LES MAÎTRES EXPLIQUÉS À LEURS CHIENS, critique de Pierre Jouventi, directeur de recherche émérite au CNRS

23.02.2015 | par François Savatier | Sociologie
Christophe Blanchard La Découverte, 2014  (158 pages, 14 euros).

Christophe Blanchard
La Découverte, 2014
(158 pages, 14 euros).

L’étude des animaux domestiques a longtemps été négligée par les scientifiques. Cela surprend, puisqu’ils sont faciles à observer. En réalité, ils sont plus difficiles à comprendre que leurs frères sauvages. En effet, d’une part, ils ont été très modifiés par l’homme ; d’autre part, ils se trouvent hors du contexte naturel qui explique bien des curiosités animales. Cette situation est en train de changer et j’y souscris, ayant moi-même cédé à l’attrait de ces espèces qui sont le reflet de l’homme.

Maître de conférences à l’Université Paris 13, l’auteur a suivi, pendant son service militaire, une formation de maître-chien. Il n’est pas le premier sociologue à s’intéresser au plus proche ami de l’homme : Dominique Guillo, chercheur au cnrs, avait déjà publié en 2009 aux éditions du Pommier Des chiens et des hommes. L’ouvrage en question ici est plus modeste par son prix, sa pagination et son contenu. Il est illustré par des photographies que collectionne l’auteur.

Toujours dans l’approche distanciée du chien vu par l’homme que suggère le titre, l’auteur réécrit par exemple le naufrage du Titanic… Ce même funeste 15 avril 1912 venait d’avoir lieu un défilé des nombreux chiens de race présents sur le bateau : « Les trois survivants ne durent leur salut qu’à l’intransigeance de leurs propriétaires – des passagers de la première classe qui exigèrent, au mépris des consignes données, que leurs toutous grimpent avec eux sur les canots de sauvetage. » Ce fut le cas du loulou de Poméranie de madame Rothschild, qui réussit à le dissimuler dans son manteau. Sauvé des eaux, le loulou se fit écraser par une voiture à son arrivée sur la terre ferme. Toujours à propos des chiens, bien des sujets sont évoqués ; ainsi Séverine, cette féministe qui, vers 1900, prit Sac-à-Tout comme héros d’un roman qu’elle lui dédicaça ainsi : «  Parce que je ne suis "qu’une" femme, parce que tu n’es "qu’un" chien, parce qu’à des degrés différents, sur l’échelle sociale des êtres, nous représentons des espèces inférieures au sexe masculin – si pétri de perfections  ! –, le sentiment de notre mutuelle minorité a créé entre nous plus de solidarité encore, une compréhension davantage parfaite  ».

On apprend aussi que des études de psychologie sociale ont prouvé qu’un jeune homme accompagné d’un chien obtenait trois fois plus de numéros de téléphone des jeunes filles rencontrées, et que son score explosait « lorsque l’individu était secondé par un chiot ».
Mais le sujet récurrent de cet «  essai de sociologie canine  » concerne curieusement le lien entre sans-abri et chiens de rue. Il s’agit du sujet de thèse de l’auteur, qui se fait tout au long de l’ouvrage l’avocat des « punks à chiens ». Le livre est émaillé des témoignages de ces éclopés de la vie qui s’appuient sur une autre espèce, tel celui-ci : «  Moi, je considère que mon chien est mon meilleur ami. [...] Il ne me laissera jamais tomber, contrairement à beaucoup d’humains qui m’ont tourné le dos. Ma famille en premier ! Par contre, Léo, lui, c’est un mec droit  ! ».

Pierre Jouventin

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