Difficultés émotionnelles chez les surdoués à 8 ans ?


 

Par Nicolas Gauvrit, Franck Ramus et Hugo Peyre

Les données concernant les enfants de la cohorte EDEN à 8 ans ne montrent pas plus — mais pas moins non plus — de difficultés émotionnelles ou sociales chez les jeunes surdoués.

 

Parmi les difficultés récurrentes minant la recherche sur les personnes dont le QI dépasse un seuil, généralement fixé à 130 (qu'on appelle parfois surdoués ou HQI pour Haut QI), la question de l’échantillonnage est capitale (lire par exemple cet article). La plupart des études reposent en effet sur des échantillons biaisés car sélectionnés dans des sous-populations particulières, typiquement en passant par des cabinets de psychologie, des écoles spécialisées, voire des centres hospitaliers. Il est assez rare de disposer d’un échantillon représentatif choisi dans la population générale et suffisamment important pour permettre d’étudier les particularités des plus hauts QI.

Le cas existe cependant heureusement. La cohorte EDEN en est un exemple. Elle regroupe des enfants "recrutés" avant même leur naissance. Ces enfants ont été suivis régulièrement au moyen de tests et de questionnaires parentaux. Nous avons déjà utilisé cet échantillon remarquable pour analyser les difficultés émotionnelles potentielles particulières des enfants à haut QI à 5-6 ans (article). Les données ne montraient pas de difficultés particulières, mais pas non plus moins de difficultés que chez les enfants au QI plus ordinaire : à 5-6 ans, un QI élevé ne semble ni réduire ni favoriser les difficultés mesurées (émotionnelles, sociales, hyperactivité-inattention, conduite).

Les données à 8 ans de ces mêmes enfants ont été reçues récemment et ont permis de mener des analyses qui seront complétées ultérieurement par les données à 11 ans. Dans ce billet, nous donnons un bref aperçu des conclusions qui découlent de ces analyses.

La figure ci-dessous représente les difficultés émotionnelles telles qu’elles sont mesurées par le SDQ, un questionnaire parental standardisé (ici en ordonnée). L’échantillon est scindé en classes de 20 enfants environ, la dernière classe (à droite) correspondant aux enfants dont le QI dépasse 130. Comme il apparaît sur le graphique, cette dernière classe n’obtient pas des scores particulièrement élevés par rapport au reste de l’échantillon.

chart

Le questionnaire SDQ mesure 5 dimensions : les symptômes de difficultés émotionnelles, les symptômes de troubles de la conduite, les symptômes d’hyperactivité-inattention, les relations avec les pairs et les comportements prosociaux. La table suivante donne les moyennes et écarts type des groupes "normaux" (QI entre 70 et 130) et HQI (QI au-delà de 130) dans les différentes dimensions du SDQ.

Normal HQI
moyenne écart type moyenne écart type d de Cohen
Emotion 8,3 2,1 8,7 1,7 0,17
Conduite 7,7 1,6 7,7 2,2 0,03
Inattention 9,3 2,5 8,5 2,8 – 0,28
Pairs 7,4 1,6 7,5 1,5 0,08
Prosocial 14,3 1,7 14,2 1,8 – 0,10

Voici comment il se lit : le score moyen de difficultés émotionnelles pour le groupe des QI ordinaires est de 8,3, avec un écart type de 2,1. Autrement dit, une différence de 2,1 par rapport à la moyenne de 8,3 est usuel. Le score moyen des HQI est de 8,7, soit 0,3 de plus. Mais comme là encore une différence de 1,7 n'a rien d'extraordinaire, ces 0,3 points de différences ne représentent pas grand chose (ce serait l'équivalent de 2,5 points de QI de différence).

Aucune des disparités observées sur l’échantillon n’est significative, ce qui signifie qu’on ne peut pas généraliser les écarts éventuellement observés à la population générale. Néanmoins, sur l’échantillon étudié on observe des différences dont l’intensité peut être mesurée par le coefficient d de Cohen (dernière colonne, à droite). Un coefficient positif correspond au cas où les HQI ont un score moyen plus élevé. Un coefficient de 0,2 ou moins est considéré comme faible. Un coefficient de 0,5 comme moyen. On voit donc que sur notre échantillon, les différences observées (et qui ne sont pas généralisables car possiblement dues à des variations aléatoires) sont toutes faibles ou très faibles. La différence la plus importante concerne les symptômes d’hyperactivité/inattention pour lesquels les HQI donnent des scores inférieurs.

