LA FACE CACHEE DE DARWIN, critique par Yves Christen de la fondation IPSEN

Pierre Jouventin Libre & Solidaire, 2014 (230 pages, 22,50 euros).

Pierre Jouventin
Libre & Solidaire, 2014
(230 pages, 22,50 euros).

Darwin n’en finit pas de faire l’actualité. Les livres le concernant ne cessent de paraître, les uns érudits ou élégants, les autres médiocres, répétitifs ou sectaires. Autant dire que se confronter à nouveau au père de la biologie constitue une gageure. L’auteur, surtout connu pour ses travaux en éthologie, en particulier sur les manchots, s’attaque donc à l’œuvre monumentale de l’auteur de L’Origine des espèces. Il sait se situer au niveau qui convient pour l’ouvrage grand public qu’il publie, c’est-à-dire aller à l’essentiel sans se perdre dans la multitude de données d’histoire des sciences relatives à Darwin.
Mais son intention est avant tout d’envisager Darwin et le darwinisme dans le cadre plus large des relations entre la science et la société, reprenant à son compte le jugement du biologiste allemand Ernst Mayr : « À la différence des bouleversements survenus dans les sciences physiques (Copernic, Newton, Einstein, Heisenberg), la révolution darwinienne a suscité des questions sur l’éthique humaine et les plus profondes croyances. Le nouveau paradigme a fait figure de nouvelle conception du monde. »
L’auteur dénonce l’injustifiable déni de la nature animale de l’homme et chacun sait qu’on lui doit par ailleurs une œuvre importante contribuant à déconstruire l’idée d’un « propre de l’homme ». « Comme l’a compris Darwin et comme tous les gens cultivés le savent aujourd’hui, écrit-il à ce propos, nous sommes à peine différents génétiquement des chimpanzés, moins encore que certaines espèces de drosophiles entre elles. »
Il évoque longuement la portée sociale du darwinisme, le darwinisme social et le socialisme darwinien. Il refuse d’adopter une vision simpliste relevant d’une forme de catéchisme intellectuel qui nie, contre toute évidence, l’importance des déterminismes biologiques et génétiques dans les comportements humains. Il témoigne ainsi d’une grande indépendance d’esprit, ce qui ne l’empêche pas d’avoir ses propres préférences (on sent en particulier son attirance pour l’œuvre du socialiste libertaire Pierre Kropotkine orientée autour du concept d’entraide). Son attachement au réel n’en est pas moins constant, ainsi qu’en témoigne ce jugement : « Avant d’être des idées, la nature et la culture sont des réalités que l’on ne peut nier et qu’il faut concilier, la culture et l’homme étant naturels ! »
Pierre Jouventin, qui connaît si bien le comportement animal et la nature si souvent conflictuelle des relations entre les bêtes (qu’elles soient humaines ou pas), pense que les guerres darwiniennes se « poursuivent et se poursuivront ». Il n’en conclut pas moins dans le sens de la sagesse : « Souhaitons qu’un jour, Darwin, l’évolution, la biologie, la nature, l’inné, la génétique sortent du purgatoire où la gauche et les sciences sociales les ont souvent enfermés, et elles avec eux… Les sciences de la nature et celles de l’homme doivent se compléter si l’on veut débattre sereinement de l’animalité et de la nature humaine, concilier compétition et coopération, s’émanciper, au moins individuellement, de la confusion et de l’obscurantisme qui nous cernent. »

Yves Christen

 

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