Les « conspirationnistes » rejettent-ils le hasard ?


Quelques précisions sur le lien entre le conspirationnisme et le slogan "rien n’arrive par hasard".

 

Une "théorie du complot" ironique prétend que les Beatles n'ont jamais existé. Source.

 

Chaque événement tragique, chaque affaire dont bouillonnent les médias, est désormais presque immédiatement suivie d’une flopée de théories du complot plus ou moins fumeuse, censées mieux expliquer l’événement en question que la "version officielle" offerte par les médias et les autorités. Aussitôt après les assassinats de journalistes et dessinateurs dans les locaux de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, des individus qu’on qualifie souvent de "conspirationnistes" ont imaginé qu’il y avait un plan secret, par exemple ourdi par le gouvernement français, à la base de la tragédie. Pour certains, les assassins ne sont jamais entrés dans les locaux du journal, leurs corps ayant en réalité été rapatriés depuis la Syrie, incognito. D’autres glosèrent longuement sur la couleur apparente des rétroviseurs de la voiture qui différait d’une photographie à l’autre, s’étonnaient de la découverte de la pièce d’identité d’un des assassins dans cette même voiture, ou encore se demandaient comment un journaliste proche des lieux du crime pouvait si rapidement être muni d’un gilet pare-balles…

La propagation des théories du complot a parfois des effets inquiétants : des scientifiques ont mis en évidence un lien entre la croyance à des théories du complot impliquant l’industrie pharmaceutique et le refus de faire vacciner ses enfants. Ou encore entre la croyance en des complots impliquant les gouvernements et le rejet de la lutte contre la pollution et les gaz à effet de serre. Dans le domaine politique, les théories du complot semblent être des accélérateurs de radicalisation, favorisant une attitude positive à l’égard des groupes terroristes, alors considérés comme des victimes.

Pour ces raisons, des chercheurs en sociologie et psychologie tentent aujourd’hui de comprendre ce qui différencie les personnes qui adhèrent facilement à ces théories et celles qui les rejettent plus souvent. Des facteurs émotionnels, idéologiques et cognitifs ont été envisagés.

En ce qui concerne les facteurs cognitifs, plusieurs auteurs ont remarqué un fait étrange. L’argumentation conspirationniste fait fréquemment référence à ce qui est présenté comme des coïncidences troublantes. C'est ainsi qu'après l’affaire du Thalys où deux soldats américains en vacances ont empêché in extremis un terroriste de passer à l'acte, des bloggeurs ont illico ironisé sur la présence "comme par hasard" des deux marines. Un terroriste et des soldats américains, dans le même wagon du même train et au même moment, voilà qui semble pour certains esprits hautement improbable, ou en tout cas suspect. Les conspirationnistes semblent donc hyper-vigilants, à l’affut du moindre indice pouvant être interprété comme révélant une volonté humaine.

Des chercheurs ont donc énoncé l’hypothèse que le rejet du hasard est à la base de la pensée conspirationniste : c’est parce qu’ils pensent a priori que rien n’arrive par hasard que certains verraient des complots partout. Leur perception immédiate biaisée leur laisserait penser que des petits détails, pour d’autres insignifiants, sont trop improbables pour ne pas dénoter quelque chose. Il s’agirait donc non d’un raisonnement conscient, mais en quelque sorte d’une distorsion de la perception du hasard, à un niveau quasi-sensoriel. Cette hypothèse s’est répandue tant elle semblait correspondre à la réalité, mais elle n’avait jusque récemment jamais été testée directement.

Avec deux collègues suisses, nous avons fait passer des questionnaires mesurant le niveau d’adhésion aux théories du complot à des volontaires, ainsi qu’une épreuve abstraite dans laquelle ils devaient estimer le caractère plus ou moins aléatoire de suites de pile ou face, dont on leur disait qu’elle pouvait soit avoir été produite au hasard, soit être le fruit d’une tricherie. Les résultats ne montrent aucune différence entre les conspirationnistes et les autres : tous les participants ont répondu en moyenne avec le même niveau de rejet ou d’acceptation du hasard. Qui plus est, tous, conspirationnistes ou non, ont répondu de manière conforme à ce que l’on attendrait selon la théorie mathématique, prouvant qu’ils ne répondaient pas n’importe comment, mais bien selon leur perception à la fois subjective et adéquate de ce qui relève de l’aléatoire ou pas.