Ces données, comme de nombreuses autres, ne mettent donc pas en évidence de différences entre les HQI et les autres enfants concernant les difficultés émotionnelles. Ces résultats indiquent que les HQI ne sont ni plus ni moins que les autres sujets à des difficultés sociales ou émotionnelles, en tout cas jusqu’à 8 ans. Il est possible que des différences existent mais ne soient pas détectées dans cette étude. Tout porte à croire qu’il s’agit alors de différences faibles ou qu’elles apparaissent ultérieurement, par exemple à l'adolescence (cet article conclut partiellement dans ce sens).

Pour aller plus loin

  • Gauvrit, N. (2015). Précocité intellectuelle: un champ de recherches miné. ANAE. Approche Neuropsychologique des Apprentissages chez l’Enfant, (132/133), 1-6.
  • Heude, B., Forhan, A., Slama, R., Douhaud, L., Bedel, S., Saurel-Cubizolles, M. J., ... & Kaminski, M. (2016). Cohort Profile: The EDEN mother-child cohort on the prenatal and early postnatal determinants of child health and development. International journal of epidemiology, 45(2), 353-363.
  • Peyre, H., Ramus, F., Melchior, M., Forhan, A., Heude, B., Gauvrit, N., & EDEN Mother-Child Cohort Study Group. (2016). Emotional, behavioral and social difficulties among high-IQ children during the preschool period: Results of the EDEN mother–child cohort. Personality and Individual Differences, 94, 366-371.
  • Richardson, T. M., & Benbow, C. P. (1990). Long-term effects of acceleration on the social-emotional adjustment of mathematically precocious youths. Journal of Educational Psychology, 82(3), 464.
  • Vialle, W., Heaven, P. C., & Ciarrochi, J. (2007). On being gifted, but sad and misunderstood: Social, emotional, and academic outcomes of gifted students in the Wollongong Youth Study. Educational Research and Evaluation, 13(6), 569-586.

15 commentaires pour “Difficultés émotionnelles chez les surdoués à 8 ans ?”

  1. BM 73 Répondre | Permalink

    Bonjour. Combien d'enfants ont participé à cette étude ? Et combien y avait-il de HQI dans le lot ? Et combien de THQI ?

    • Nicolas Gauvrit Répondre | Permalink

      Un peu moins de 1000 enfants au total, dont 17 HQI. Nous n'avons pas étudié le THQI (QI > 145), je crois qu'il n'y en avait qu'un.

  2. quimp Répondre | Permalink

    J'aurais ajouté un "?" à la fin du titre de l'article car les personnes qui tiennent à croire que les surdoué.e.s sont "défavorisé.e.s" ne retiendront que le titre, comme une confirmation/affirmation des problèmes des HQI ;-/

    • Nicolas Gauvrit Répondre | Permalink

      Oui j'ai un peu hésité. En même temps, j'espère que cela fera réfléchir ceux qui lisent l'article et imaginent avoir lu "aucun surdoué n'a de problème émotionnel dans le texte"...

  3. quimp Répondre | Permalink

    Le choix d'un garçon sur la photo est sexiste : vous entretenez le mythe que les garçons seraient plus doués que les filles ou qu'ils seraient plus en souffrance...?

    • Nicolas Gauvrit Répondre | Permalink

      En réalité, j'ai d'abord cherché une photo de fille pour illustrer, bien conscient qu'il y a plus de garçons. Malheureusement, dans les photos libres de droits, celle-ci est la seule que j'ai pu dénicher...

