Les composantes de la mémoire

15.09.2014 | par Jérôme Palazzolo | Clinique

Il y a quelques jours, j'ai reçu en consultation un couple septuagénaire.

Monsieur a pris la parole :
- Docteur, ma femme va mal, elle a de gros soucis de mémoire.
- Que lui arrive-t-il ?
- Elle ne se souvient plus de là où j'ai mis mes affaires, alors maintenant je perds tout !

Deux choses m'ont interpellé lors de cet entretien :
1/ la première, c'est que j'ai eu l'impression de me voir dans 30 ans...
2/ la deuxième, c'est qu'il m'a semblé important de revenir quelques instants sur les différentes composantes de la mémoire, car dans le cas de mes deux patients un bilan plus approfondi s'est imposé...

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Lorsqu'on s'intéresse à ce sujet, il faut savoir que c’est à partir de 1990 et de la découverte par Tulving de la mémoire de travail et du système de représentation perceptive qu’est reconnu un modèle d’organisation hiérarchique regroupant cinq systèmes de mémoire :

  • La mémoire à court terme ou la mémoire de travail : il s’agit d’un système à capacité limitée qui permet de maintenir et de manipuler une information sur une durée brève, par exemple un numéro de téléphone le temps de le chiffrer sur le combiné. Elle est impliquée dans le maintien à la conscience et le traitement à court terme de l’information visuelle et/ou auditive. Le système de la mémoire de travail constitue un modèle de fonctionnement exécutif du lobe préfrontal. Il comprend un administrateur central et deux systèmes esclaves, la boucle phonologique et le calpin visuo-spatial. L’administrateur central est un système de gestion attentionnelle des systèmes esclaves. Il sélectionne, coordonne, contrôle les opérations de traitement. En effet, il permet de coordonner une performance en situation de double tâche (je dois retenir un numéro de téléphone alors que l’on me pose une question). Il permet de passer d’une stratégie de récupération à une autre (shifting). Et enfin, il permet de faire attention de manière sélective à un stimulus et d’inhiber l’effet distractif de stimuli non pertinents (la question que l’on me pose peut être réitérée ultérieurement alors que la mémorisation de mon numéro de téléphone ne peut être récupérée si je l’oublie). La boucle phonologique permet le stockage des informations verbales, auditives et visuelles, alors que le calpin visuo-spatial permet le stockage des informations visuelles et spatiales non verbales.
  • La mémoire épisodique ou la mémoire autobiographique : il s’agit d’un système qui permet à un individu de se rappeler son passé personnel, de se remémorer consciemment et délibérément ce qu’il a vécu en le situant dans un contexte temporel et spatial précis. Elle dépend du niveau attentionnel et de l’effort de remémoration. La mémoire autobiographique est une forme de mémoire épisodique qui renvoie à l’expérience et à l’histoire personnelle du sujet. Elle fait intervenir des capacités de résolution de problèmes dans la performance, impliquant les régions frontales. Mais cette mémoire des évènements de vie ne reproduit pas de façon passive des expériences du passé. Il s’agit de représentations à la fois fixées dans le temps et à la fois dépendantes de la nature, du contenu du souvenir et de l’état actuel du sujet. C’est ce que l’on appelle les «faux souvenirs». La mémoire épisodique se décompose en trois étapes : l’encodage qui consiste en la transformation de l’expérience du sujet en une représentation mnésique, le stockage qui fait intervenir divers lieux dans le cerveau, et la récupération de l’expérience antérieurement encodée et stockée, faisant appel à un indice de récupération. Le fonctionnement de la mémoire épisodique dépend étroitement de l’intégrité de la mémoire sémantique. Sur le plan neuroanatomique, la récupération fait intervenir le lobe préfrontal puisqu’il est le siège des aires associatives, et la mémoire épisodique dépend de l’hippocampe, du fornix et des structures diencéphaliques. La mémoire épisodique se caractérise par un état de conscience dite autonoétique qui correspond au fait de se remémorer consciemment un événement de son passé. Cette conscience autonoétique est étroitement liée à la «conscience de soi», conscience qui nous permet de faire la distinction entre soi et le monde.
  • La mémoire sémantique : il s’agit d’un système qui rend possible l’acquisition, le stockage et la récupération des connaissances impersonnelles et générales. Elle concerne la connaissance du monde et plus particulièrement le lexique qui lui est attaché tel que le sens des mots, la reconnaissance des objets ou le classement par catégories des mots et des objets. Cette forme de mémoire robuste et durable est rapprochée de l’état de conscience dit «noétique». L’éducation peut être considérée comme un processus de construction progressif de la mémoire sémantique qui démarre avec la connaissance perceptive du monde qui nous entoure et qui va inclure peu à peu le langage, la connaissance sociale et toutes les connaissances spécifiques de chacun. Au plan neuroanatomique, cette forme de mémoire dépend du cortex périrhinal et du noyau dorso-médian du thalamus.
  • La mémoire perceptive : il s’agit d’une mémoire de représentation qui stocke la forme visuelle des objets, des images, des visages à un niveau pré-sémantique. Elle se caractérise par le phénomène d’amorçage perceptif. Ce phénomène automatique facilite l’identification perceptive ultérieure d’un objet présenté. Il se fait à l’insu du sujet. Cette récupération de l’information est dite «implicite», c’est-à-dire qu’elle ne nécessite pas que le sujet fasse directement référence à la phase d’apprentissage. Cette mémoire s’oppose à la mémoire dite «explicite» qui fait appel, elle, à la nécessité de faire directement référence à la phase d’apprentissage pour récupérer l’information.
  • La mémoire procédurale : il s’agit d’un système correspondant à l’acquisition d’habilités motrices, perceptives et cognitives. Elle se définit comme la capacité à acquérir des procédures, des gestes automatisés ou des règles de fonctionnement. Elle ne nécessite pas de références directes à la phase d’apprentissage. La récupération de l’information est dite «implicite». Elle est très importante dans la vie quotidienne et dans notre rapport au monde matériel. Cette mémoire est indépendante des autres systèmes de mémoires. Au plan neuroanatomique, la mémoire procédurale dépend de l’intégrité de la boucle cortico-striatale qui relie le cortex frontal aux noyaux gris centraux.

