De la perfection faite homme à l’érotomanie

31.07.2013 | par Jérôme Palazzolo | Clinique

Il y a peu, j'ai rencontré une patiente alors que je faisais des courses au supermarché en famille. Cette gentille dame a lancé à mon épouse : "Le Dr Palazzolo, c'est un ange tombé du ciel ! Vous avez de la chance d'être mariée à l'homme parfait".

Inutile de vous dire combien ma chère et tendre a apprécié cette gentille remarque, qui n'avait rien d'ambigu au demeurant... Seul point que ma patiente ignore - et que j'ai bien omis de lui signaler -, c'est que j'oublie une fois sur deux de descendre les poubelles, et que mon épouse - très amoureuse a priori - doit bien relever un deux défauts chez moi (mais je ne lui demanderai pas lesquels : "Dans le doute, abstiens-toi", dit le proverbe...).

Cela étant dit, la position de médecin en général et de psychiatre en particulier peut parfois donner lieu à une certaine idéalisation : l'image du psy "qui comprend tout" et "qui peut tout résoudre" est bien ancrée dans l'imaginaire collectif. Tiens, autre exemple personnel impliquant ma femme : ses amies lui lancent régulièrement : "Tu as de la chance d'être mariée à un psy : lui au moins il lit en toi comme dans un livre ouvert...", ou encore : "Tu ne peux rien lui cacher, il sait quand tu mens...". Je vous le dis tout net : ce sont des foutaises !!!

Ces quelques situations plutôt cocasses restent bon enfant, mais il est des cas où la simple idéalisation ponctuelle dépasse certaines limites : c'est le cas de l'érotomanie.

L’érotomanie ou délire érotomaniaque est “l’illusion délirante d’être aimé”. Gaëtan Gatian de Clérambault a fourni des analyses sémiologiques et des descriptions exemplaires de ce délire systématisé. C’est plus souvent une femme qu’un homme qui, à un regard, une intonation de voix ou n’importe quel autre indice émanant d’un tiers (très généralement un personnage ayant un certain rang hiérarchique, une certaine notoriété, une célébrité politique, artistique, mais aussi le médecin, le confesseur, voire le psy), va avoir la conviction que ce tiers lui signifie son amour. Dés lors, toute la vie idéo-affective va être subordonnée à l’activité délirante et à son extension :

- Une première phase, souvent très longue, d’espoir et d’attente, voit se succéder les interventions et poursuites incessantes (visites, coups de téléphone, lettres, cadeaux) auprès de l’être aimé (objet); c’est lui qui s’est manifesté le premier, seule sa pudeur ou sa discrétion l’empêchent de se déclarer ouvertement. S’il est marié, son mariage n’est pas valide et doit être annulé; toute dérobade ou rebuffade est considérée comme preuve supplémentaire d’amour.

- A cette phase succède celle du découragement et bientôt celle du dépit : loin d’être une déception ou une désillusion amoureuse, moroses ou languissantes, il s’agit d’un ressentiment où l’espoir n’est pas exclu.

- La phase de rancune voit exploser les invectives, les chantages et les menaces qui risquent toujours d’être suivis de voies de fait contre l’objet aimé.

Au-delà de cette forme classique mais aussi caricaturale de la position paranoïaque, existent bien d’autres aspects cliniques plus frustes, moins explosifs mais relevant peu ou prou de la même dynamique. Si le grand tableau décrit par De Clérambault ne se rencontre plus très fréquemment, bien d’autres situations moins explosives mais tout aussi érotomanes peuvent faire l’objet de telles observations. La systématisation (délire bien construit, cohérent, logique) reste une des valeurs du processus, quelle que soit son intensité.

Donc en définitive, tant que mes patient(e)s et les amies de mon épouse me considèrent comme "un ange tombé du ciel", c'est plutôt flatteur... Mais point trop n'en faut !

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Un commentaire pour “De la perfection faite homme à l’érotomanie”

  1. NM Répondre | Permalink

    ça y est je suis amoureuse ! nan je déconne ! mdr bel article

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