La saga du noir dans l’art : Vantablack versus Black 3.0

16.02.2019 | par Bernard Valeur | Couleurs et art

En ce début d’année 2019, l’artiste britannique Stuart Semple met sur le marché une nouvelle peinture acrylique ultra-noire, le Black 3.0, qui absorbe 98 à 99 % de la lumière reçue. L’artiste déclare cette peinture accessible à tous… sauf à un artiste compatriote Anish Kapoor et à ceux qui ont un lien avec lui ! Pourquoi une telle restriction ? C’est parce que Kapoor avait obtenu en 2016 l’usage exclusif, à des fins artistiques, d’un revêtement ultra-noir, le Vantablack, en en privant ainsi les autres artistes dont Stuart Semple. C’était bien la première fois dans l’histoire de l’art qu’un artiste se réservait un tel monopole.

Qu’est-ce que le Vantablack ? Un revêtement (et non pas une peinture), constitué de nanotubes de carbone, qui a été mis sur le marché en 2014 par la société britannique Surrey NanoSystems1. Une surface recouverte de Vantablack absorbe 99,965 % de la lumière visible et apparaît donc totalement noire, sans aucun reflet détectable à l’œil (Fig. 1) : des effets optiques surprenants sont ainsi produits et Anish Kapoor les met à profit pour désorienter les spectateurs de ses œuvres.

Fig. 1. Une feuille d'aluminium froissée couverte de Vantablack ne présente aucun reflet perceptible. Crédit : Surrey NanoSystems/Wikimedia commons

À l’annonce de son exclusion par Semple, Kapoor est peut-être entré dans une colère noire. Va-t-il riposter et en faire voir de toutes les couleurs à ce trublion ? Ce ne serait pas la première fois car, lorsque Semple mit sur le marché en 2017 un pigment rose, le plus rose du monde, en le déclarant accessible à tous sauf à Kapoor, ce dernier réussit néanmoins à s’en procurer et posta sur son compte Instagram une photo quelque peu incongrue… loin d’être à l’eau de rose ! Quelle sera la suite de cette saga ? Les paris sont ouverts.

Le noir : une place à part dans l’art

Le noir a toujours occupé une place à part dans la peinture. Il est très présent dans les toiles de Caravage et des autres maîtres du clair-obscur (Rembrandt, Georges de La Tour). De même, Goya savait exalter la profondeur des noirs et traduire toutes les nuances de gris. En revanche, Delacroix cherchait à éviter le noir et considérait le gris comme « l’ennemi de toute peinture ». La réticence vis-à-vis du noir apparaît également chez William Turner, ainsi que chez Claude Monet et les autres impressionnistes. À la fin du XIXsiècle, les post-impressionnistes ont carrément banni le noir pour privilégier les couleurs vives.

Au XXe siècle, le noir revient en force dans l’œuvre de Pierre Soulages. Ses Outrenoirs, créés depuis 1979, sont de grands tableaux recouverts d’une épaisse couche de peinture noire3 dont la texture et les reliefs sont travaillés afin de créer des effets de lumière. En 1990, l’artiste précisait :« … mon outil n’est pas le noir mais la lumière. Les tableaux que je fais avec le noir ainsi utilisé ne vivent que par la lumière qu’ils reçoivent ». Cette approche originale intéresse les scientifiques au point d’organiser une exposition sur un campus universitaire en 2016.4

Anish Kapoor, quant à lui, emploie le Vantablack avec un objectif totalement opposé à celui de Pierre Soulages. En mettant en œuvre cet ultra-noir qui absorbe quasiment toute la lumière reçue, il cherche à « faire perdre tous repères » au spectateur, comme déjà mentionné. Les objets à trois dimensions apparaissent bidimensionnels.

Du rififi dans le noir

Les pigments noirs à la disposition des artistes ne manquent pas : noir de carbone, noir de mars, noir d’ivoire, etc. Tous ces pigments réfléchissent la lumière de façon non négligeable. Alors, comment s’approcher du corps idéalement noir – qui absorberait 100 % de la lumière quelle que soit la longueur d’onde –, c’est-à-dire du « corps noir », conceptualisé par les physiciens à la fin du XIXe siècle ?5

La mise œuvre de nanotubes de carbone dans le Vantablack lui permet de détenir actuellement le record du monde de l’efficacité d’absorption dans le visible, l’ultraviolet et l’infrarouge : il ne renvoie que 0,035 % du rayonnement reçu. Ce nom de baptême que lui a donné la société Surrey NanoSystems vient de « Vanta », l’acronyme de Vertically aligned nanotubes arrays. Les nanotubes de carbone sont en effet alignés verticalement en rangs serrés, chaque nanotube ayant un diamètre 10000 fois plus petit qu’un cheveu.