Que faut-il conclure de ces résultats ? Pas nécessairement qu’il n’y a pas de rapport entre l’adhésion aux théories du complot et le slogan "rien n’arrive par hasard". En revanche, on peut désormais dire que, si lien il y a, celui-ci n’est pas aussi évident et direct qu’on aurait pu le penser. Il se peut que les arguments conspirationnistes utilisant l’adage "rien n’arrive par hasard" n’interviennent qu’a posteriori, comme une rationalisation d’une croyance fondée sur tout autre chose. Il se peut aussi que le rejet du hasard ne touche que les domaines bien précis où certains croient voir des complots. Tout cela reste à tester, mais ce qui est maintenant presque établi, c’est qu’une disposition générale, un biais sensoriel tendant à rejeter le hasard en toute circonstance, n’est pas à la base de l’adhésion aux théories du complot.

Cette étude montre aussi l’importance des résultats négatifs en science : il a fallu en passer par la publication d’un résultat négatif pour qu’une hypothèse, répétée à l’envi et en passe de devenir une "évidence" pour beaucoup, ne deviennent pas un axiome…

 

Référence

Dieguez, S., Wagner-Egger, P., & Gauvrit, N. (2015). Nothing Happens by Accident, or Does It? A Low Prior for Randomness Does Not Explain Belief in Conspiracy Theories. Psychological sciencehttp://dx.doi.org/10.1177/0956797615598740

Un résumé de l’article en Français est également disponible sur le site de l'Université de Fribourg.


15 commentaires pour “Les « conspirationnistes » rejettent-ils le hasard ?”

  1. HadrienUFO Répondre | Permalink

    "une hypothèse, répétée à l’envi et en passe de devenir une "évidence" pour beaucoup"

    Quelle hypothèse ? L'hypothèse que les conspirationnistes pensent que "les résultats du pile ou face ne sont pas aléatoires" était en passe de devenir une évidence ? J'ai dû rater un épisode...

    Mon hypothèse : le sens commun de "conspirationiste" est différent de la définition qu'en donne la communauté scientifique. Je soupçonne la communauté scientifique de n'avoir jamais regardé Fringe ou X-Files. Pour trouver quelqu'un qui ne croit pas au hasard du pile-ou-face, il faut plutôt aller chercher du côté des voyants ou autres pratiquants des "arts divinatoires", une minorité d'entre eux bien sûr.

    Un terroriste et des soldats américains dans le même wagon est bel et bien improbable. Mais il y a tellement de faits improbables possibles qu'il est finalement très probable de trouver a posteriori des faits improbables parmi l'ensemble des faits passés. Personne, conspirationniste ou non, ne peut réaliser ce calcul de la même manière que ceux des probabilités du pile ou face. Dès lors, pour juger un fait, il faut pondérer différents facteurs:
    1. l'estimation grossière de la probabilité du fait
    2. ce qu'en pense les autres
    3. la logique du complot censé expliqué le fait

    Un conspirationiste aurait tendance à sous-estimer le facteur 2 et sur-estimer le facteur 3. Peut-être sous-estime-t-il le facteur 1 aussi, mais sur la base d'heuristiques qui sont vraisemblablement différentes des mécanismes à l'oeuvre pour le pile ou face.

  2. ThéoLeBeau Répondre | Permalink

    HadrienUFO : C'est pas l'idée que les conspis croient (ou pas) au hasard du pile ou face.
    .
    Une hypothèse courre depuis quelques années (dans une analyse purement neuro-science) qu'ultimement si les conspis sont conspis c'est qu'ils auraient une plus grande propension à voir des suites (faire des liens) où il n'y en a pas.
    .
    Un exemple : je te donne des séries de chiffres, peux-tu identifier celles qui ont été faites aléatoirement de celles qui ont été volontairement truquées ? (parce que des chiffres reviennent plus souvent dans un certains ordre, ce qui trahirait une tricherie ) Une théorie répandue voulait que les gros dévoreurs de théories du complot se trompent plus souvent que les autres en voyant des suites où y'en a pas.

