Facebook et sentiment de contrôle, ou comment expliquer certains comportements dérangeants sur la toile…

23.12.2017 par Jérôme Palazzolo, dans Points de vue

Je trouve que Facebook est un formidable outil de communication, de partage et d’échange. Cela peut même être l’objet de travaux de recherche en psychologie sociale. Parfois c’est le lieu de vifs débats… Mais dans tous les cas ce réseau virtuel est pour moi source d’étonnement, voire de remise en question. Je vous propose quelques exemples qui m’ont interpellé :
1/ Je pratique la plongée sous-marine à mes heures perdues, et lors de mes incursions dans le grand bleu je prends plaisir à photographier poissons, coraux et autres octopodes. Je me considère vraiment comme un « touriste des fonds marins » qui ramène des souvenirs, souvenirs que je publie régulièrement sur ma page Facebook afin de les faire partager à ceux que ça intéresse. Il y a quelques mois, j’ai reçu ce message : « Non mais pour qui tu te prends ? Faudrait voir à ne pas choper le melon avec tes clichés, tu n’es pas Laurent Ballesta » [1].

2/ Je pratique les arts martiaux depuis une quarantaine d’années. J’essaye de m’entrainer régulièrement, et je travaille actuellement sur un ouvrage à paraître courant 2019 qui abordera la psychologie du combat. Lorsqu’on pratique une discipline sportive et/ou artistique, on ne cesse d’apprendre, de se perfectionner. Et régulièrement je publie sur ma page Facebook des photos de mes entraînements, voire de courtes videos au ton humoristique en lien avec ma pratique. Dans cette même démarche, j’ai posté dernièrement une photo de moi avec un énorme hématome au niveau du menton, suite à un entraînement un peu appuyé avec un champion espoir de boxe anglaise, en soulignant que du haut de ses 24 ans il m’avait mis une pâtée dans cette discipline martiale. Un commentaire n’a pas tardé (et a été effacé le lendemain) : « Franchement ça commence à devenir ridicule à force… Un peu de modestie, que diable ! ».

3/ Il y a quelques mois, l’appartement voisin de mon cabinet a pris feu. Ma voisine, une octogénaire qui vit avec sa fille souffrant de handicap psycho-moteur, est venue me chercher en catastrophe et j’ai réussi à éteindre ce début d’incendie en me brûlant tout de même la main au deuxième degré. Tout content de cette issue heureuse, j’ai publié l’anecdote sur ma page Facebook. Dans les minutes qui ont suivi, j’ai reçu un message qui m’indiquait en substance que je n’avais pas besoin d’inventer de fausses histoires pour me faire mousser sur la toile…
Des exemples comme ceux-là, je pourrais vous en citer des dizaines.
Alors je me suis posé des questions : ai-je blessé certaines personnes avec mes posts, ai-je cherché à déclencher une polémique, aurais-je dû éviter de raconter (une infime partie de) ma vie ?… [2]
J’ai finalement trouvé une ébauche d’explication dans la théorie du sentiment de contrôle développée par Rotter… en 1954 !
Rotter est un psychologue américain qui affirme la nécessité de tenir compte, pour l’explication des comportements, du rôle conjugué des variables situationnelles (caractéristiques particulières des situations) et des variables dispositionnelles (les données inhérentes à l’individu dans ces situations). Ainsi, que ce soit dans le domaine sportif, professionnel, voire relationnel (réel ou virtuel comme sur Facebook), les sujets dont le sentiment de contrôle est faible sont plus vulnérables aux stress environnementaux. En effet, de nombreux changements transforment inévitablement le contexte. Or, ce sont les éléments qui procurent à ces sujets un sentiment d'équilibre et de sécurité qui sont en cause. Il faut donc s'attendre à plus de résistance et à un temps d'adaptation plus long chez ceux pour qui le sentiment de contrôle repose sur des éléments extérieurs. Pour eux, le défi est grand puisqu'ils doivent construire leur sécurité et leur équilibre avec des éléments « externes », les repères habituels n'existant plus. De là l'importance de définir clairement les rôles et responsabilités, les tâches, le fonctionnement, la dynamique de chacun. Il est essentiel lorsque nous avons affaire aux autres (et Facebook nous permet d’être en lien avec beaucoup de monde) d'être sensibilisé au fait que certaines personnes ont davantage besoin d'une structure solide autour d'elles pour rester en équilibre.
Plus un individu a construit un sentiment de contrôle interne solide, et moins il se sent menacé par les changements de son environnement, par les « posts » des autres, et plus il est en mesure de supporter les zones d'ambiguïté et de s'adapter rapidement auxdits changements.
Ainsi, si nous n'avons pas d'idée claire de qui nous sommes et de nos besoins fondamentaux, il devient alors difficile de donner un sens à nos actions et d'identifier ce à quoi doit ressembler notre équilibre personnel. Trouver son équilibre est un état d'esprit porteur d'un meilleur contrôle sur les moyens que l'on se donne pour réaliser nos ambitions.
En conclusion chers amis internautes, sachez que lorsque vous vous sentez agressés sur la toile, vous avez sans doute affaire à un interlocuteur qui éprouve des difficultés à établir un sentiment de contrôle interne solide, et avant de vous attaquer à lui en retour n’hésitez pas à prendre de la distance et du recul vis-à-vis de vos propres émotions !

 

[1] L’un des plus grands spécialistes mondiaux de la discipline

[2] Sachant que personne n’est obligé de suivre mes aventures, et que le principe même de Facebook est justement de faire partager quelques tranches de vie, non ?

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