Renifler du champignon pour arriver à l’orgasme ?

15.10.2015 par Nicolas Gauvrit, dans pseudo-science

Affaire du champignon à orgasmes : les enquêteurs n'excluent pas la piste d'un canular.

Phallus Indusiatus

Depuis quelques jours, une nouvelle présentée comme scientifique fait le tour de la toile : un champignon rare poussant sur les hauteurs de Hawaii provoquerait de fantastiques orgasmes chez les femmes qui les hument. Cette annonce s'appuie apparemment sur un article scientifique sérieux publié dans une revue de mycologie internationale. Enquête.

Cette "découverte" refait surface, reprise à grand fracas ici ou depuis quelques semaines (et en fait sur des dizaines de blogs d'information scientifique) : un champignon orgasmique (probablement le Phallus Indusiatus) pousserait à Hawaii, selon un papier publié en 2001 dans une revue scientifique. Flairer ce champignon que les hommes trouvent puant suffirait à envoyer une femme sur deux au septième ciel. Quelques sites expriment cependant des doutes sur la véracité de cette histoire... et ils ont bien raison, car elle ne tient pas debout.

Une vraisemblance a priori très faible

Notons d'abord qu'un tel phénomène serait pour le moins surprenant : les auteurs du texte à l'origine de cette histoire (John Holliday et Noah Soule) proposent comme seule explication que le champignon fabrique des composés volatiles similaires à des hormones que l'homme produit pendant l'acte sexuel. Ils n'ont pas mis en évidence de tels produits, et cette explication reste donc totalement conjecturale. Mais même si c'était le cas, il suffirait donc à une femme sur deux de renifler un peu d'hormone masculine pour atteindre l'orgasme presque immédiatement ? Voilà qui serait bien étrange, sachant que beaucoup de femmes ne connaissent l'orgasme que rarement, certaines jamais.

Le champignon, s'il s'agit bien du Phallus Indusiatus, est connu pour son odeur fétide attirant les mouches. Les auteurs de l'article indiquent que tous les hommes ont trouvé son odeur répugnante, ce qui a priori ne favorise pas l'orgasme. Le fait qu'une affirmation soit peu crédible ne la rend certes pas fausse, mais souvenez-vous qu'un énoncé extraordinaire requiert des preuves extraordinaires, ce qui est très loin d'être le cas ici.

La revue et les auteurs

La revue où est publiée la nouvelle existe bien (International Journal of Medicinal Mushrooms), et c'est une revue scientifique de mycologie. Avec un Impact Factor de 0,93 environ, il s'agit a priori d'une petite revue, mais elle n'est pas mentionnée dans les listes de fausses revues ou de revues prédatrices. De ce côté-là, nous pouvons être rassurés.

Lorsqu'on fait des recherches sur les auteurs, les choses deviennent étranges : ni l'un ni l'autre n'est chercheur. Noah Soule est indiqué dans la revue comme travaillant aux Laboratoires Next. Cette entreprise privée a été créée en 2001 à Hawaii, l'année de la publication de l'étude, et dissoute deux ans plus tard. Elle vendait des crèmes pour la peau et des suppléments alimentaires. John Holliday est le fondateur d'une autre entreprise, Aloha Medicinals, qui produit des champignons bio aux vertus médicinales. Celle-ci existe toujours.

Ce n'est pas tout. Voilà deux hommes qui découvrent un fait extraordinaire, le publient dans une petite revue, et s'arrêtent là. Depuis que leur annonce fait le tour du monde, des blogueurs anglophones les ont contactés, ce qui nous amène à une autre surprise : loin d'être fiers de leur découverte, les auteurs semblent la minimiser autant que possible, indiquant que leur étude ne prouve rien. Cette attitude très étrange de la part de grands découvreurs la serait beaucoup moins de la part de personnes dont le canular prend des proportions imprévues... où qui se sont aperçus de leur erreur.

L'article

Mais allons maintenant au cœur et lisons donc le fameux article, qui se trouve dans le volume 3, page 162 de la revue... oui, vous avez bien lu, il tient sur une page, et même une demi-page, car il ne contient qu'un paragraphe !

"L'article" de Holliday et Soule.

"L'article" de Holliday et Soule.

Comme vous pouvez le voir, il ne s'agit pas d'un véritable article scientifique, mais d'un bref résumé. Le numéro 3 de la revue est entièrement consacré à cela : il regroupe les résumés d'une conférence de mycologie. Or, un tel compte-rendu n'a pas du tout la même valeur qu'un véritable article scientifique, car les organisateurs ont tendance à accepter tout et n'importe quoi (chaque participant payant un droit d'entrée, souvent de l'ordre de 400$). Ceci dit, même pour un résumé de conférence, ce texte est très loin des standards habituels : Par exemple, il n'indique pas précisément l'espèce de champignon utilisée (elle est présentée comme une espèce nouvellement découverte... alors que des rumeurs persistantes la désignent depuis longtemps comme aphrodisiaque), ni le nombre de participants qui ont reniflé le-dit champignon, ni la méthode, ni même les résultats !

Que faut-il en conclure ?

Encore une fois, une nouvelle s'est répandue sur la toile, déformée et reproduite sans vérification y compris sur des blogs habituellement prudents. L'article lui-même n'est pas un texte scientifique, mais une brève dont une revue de diffusion scientifique ne voudrait pas pour cause de manque de détails. Les auteurs ne sont pas des chercheurs. Quant à leur comportement, il laisse vraiment penser qu'il s'agit en fait d'un canular. Et si ce n'est pas un canular, les 16 femmes qui ont reniflé le champignon et dont 6 ont déclaré avoir ressenti un orgasme ont sans doute été influencées par la légende locale concernant les vertus du champignon. Il n'est pas impossible qu'elles aient alors interprété un haut-le-cœur comme une sorte d'orgasme. Qui sait si, finalement, les auteurs n'ont pas ainsi découvert les 6 femmes qui ne savaient pas ce qu'est un orgasme dans leur échantillon ?


3 commentaires pour “Renifler du champignon pour arriver à l’orgasme ?”

  1. Mel Répondre | Permalink

    Aaah merci ! Je trouvai ça louche j'ai voulu avoir plus d'infos pour le faire mon idée 🙂 génial cet article

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