L’angoisse : une question de sexe ?

25.06.2017 par Jérôme Palazzolo, dans Clinique

Deux amies discutent :

- Alors, ta soirée d'hier, c’était bien ?

- Non c'était un désastre. Mon mari est arrivé à la maison, a avalé goulument le dîner que j'avais passé l'après-midi à préparer, m’a ensuite fait l'amour en trois minutes montre en main, s'est retourné sur le côté et s’est endormi comme une masse. Et toi, ta soirée ?

- Oh c'était incroyable ! En arrivant à la maison, mon mari m'attendait sur le pas de la porte ; il m'a invitée au restaurant pour un dîner très romantique. Après le dîner nous avons marché bras dessus – bras dessous à la lumière de la lune et des étoiles. Rentrés chez nous, il a allumé des tas de bougies dans la maison et nous nous sommes adonnés à de nombreux préliminaires. Après ça, nous avons fait l'amour pendant plus d’une heure ! Et ensuite, on a discuté longuement. C’était merveilleux !

Au même moment, les deux maris discutent :

- Alors, ta soirée d’hier, c’était bien ?

- Ouais génial ! Quand je suis arrivé, la bouffe était prête. J’ai mangé, on a baisé et je me suis endormi. Et toi, ta soirée ?

- L'enfer ! J’étais rentré tôt pour fixer l’étagère de la cuisine. En démarrant la perceuse, le courant a sauté, impossible de le remettre. Quand ma femme est rentrée, la seule solution pour ne pas me faire engueuler c'était de l'emmener au resto. Le dîner a coûté tellement cher que je n'avais plus assez d'argent pour payer le taxi du retour. Il a fallu marcher une heure pour rentrer ! Arrivés à la maison, forcément, toujours pas d'électricité, j'ai dû allumer des saletés de bougies pour qu’on y voie quelque chose dans la baraque. Cette histoire m'a foutu tellement en rogne que ça m'a pris une plombe pour bander, et après ça m'a pris une autre heure pour jouir. Finalement, encore énervé, je n’arrivais pas à m’endormir et pendant ce temps là l'autre n'a pas arrêté de jacasser...

Cette histoire quelque peu caricaturale, illustrant la différence de perception d’une même situation par un homme et une femme, met bien en évidence la problématique qui nous intéresse ici : si l’angoisse reste un concept universel, son expression et la manière dont elle est vécue et gérée peuvent varier selon le sexe. Si les femmes sont bien plus résistantes à la douleur que les hommes [loin de moi toute perspective purement démagogique, mais je vous signale, chers internautes, que mon épouse aussi lit ce post], elles ont tendance à être plus touchées par les troubles anxieux, la période périnatale [période qui s’écoule du début de la grossesse au troisième mois suivant l’accouchement] étant celle où l’intensité de ces troubles atteint généralement son paroxysme.

L’origine de ces différences concernant les manifestations anxieuses en fonction du sexe n’est pas bien connue. Les hypothèses d’ordre purement biologique ne sont pas validées. D’autres théories ont examiné les hypothèses socioculturelles et psychologiques. Par exemple, il semble que la réponse des femmes et des hommes à la peur semble soit conditionnée par leur socialisation : on permet aux femmes de fuir (to flight), alors que les hommes sont encouragés à la combattre (to fight). On ne peut nier qu’il existe une dynamique sociale et parentale qui cantonne la petite fille dans une fragilité qui risque de faire d’elle une adulte inutilement angoissée : ainsi, de nombreux parents vont consoler leur fillette qui pleure après un gros bobo, mais vont expliquer à leur garçon dans une situation similaire qu’il est grand, fort, et qu’il ne doit pas pleurer car c’est un signe de faiblesse (« Un truc de fille », pourrait-on rajouter). Sachant que l’éducation n’explique pas à elle seule la problématique de l’anxiété féminine, car quelle que soit sa capacité à gérer l’angoisse la jeune adulte va devoir irrémédiablement lutter contre une certaine pression sociale visant à la considérer comme fragile, et donc la fragiliser pour de bon !

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La plupart des études épidémiologiques s’intéressant à ce sujet soulignent que dès l’enfance les filles souffrent davantage de troubles anxieux que les garçons. Ainsi, le diagnostic est souvent posé dès l’âge de six ans. Cette différence se confirme tout au long de l’adolescence et jusqu’à l’âge adulte : deux fois plus de femmes que d’hommes présentent une angoisse pathologique. Si on veut résumer les choses :

♦ Les filles sont six fois plus susceptibles de présenter une anxiété généralisée avant leur puberté ;

♦ Les garçons sont plus sujets au trouble obsessionnel-compulsif (TOC) jusqu’à la puberté, période où la situation s’égalise entre les deux sexes ;

♦ Les femmes sont plus sujettes que les hommes au trouble panique, à l’anxiété généralisée, à l’agoraphobie et à l’état de stress post-traumatique ;

♦ Les femmes sont deux fois plus susceptibles que les hommes de souffrir d’une phobie ;

♦ Les différences les moins importantes entre les sexes s’observent dans les cas de phobie sociale et de TOC.

Par ailleurs, il semble que les femmes ont tendance à exprimer leur anxiété d’une manière spécifique. Les recherches en ce domaine révèlent de nombreuses différences entre les sexes :

♦ Les femmes rapportent plus souvent que les hommes des sensations physiques en lien avec leur angoisse : ainsi, celles qui sont sujettes aux attaques de panique décrivent fréquemment un essoufflement, des vertiges, voire des sensations d’oppression thoracique ;

♦ Les femmes atteintes de TOC soulignent que leurs pensées obsessionnelles sont très souvent centrées sur la propreté et le nettoyage, alors que celles des hommes ont tendance à se porter sur la symétrie ou les vérifications ;

♦ Les attaques de panique semblent être plus résistantes à la prise en charge thérapeutique chez les femmes ;

♦ Les jeunes filles et les femmes seraient plus sujettes à l’inquiétude anticipatoire et à l’angoisse de séparation.

♦ Les femmes qui souffrent d’un trouble anxieux ont plus tendance à se retrouver aux prises avec une anxiété généralisée, un trouble somatoforme ou une agoraphobie avec attaques de panique.

Couverture Canada

 

Mesdames, sachez-le, vous êtes souvent cataloguées comme angoissées, alors même que vous ne l’êtes pas ; citons à ce propos l’étude de Bahrami et Yousefi [1], qui souligne que même dans des situations où hommes et femmes expérimentent le même niveau d’émotion, les femmes sont constamment jugées – lorsqu’elles ne se jugent pas elles-mêmes – plus « émotives » que les hommes.

Ainsi donc, même dans les domaines de la genèse et de la prise en charge de l'angoisse, il y aurait des progrès à faire en termes d'égalité hommes-femmes ?!?

 

[1] Bahrami F, Yousefi N - Females are more anxious than males: a metacognitive perspective. Iran J Psychiatry Behav Sci 2011; 5(2): 83-90

 

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