AUX PRISES AVEC LA DOULEUR, critique de Bernard Schmitt du CERNh, Lorient

Michel de Fornel et Maud Verdier Éditions de l’EHESS, 2014 (352 pages, 18 euros).

Michel de Fornel et Maud Verdier
Éditions de l’EHESS, 2014
(352 pages, 18 euros).

Parmi l’ensemble des manifestations pathologiques, la douleur, qu’elle soit physique ou morale, est une constante d’autant plus difficile à cerner qu’elle reste totalement subjective. Expérience par essence individuelle, elle reste largement incommunicable, tant dans sa réalité que dans son intensité. Elle est d’autant plus insupportable que ni les proches ni les soignants ne sont en mesure, quel que soit leur degré d’empathie, d’en prendre la pleine mesure et d’y répondre de façon totalement pertinente. Or ce qui est vrai pour l’adulte ou l’enfant normal, capable de raisonnement, de verbalisation et de conceptualisation, l’est encore plus dramatiquement quand il s’agit d’une personne privée de parole et de capacité d’expression.

Pour répondre à cette difficulté majeure, les auteurs nous livrent leur expérience nourrie par une approche à la fois philosophique et cognitive de la douleur associée à une pratique de consultation auprès d’enfants polyhandicapés, porteurs de maladies orphelines et, pour ces raisons, privés de parole et de gestuelle cohérente. D’un côté, comment dire sa douleur ? Sa nature et ses composantes ? Vers qui se tourner ? Question muette à une oreille de sourd ? De l’autre côté en effet, quelle perception le clinicien peut-il avoir de cet appel muet ? Comment, au-delà de l’examen clinique, le recueil de bribes d’informations disparates, transmises par la famille et les soignants, peut-il enrichir un acquis théorique de savoir et permettre une réponse adaptée ? À travers de multiples exemples de consultations, les auteurs construisent au fil des pages une méthodologie et nous font découvrir, par touches successives, comment les manifestations infraverbales (expression du visage, cris, posture du corps, etc.) sont à même de traduire le vécu de ces enfants et finissent par constituer un substrat conversationnel caractérisant chacun d’entre eux et sur lequel il est possible de s’appuyer pour répondre au mieux à cette insupportable souffrance.

Les auteurs concluent par une réflexion plus sociologique sur les multiples cadres dans lesquels s’exerce le pouvoir médical. La sanction diagnostique et thérapeutique en matière de douleur ne peut se contenter d’être un arbitrage réducteur entre subjectivité et objectivité : elle est le fruit d’une continuelle négociation à travers une pratique d’équipe.

Bernard Schmitt

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