      • Leboeuf Répondre | Permalink

        "voir des suites où y'en a pas", c'est bien écrire une corrélation là où il n'y a que hasard. Il s'agit , précisément, de refuser le hasard... ce que dit donc l'article

  3. Buzz Répondre | Permalink

    Eh bé ! Il en aura fallu du temps pour qu'une étude vienne contredire une des idées reçues les mieux ancrées chez les experts en complotisme. Enfin, j'aimerais quand même bien savoir sur quels critères se base cette étude pour distinguer les conspirationnistes des autres. C'est quoi être conspirationniste pour les auteurs ?

    • Nicolas Gauvrit Répondre | Permalink

      En réalité, on ne fait pas de groupes "conspiationnistes" et "non conspirationnistes". On mesure simplement le niveau d'adhésion aux théories du complot par un score numérique et on cherche un lien entre cette grandeur et la perception du hasard. La catégorisation et la dénomination "conspirationniste" est utilisée ici pour simplifier.

      • Buzz Répondre | Permalink

        Ok, merci. Ça clarifie un peu les choses et ça paraît en effet plus logique mais ça ne change pas vraiment le problème de mon point de vue. Vous mesurez le niveau d'adhésion aux théories du complot pour savoir s'il est lié à une perception erronée du hasard. Donc en gros, plus on adhère à l'énoncé d'une théorie du complot, plus on est conspirationniste. Mais qu'est-ce qu'une théorie du complot ? Ce n'est pas juste une théorie postulant un complot, ni une théorie qui s'avère fausse. Les complots existent et certaines histoires furent longtemps décriées avant d'être reconnues comme fondées. Il y a d'ailleurs un paquet d'histoires vraies qui pourraient très bien passer pour des théories du complot. Une personne qui adhère à un récit populaire postulant un complot qui s'avère finalement vrai est-elle toujours conspirationniste ? De même une personne qui adhère à un récit officiel postulant un complot qui s'avère faux n'est-il pas tout autant conspirationniste dans ce cas ? Pour moi, il y a beaucoup trop d'arbitraire autour des notions de théorie du complot et de conspirationnisme pour se baser sur ces seules classifications, quelque soient les degrés d'adhésion qu'on veut bien y mettre. Le problème, selon moi, n'est pas tant ce que les gens croient, mais la manière dont ils y croient et défendent leurs opinions, ce qui ne se limite pas à ceux qu'on qualifie à tort et à travers de théoriciens du complot ou de conspirationnistes.

  4. ThéoLeBeau Répondre | Permalink

    @Buzz. C'est là le hic. Personnellement la raison pour laquelle j'aime bien cette étude c'est que j'exècre cet abus de psychologisme lorsqu'il s'agit de composante politique. Sinon on se réveille avec des truismes du genre "Saddam Hussein est paranoïaque" à l'époque ou la moitié de la planète incluant sa propre population voulait sa peau.
    .
    Surtout que ça ne décontingente pas de démonter telle ou telle théo. du complot. postuler en tant que tel en premier lieu. En pseudo-science c'est la même chose. L'effet placebo explique bien pourquoi un pseudo-médicament semble avoir des effets lorsqu'il n'en existe aucun. Sauf que l'Aspirine (qui fonctionne) possède ET un effet ET un effet placebo en même temps.

