Un homme cyborg qui entend les couleurs qu’il ne peut voir

04.10.2019 | par Bernard Valeur | Couleurs et art

L’artiste catalan Neil Harbisson souffre d’achromatopsie, une pathologie rare qui le prive de toute perception des couleurs. C’est pourquoi il a fait implanter à l’arrière de son crâne une puce électronique reliée à une antenne qui s’arrondit au-dessus de la tête et se termine par un capteur à fibre optique situé à proximité de ses yeux. Les lumières colorées ainsi captées sont transmises à la puce électronique qui les convertit en sons musicaux ; à chaque couleur correspond une note de musique. Les ondes sonores produites par la puce électronique se propagent dans la boîte crânienne et sont captées par l’oreille interne. Un tel dispositif peut être qualifié d’œil cybernétique, appelé eyeborg1. Neil Harbisson (Fig. 1), devenu cyborg2, parvient ainsi à « entendre » les couleurs à défaut de les voir, ce qui lui permet de créer des œuvres artistiques originales.

Fig. 1. Neil Harbisson (en octobre 2012) avec son eyeborg qui convertit les couleurs en sons musicaux. Crédit : Dan Wilton/The Red Bulletin. Source : flickr.com

L’implantation d’un eyeborg pour voir enfin le monde en couleurs

Neil Harbisson, né à Belfast en 1982, vécut pendant une vingtaine d’années dans un monde en niveaux de gris puisqu’il était incapable de percevoir les couleurs. Puis il eut envie de découvrir les couleurs du monde qui l’entoure. Pourquoi pas à travers les sons se disait-il, en bon musicien qu’il était ? Il se mit alors en quête de scientifiques susceptibles de réaliser son rêve. C’est ainsi que fut mis au point en 2004 son eyeborg capable de convertir les fréquences lumineuses en fréquences sonores, c’est-à-dire les couleurs en notes de musique selon l’échelle de correspondances présentée sur la figure 2.

Fig. 2. Échelle « sonochromatique » de conversion des couleurs en notes de musique par l’eyeborg de Neil Harbisson.

Après être parvenu, non sans mal, à mémoriser les correspondances entre couleurs et notes de musique, Neil Harbisson est devenu capable de décrire les couleurs de son environnement en pointant son eyeborg dans la direction voulue : un pull rouge, une chemise bleue, une fleur jaune, une feuille verte, etc. (Fig. 3). Depuis 2007, une version améliorée de l’eyeborg lui permet désormais de distinguer jusqu’à 360 nuances de couleurs. Une telle perception des couleurs via des sons est en quelque sorte une synesthésie acquise, tandis que la vraie synesthésie est innée.3

Fig. 3. Une tenue « en do majeur ». Les couleurs des vêtements que porte Neil Harbisson sur cette photo sont perçues par lui selon les notes de l’accord de do majeur : do, mi, sol (voir la fig. 2 pour les correspondances). Source : artwiki.fr

La conversion des fréquences lumineuses en fréquences sonores

À notre connaissance, aucune information sur le processus de conversion des fréquences lumineuses en fréquences sonores par l’eyeborg n’a été publiée. Il y a pourtant de quoi s’interroger car, comme nous l’avons expliqué dans le précédent billet,3 les fréquences sonores couvrent plus de 10 octaves (de 20 à 20 000 hertz), alors que pour la lumière, les fréquences des ondes lumineuses visibles par l’œil humain s’étendent sur l’équivalent d’une octave environ (400 000 milliards à 800 000 milliards de hertz) ! L’échelle de correspondance entre couleurs et notes de musique produites par l’eyeborg (Fig. 2) est donc purement arbitraire.

En outre, les correspondances ne concernent que des couleurs pures (saturées).4 Or, la plupart des couleurs du monde qui nous entoure ne sont pas pures. Le son produit par l’eyeborg comporte, dans ce cas, de multiples fréquences et ne peut pas être associé à une seule note de musique. C’est pourquoi Neil Harbisson déplore de ne pas pouvoir « écouter » les tableaux de Léonard de Vinci ou de Velasquez car la multitude de teintes très voisines lui font, selon ses propos, percevoir l’équivalent de la bande son d’un film d’horreur ! En revanche, il aime bien « entendre » les tableaux de Picasso, Warhol et Rothko qui produisent des notes claires. Il précise joliment que, quand il regarde une œuvre d’art, les peintres deviennent pour lui des compositeurs.