En 2014, lorsque le Vantablack apparaît sur le marché, l’artiste Belge Frederik de Wildequi utilisait déjà un autre ultra-noir à base de nanotubes de carbone, en revendique le record d’efficacité d’absorption de la lumière, sans toutefois préciser les performances. Cet artiste réclame surtout l’antériorité de la mise en œuvre de ce type de matériau dans l’art, en précisant qu’il avait déjà fait l’objet d’une dizaine d’années de collaboration avec des partenaires scientifiques à partir 2004, dont la NASA.7 La société Surrey NanoSystems aurait-elle eu connaissance de ces travaux ? Elle vise en tout cas bien d’autres applications que l’art, en indiquant que le Vantablack« est utilisé pour des applications allant de l'instrumentation scientifique spatiale aux produits de luxe…»1. Il permet notamment de réduire la lumière parasite dans les appareils d’optique.

Quant à Stuart Semple, il ne se prive pas de critiquer le Vantablack en mettant en avant les avantages de son Black 3.0, « la peinture noire la plus noire du monde », selon lui. Il s’agit d’une peinture acrylique facile à appliquer et peu fragile, contrairement au Vantablack qui est le fruit d’un procédé complexe et dont la surface est altérable par simple toucher. Certes, l’efficacité d’absorption de la lumière par le Black 3.0 est un peu inférieure à celle du Vantablack (98-99 % au lieu de 99,965 %) mais, d’après son inventeur, la différence n’est pas perceptible à l’œil. Semple donne peu de détails sur la composition de sa peinture : il ne précise pas la nature du pigment noir et se contente de souligner que l’originalité du Black 3.0 réside dans la mise au point d’un nouveau polymère acrylique piégeant le pigment et dans le choix des agents matifiants ajoutés. On attend avec impatience un éventuel dépôt de brevet pour en savoir plus.

Ainsi naissent des dialogues, parfois animés, entre art, science et technologie. Ils n’ont pas fini de nous interpeller et de nous captiver. Les articles mensuels de Loïc Mangin dans le magazine Pour la Science en offrent de beaux exemples.

Notes et références

1Le Vantablack est décrit sur le site de la société Surrey NanoSystems : ici.

2S. Semple « The blackest black paint in the world ! Black 3.0 ». Article consultable ici.

3Le pigment utilisé par Pierre Soulages est le Noir d’ivoire. Autrefois préparé par calcination de véritable ivoire, ce pigment est aujourd’hui obtenu en calcinant des os d'animaux en vase clos.

4J. Chevrier, « Noir c'est noir ? Les Outrenoirs de Pierre Soulages ». Article consultable ici.

5Voir le billet du 19.10.2018, « Couleur et température. Une relation particulière et paradoxale ».

6Voir le site internet de Frederik de Wilde (sur lequel il expose son œuvre NANOblck-Sqr#1, 2014) : ici.

7Thomas Gorton, « Vantablack might not be the world's blackest material », dazeddigital.com. Article consultable ici.

 

 


2 commentaires pour “La saga du noir dans l’art : Vantablack versus Black 3.0”

  1. Benjamin Répondre | Permalink

    "Certes, l’efficacité d’absorption de la lumière par le Black 3.0 est un peu inférieure à celle du Vantablack (98-99 % au lieu de 99,965 %)"

    Je ne sais pas si c'est visible à l’œil nu (j'imagine que ça dépend de la quantité de lumière à laquelle le noir est exposé !), mais entre les valeurs d'absorptions annoncées, il y a quand même un facteur entre 28.5 et 57 ...

    • Bernard Valeur Répondre | Permalink

      Merci de votre commentaire. Il n’est en effet pas du tout sûr qu’à l’œil nu on ne voit pas de différence entre le Vantablack et le Black 3.0. C’est pour cela que j’avais ajouté : « d’après son inventeur ».
      Les proportions de lumière réfléchie (réflectances) par le Black 3.0 et le Vantablack sont respectivement 1-2 % et 0,035 %. Elles sont donc dans un rapport 28,5 à 57. Toutefois, quand notre système visuel compare deux surfaces, il n’évalue pas le rapport des réflectances mais la différence de luminosité de ces deux surfaces (le terme approprié est luminance en photométrie). Plus l’éclairement (c’est-à-dire le flux lumineux reçu par unité de surface) est grand, plus la différence de luminance entre les deux types de revêtement est grande. Il est donc probable que l’on puisse voir à l’œil nu une différence entre le Vantablack et le Black 3.0 dans des œuvres d’art éclairées par des spots dans une salle d’exposition.

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