  4. Laurence Duvigneaud Répondre | Permalink

    Bonjour,
    Merci pour cet article.
    Même remarque que quimp : le titre laisse penser (sans y penser)) que les difficultés émotionnelles sont la règle chez les précoces. Et comme généralement on lit en diagonale, voire pas du tout, les textes trouvés sur internet, je parie que les lecteurs, en majorité, retiendront ce qu'ils pensent déjà savoir (comme souvent) : on trouve davantage de troubles émotionnels chez les précoces que chez les normaux.
    Pourquoi ne pas changer le titre ?
    Amicalement,
    Laurence

  5. Lejeune Répondre | Permalink

    Bonjour
    Ce qui me pose question est le petit échantillon des enfants HQI (17). En quoi est-il représentatif ou pas de ce type d enfants. Je aurais aimé trouvé un panel numérique plus important. L ensemble est clair et intéressant. Merci pour cette étude. Affaire à suivre quant aux dissemblances avérées et à prendre en compte chez les enfants précoces pour un accompagnement pro actif et constructif.

    • Nicolas Gauvrit Répondre | Permalink

      L'échantillon n'est pas énorme en effet, mais il est suffisant pour faire des statistiques. Ces statistiques ne supposent pas que l'échantillon est représentatif, mais seulement qu'il est aléatoire. Avec un échantillon de cette taille, on ne pourrait pas détecter un effet faible, c'est pourquoi j'ai indiqué les tailles d'effet observées. Après, comme toute recherche, celle-ci doit être remise dans le contexte du reste des études sur la question. En l'occurrence, elle va dans le sens des travaux précédents.

  6. Corinne DANGAS Répondre | Permalink

    Bonjour,

    Il y a qq jours, un autre article croisé sur les réseaux sociaux (la pseudo science des surdoués) m'a déjà interpellée pour les mêmes raisons.

    Et je partage l'esprit et la finalité visée par les deux articles.

    Mais je reste là encore sinon gênée, au moins perplexe et sur ma faim (a fortiori après ce que laissait entendre l'introduction de l'article), quant à l'échantillonnage et à ce qu'il implique, en constatant que l'échelle de distribution est plafonnée à 140.

    Croyez bien que je m'en voudrais de risquer de contribuer à véhiculer les habituels raccourcis médiatiques mythogènes, stéréotypes alarmistes convenus et autres croyances managérialo-déculpabilisantes sur la sociabilité pathologisante et l'instabilité émotionnelle notoire des ingérables électrons libres à gros quotient (d'emmerdements). (D'ailleurs, au fond, un surdoué ça doit être un peu comme une femme en d'autres temps ou contextes). Mais enfin, si j'osais...
    Allez... car sauf à détenir quelques décennies de pratique de la méditation transcendantale et des facultés d'intériorisation et de lâcher-prise capables de donner des leçons de détachement à un moine bouddhiste centenaire, je ne suis en fait pas très sûre d'avoir pour ma part, encore parfaitement bien saisi par quelle technique miracle d'aucuns seraient supposés (à 8 ans, comme à 20 ou à 50) ne pas être en proie à la plus petite difficulté émotionnelle *spécifique* en se retrouvant ainsi ostensiblement mais savamment, voire répétitivement ou systématiquement réduit à quantité sociétale négligeable au point d'être tronqué, ignoré, effacé, amputé, gommé, assommé, fantômisé ? 😉

    Car si l'on prête à la statistique d'en être une représentation, des détails comme celui-ci peuvent parfois dire beaucoup de la perception institutionnelle et politique du sujet (sujet, à tous les sens du terme)
    Surdoué ou pas, dans bien des domaines, le rôle de minorité réductible - et tôt réduite - à zéro peut parfois être socialement délicat, au moins particulier, à porter. On pourrait même y envisager un angle de questionnement... qui tendrait lui aussi vers la piste d'une différenciation ultérieure ?

    Merci pour le fond de l'article.
    Sincèrement.
    Corinne

    • Nicolas Gauvrit Répondre | Permalink

      Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris votre commentaire, mais voici une tentative de réponse.

      D'abord, le QI n'est pas limité à 140. Les enfants ont été regroupés en classes de 20, et on ne voit pas le plus haut QI sur le graphique (le dernier bâton indique la moyenne des QI dépassant 130). Ceci étant, sur 17 QI dépassant 130, je crois qu'un seul atteint 145. C'est conforme à ce qu'on attend vue la distribution du HQ.