Des projets artistiques originaux

En tant qu’artiste, Neil Harbisson a entrepris divers projets combinant les couleurs et la musique.5 Par exemple, ses Colour scores (Fig. 3) sont des tableaux réalisés à partir de morceaux de musique dont chaque note est associée à une couleur, conformément à l’échelle de correspondances (Fig. 2). Une telle production de couleurs à partir de sons à des fins artistiques a déjà été évoquée dans le billet précédent.3

Fig. 3. Colour scores (2004). Transcription en couleurs de la Lettre à Élise de Beethoven (à gauche) et du Printemps (extrait des Quatre saisons) de Vivaldi. Source : Art Wiki.fr

Plus originale est la conversion des couleurs en musique que réalise l’artiste dans diverses situations. Par exemple, les sons produits au cours de l’exploration de visages constituent des Sound portraits, ou « portraits sonochromatiques ». Les visages de personnalités telles que le Prince Charles, Leonardo di Caprio, etc. ont été ainsi convertis en accords sonores.6

Autre exemple : le Concerto Pianoborg est joué sur un piano à queue couplé, sous le clavier, à un système mécanique d’enfoncement des touches piloté par ordinateur. Une couleur détectée est convertie en une fréquence qu’un ordinateur capte en déclenchant l’enfoncement de la touche correspondante du piano. Les notes sont ainsi jouées selon les couleurs détectées par l’eyeborg (processus inverse de celui qui convertit les sons du piano en couleurs : voir le précédent billet3).

Au-delà de l’humain

Au-delà de la vision habituelle du commun des humains, Neil Harbisson perçoit les rayons infrarouges, comme certains serpents. De plus, il perçoit les rayons ultraviolets, à l’instar des abeilles, et distingue donc, comme elles, les motifs d’une fleur qui réfléchissent les UV pour indiquer où se trouve le nectar. En outre, il peut se connecter via Bluetooth à des appareils situés à proximité, ou à internet…

Neil Harbisson considère ainsi l’eyeborg comme une extension de son cerveau ; il le garde même au lit et sous la douche ! Convaincues par ses arguments, les autorités britanniques lui ont permis de conserver son antenne sur la photo de son passeport.

L’artiste a créé en 2010 la Cyborg Foundation « qui tente d’aider les gens à devenir des cyborgs, qui essaie de les encourager à étendre leurs sens en utilisant la technologie comme une partie du corps », a-t-il déclaré au cours d’une conférence.1

Le cas de Neil Harbisson suscite bien des interrogations sur le cyborg et l’homme augmenté, à une époque où le transhumanisme fait l’objet de vifs débats.7

Références et notes

1Vidéo de présentation de l’eyeborg par Neil Harbisson : ici

Vidéo d’une conférence donnée par Neil Harbisson à Edinbourg en 2012 : ici

2Le terme « cyborg » (contraction de cybernetic organism, « organisme cybernétique ») a été inventé il y a plus de 50 ans pour désigner un organisme mi-homme, mi-machine. Ce mot relevait alors de la science-fiction mais de nos jours, nombre de personnes possèdent des implants à des fins diverses.

3Billet du 27.09.2019, « La conversion des sons en couleurs : de la synesthésie à l’informatique ».

4Une couleur pure correspond à une longueur d’onde donnée, c’est-à-dire à une fréquence donnée. Ce sont les couleurs observées lors de la décomposition de la lumière blanche par un prisme (couleurs spectrales).

5Neil Harbisson/Art wiki - Wikipedia

6Pour entendre les Sound portraits, c’est par ici.

7A. Deixonne, « Transhumanisme : homme augmenté, cyborg et immortalité », ToiledeFond.net. Article consultable ici.

 

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