  5. Devotchka Répondre | Permalink

    Ca aurait été intéressant de faire un test semblable à celui qui permet d'évaluer le taux de hasard (la suite de pile ou face) en créant un contexte. Je pense que la question des conspirationnistes c'est moins "est-ce que c'est probable que ça et ça qui arrivent au même moment ce soit simplement du hasard / une coïncidence", que la question "à qui profite le crime ?". Si on faisait une série de test de type "c'est de la triche ou du hasard ?" en plaçant des nuances différentes de relation de pouvoir (un coup c'est le Président de l'univers contre le pechno du coin, un autre c'est le professeur contre l'élève, un autre c'est le terroriste contre le parisien, que sais-je), j'imagine (hypothèse) qu'on verrait une élévation graduelle de la tendance à penser que c'est de la triche, en fonction du niveau de relation de pouvoir (du moins chez les "conspirationnistes") (et ça pourrait être intéressant de vérifier si cette hypothèse ne s'appliquerait qu'aux conspirationnistes ou à tout le monde, dans quels cas y'a plus de résistance malgré des contextes relativement semblables, genre est-ce qu'un non conspirationniste fait plus confiance à son président qu'à son voisin, ou autre).

    Bref, à mes yeux, c'est moins une question de hasard que de probabilité que quelqu'un qui a du pouvoir ne se serve pas de ce pouvoir pour renforcer son pouvoir. (Ca pourrait être intéressant d'ailleurs d'étudier la manière dont les complotistes "projettent" du pouvoir sur les dirigeants en le comparant à des non-complotistes : les premiers auraient peut-être tendance à estimer que le champ d'action des dirigeants comme beaucoup plus grand que ne l'estimerai un non conspirationniste. Ce qui signifierai (toujours hypothétique) que finalement, le principal argument à étudier pour vérifier la fiabilité des théories complotistes, c'est la réalité du pouvoir, de la possibilité même de réaliser quelque chose parce qu'on est président, maire, ou délégué de classe (ça permettrait pas de dire que les théories conspirationnistes sont vraies ou fausses mais ça permettrait au moins de savoir si il y a un biais dans ce sens ou non)

    • Nicolas Gauvrit Répondre | Permalink

      Bonjour

      Bref, à mes yeux, c'est moins une question de hasard que de probabilité que quelqu'un qui a du pouvoir ne se serve pas de ce pouvoir pour renforcer son pouvoir.

      Oui, nous sommes d'accord avec cela, c'est même la conclusion de notre étude. L'idée était justement de voir s'il y avait quelque chose de plus "profond" (perceptif) que cela, et nous montrons que ça ne semble pas être le cas. C'est pourquoi pour notre travail très ciblé, il était important de supprimer le contexte politique (par exemple) pour bien différencier ce qui vient d'une perception de la politique et du monde, et ce qui viendrait d'un niveau plus perceptif. Mais d'autres études sont déjà en cours pour étudier plus finement les niveaux que vous évoquez.

  6. Eric Répondre | Permalink

    Tout le monde retrace (parcourt intellectuellement) une suite d'évènement suivant un "chemin critique" qui fait les liens entre chaque évènement.

    Le complotiste va remplacer un lien (le hasard mais pas seulement) par une décision humaine car ca lui semble plus probable.

    Sur savoir qui est le complotiste et qui ne l'est pas, c'est uniquement en sachant la vérité qu'on peut trancher. Est-ce complotiste de croire en la Shoa ? Est-ce complotiste de croire que le GIEC ment au sujet du réchauffement climatique ?

    • Nicolas Gauvrit Répondre | Permalink

      En fait on ne définit pas les gens comme complotistes ou non. On mesure simplement une propension générale à croire aux complots (vrais ou faux, on n'en sait rien avec certitude).

      • JF Répondre | Permalink

        Je vous rejoins entièrement à ce sujet. Oui il y a des propensions à le devenir... Toutefois, il faut bien avouer que des complots ont bel et bien exister dans l'histoire. Connaître ces histoires fait ressurgir une hypothèse supplémentaire pour expliquer un drame par exemple. De plus, ces théories que l'on voit fleurir partout forcent l'intelligence de tout un chacun à s'affiner. Par contre, l'afflux de théories farfelues peut à terme amener les gens intelligents à peut-être remettre en cause une conspiration bien réelle. Et à la limite, si des gens devaient en fomenter une à l'heure actuelle, il serait extrêmement facile de berner même les esprits les plus brillants en brouillant les pistes avec des stéréotypes propres aux fanas des conspirations. A méditer...

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