      Ensuite, nous ne disons pas que les HP n'ont pas de problèmes, seulement qu'ils ne semblent pas en avoir plus que les autres, du moins à 8 ans. Dans cette affaires, beaucoup de gens réfléchissent aux problèmes que peuvent rencontrer les HPI, mais négligent de penser aux problèmes que peuvent rencontrer les autres. Ceux qui peinent à comprendre à l'école, ceux qui sont gros, maigres, roux, qui ont des goûts décalés... Bref, cette majorité qui appartient à des minorités et qui, à l'école, peut être rejeté pour ça.

      Enfin, nous ne suggérons nulle part qu'il ne faut pas s'occuper des HPI qui souffrent pour une raison ou une autre. Nous disons juste qu'il n'y a sans doute pas de raison de s'inquiéter a priori parce qu'on découvre que son enfant est HPI : en général, c'est une bonne nouvelle.

      • Corinne DANGAS Répondre | Permalink

        L'existence d'un unique cas à 145 est tout à fait conforme à ce qu'on attend de la distribution et d'un tel échantillonnage.
        Néanmoins ni son unicité-même, ni l'incidence de cette unicité sur la portée de l'échelle affichée (ce qui in fine est "montré" et tient à la taille même de l'échantillon), ne sont institutionnellement, sociétalement, et individuellement neutres (ni transactionnellement entre ces entités).

        Je me réjouis de ne vous avoir rien prêté de tout ce que vous "ne dites pas" et "ne suggérez pas", et nous sommes d'accord sur la conclusion et "cette majorité qui appartient à des minorités".
        En revanche, je suis toujours prudente dans le recours à la hiérarchisation des problèmes pour en minorer ou invalider un. (la faim dans le monde étant généralement le vainqueur toutes catégories) Je pense qu'on peut réfléchir à un problème sans "négliger [ceux] des autres" et que cela peut au contraire permettre de les aborder dans leurs proximités. Comme vous l'avez fait dans votre réponse.

        Car c'est aussi une "bonne nouvelle", par exemple et au hasard, de naître fille. 🙂 Ce qui n'exclut pas toute raison de s'inquiéter : non pas du fait d'être fille... mais de la condition des femmes dans la société, et de la façon dont la société les intègre. Ainsi, ce que je cherchais à décrire était bien la piste d'une erreur d'attribution, un biais d'internalité, une tendance (médiatique, et pas que....) à essentialiser (en l'occurrence ici dans le fait d'être surdoué, comme cause supposée prédispositionnelle à des difficultés émotionnelles : je rappelle en passant qu'on ne s'est pas privés historiquement de faire pareil avec les femmes) ce qui me semble tenir principalement ou émerger sous l'influence ultérieure de causes externes, situationnelles, relever d'équilibres (ou dés-) de rapports sociaux et sociétaux, et de la façon dont ceux-ci s'organisent sous l'influence de certains cadres et structures institutionnels.

        NB être roux, gros ou maigre est théoriquement (ou devrait être) parfaitement neutre vis-à-vis du système éducatif, là où le fait d'être à très faible ou très haut QI ne l'est pas nécessairement formellement (même si ce n'est pas la seule caractéristique en ce cas)

  7. Dabadie Répondre | Permalink

    Bonjour, après lecture attentive, une remarque me revient:
    "encore un presque HQI ou pas et qui a du mal à gérer ses émotions... Il y en a marre de ces parents qui cherchent des excuses à leurs enfants".
    Cependant il semble bien qu'à 128 un enfant soit statistiquement plus disposé à être émotionnellement en difficulté et donc à devenir pénible pour les adultes (enseignants mais aussi parents, peut être même pour le jeune). Ce n'est toujours pas une excuse mais la remarque des collègues prend du sens et c'est confirmé par une étude scientifique. Enfin!
    Merci pour vos travaux que je viens de découvrir et qui relancent mon intérêt pour les neurosciences dans l'éducation à travers des études sérieuses.

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