilisez lors de vos recherches sur Internet, afin de cerner vos centres d’intérêt et vous proposer en ligne des offres de produits qui correspondent à vos préoccupations. C’est ainsi que vous avez l’impression que Google « lit dans vos pensées » lorsqu’il vous propose le CD de votre chanteur préféré, juste après que vous avez surfé. Il a simplement « compris » à partir de vos recherches, quel était votre champ d’intérêt.

Si de tels moteurs de recherche procédaient, non à partir de mots-clés tapés sur votre clavier, mais de mots-clé transmis par Shadow à partir de vos rêves, ils « liraient dans vos rêves », comprenez qu’ils vous proposeraient des offres commerciales correspondant, non pas à vos désirs conscients, mais à vos désirs inconscients, tellement plus puissants.

Alors, oui vraiment, pour les fondateurs de l’application du moins, nul doute que cela changerait le cours de l’histoire.


2 commentaires pour “Shadow, l’application qui achète vos rêves”

  1. Henri Manguy Répondre | Permalink

    Bonjour.

    Oui, sans doute un bel attrape-gogos.
    Je voudrais réagir sur l’affirmation selon laquelle « l’électricité, le monstre de Frankenstein, la résistance non-violente, la technologie laser » (entre bien d’autres choses sans doute) auraient été conçus en rêve. J’ai quelques doutes là-dessus. Dans les ouvrages sur le sommeil et le rêve on parle souvent de la structure du benzène qui aurait été « révélée » au chimiste allemand Friedrich August Kekulé pendant un rêve. Je veux bien y croire, ça ne mange pas de pain, mais c’est à peu près le seul exemple qu’on donne, ce qui me laisse penser qu’en réalité il y a peu de grandes découvertes qui ont été révélées en rêve. Pendant une rêverie, ça je suis plus disposé à l’admettre, mais dans la rêverie – qui se pratique pendant l’état éveillé -, on est plutôt dans un état conscient que « semi-conscient », et en tout cas bien loin de l’état d’inconscience quasi-totale pendant lequel se produisent les rêves. Ce qui veut dire que le sujet qui s’abandonne à la rêverie sait parfaitement à quoi il rêve, à quoi il pense, et dirige sa pensée, ou sa rêverie, à sa guise et souvent dans un but bien précis – éventuellement trouver la solution d’un problème qui le tarabuste. Dans ma jeunesse j’ai noté beaucoup de mes rêves, pour mon propre plaisir et aussi dans le but de les raconter à ma psychothérapeute. Mais je croyais à peine qu’ils révélaient quoi que ce soit de mon inconscient, et je le crois encore moins aujourd’hui. Ce que je crois de plus en plus (mais ce n’est qu’une croyance et il y a de toute façon peu de certitudes dans ce domaine), c’est que les rêves ne nous racontent rien qui nous concerne personnellement. Je pense que le contenu des rêves est presque totalement aléatoire, n’intègrent des éléments personnels (souvenirs, connaissances) que dans une faible mesure et en les déformant énormément, et qu’ils n’ont aucune fonction de « mémorisation des souvenirs » comme on le lit souvent, ni d’ailleurs aucune fonction aucune. Ceux qui ne se souviennent pas de leurs rêves vivent probablement aussi bien que ceux qui s’en souviennent, et si ça se trouve ça ne ferait même aucune différence si les rêves n’existaient pas. Pour ma part j’aime bien me souvenir de certains de mes rêves, alors que pour d’autres je préfère les oublier tout de suite, mais curieusement il est souvent moins facile d’oublier un rêve désagréable que de se remémorer un rêve agréable. La vie est mal faite.

    Henri

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