Et si l'on s'intéresse au processus cognitif global, deux fonctions peuvent le résumer :

  • Les capacités attentionnelles, qui sont importantes à prendre en compte car la performance mnésique se situe en aval de cette étape. Il s’agit par exemple pour un patient de pouvoir écouter les explications ou les prescriptions du médecin de bout en bout en maintenant la même concentration. On distingue deux types d’attention : l’attention sélective et l’attention soutenue qui correspond au fait de focaliser durablement son attention sur une seule information.
  • Les fonctions exécutives, comme la capacité à résoudre des problèmes, constituent une étape indispensable à l’élaboration des processus cognitifs. Il peut s’agir ici, par exemple, pour un piéton d’attendre qu’un feu de circulation soit rouge pour les automobilistes avant de traverser une avenue, puis, lors de la traversée, de veiller à ce que toutes les automobiles soient bien arrêtées pour se retrouver sur le trottoir d’en face. Ainsi, dans cet exemple, la résolution du problème «traverser l’avenue» nécessite la prise en compte correcte de la couleur des feux de circulation, du mouvement des automobiles et du but de l’action qui est de se rendre de l’autre côté de l’avenue. Les fonctions exécutives déterminent la capacité du sujet à gérer l’ensemble des processus cognitifs, comme la vitesse de traitement de l’information, et rentrent en jeu dans la planification d’une action. Si l’on reprend l’exemple précédent, le sujet doit non seulement intégrer la prise en compte des différents éléments de la traversée de l’avenue, mais également savoir les organiser et exécuter l’action de traverser dans un laps de temps adapté à la durée du feu rouge.

 

Et donc, pour revenir à mes deux patients septuagénaires, il s'avère que le trouble cognitif de Madame relevait plus d'une dispute conjugale (elle en avait marre d'être le post-it de son époux) que d'une altération de ses capacités mnésiques. Rassurant concernant la pérennité et la complicité du couple, non ?!?

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