A propos de l’article « La méthode Vidal »

23.07.2014 par Franck Ramus, dans Non classé

Nicolas Gauvrit et moi-même avons écrit un article intitulé "La méthode Vidal" pour le numéro 309 de la revue Science et pseudo-sciences, qui recense et critique les principaux arguments utilisés par Catherine Vidal pour balayer les différences cognitives et cérébrales entre les sexes. Je ne peux que vous inviter à lire ce numéro de SPS, qui contient tout un dossier spécial sur le thème "Masculin/féminin", pour lequel Nicolas, Peggy Sastre et moi-même ont contribué plusieurs articles.
Parce que le message nous semble important, nous avons également diffusé l'article "La méthode Vidal" en avant-première sur le blog de Nicolas Gauvrit.  La version finale telle que publiée est également disponible.
Comme cet article génère beaucoup de commentaires et d'interrogations, nous avons de plus accordé une interview à Peggy Sastre, qu'elle a diffusée sur Le Plus du Nouvel Obs. Ci-dessous je colle l'intégralité de cet entretien, afin que notre approche et nos motivations soient parfaitement clairs. J'y ajouterai également quelques nouvelles questions qui ont surgi, auxquelles il me paraît important de répondre.
Pourquoi avoir écrit un article aussi critique à l’égard de Catherine Vidal ? Vous lui en voulez personnellement ?
Pas du tout ! La personne n’est pas en cause. D’ailleurs notre article ne contient aucune attaque personnelle, nous nous focalisons sur le contenu de ce qu’elle dit et écrit, sur le sujet spécifique des différences entre les sexes. Nous ne faisons d’ailleurs pas une fixation sur elle : avant même cet article, nous avions déjà publié une critique du dossier du Nouvel Observateur sur le même sujet.
Son discours est donc si discutable ?
Oui. Tout chercheur qui connait bien la littérature scientifique sur les différences entre les sexes ne peut que constater qu’elle en présente une vision extrêmement parcellaire et déformée. Et le pire, c’est que cela n’est même pas utile pour atteindre son objectif militant, qui est de réduire les inégalités entre les sexes et les injustices faites aux femmes. Objectif que nous partageons évidemment, mais nous considérons qu’on ne peut pas faire avancer durablement une cause, aussi louable et importante soit-elle, en diffusant des contre-vérités. Ce genre de « mensonge pieux » finit toujours par être découvert et par se retourner contre ses auteurs, nuisant ainsi à leur cause.
Neurobiologiste à l’Institut Pasteur, n’est-elle pas suffisamment compétente pour parler du cerveau?
Il ne suffit pas d’être neurobiologiste pour pouvoir parler de manière compétente de tous les sujets concernant le cerveau ! Pour ce que nous en savons, Catherine Vidal est spécialiste de l’impact des maladies infectieuses sur le cerveau. Elle n’est pas chercheuse en neurosciences cognitives ou en psychologie. A notre connaissance, elle n’a jamais publié la moindre recherche sur les différences entre les sexes dans les revues scientifiques internationales. Dans ses livres, dans ses conférences et dans les médias, elle s’exprime donc sur un sujet qui n’est pas son domaine d’expertise. Cela ne suffit évidemment pas pour dire qu’elle est incompétente sur le sujet (nous ne le disons d’ailleurs pas).
En l’occurrence, nous ne sommes pas non plus des experts reconnus au niveau international sur ce sujet. Mais tout chercheur compétent en psychologie ou en neurosciences devrait être capable de lire les articles scientifiques de ce domaine et d’en faire une synthèse, s’il y consacre suffisamment de temps et d’efforts. C’est ce que nous estimons avoir fait. FR enseigne depuis plusieurs années un cours de master 2 sur le sujet, qui l’a amené à passer très soigneusement en revue tout ce pan de la littérature scientifique. C’est en faisant cet exercice que nous avons constaté le décalage important entre l’état des connaissances scientifiques et la vision qu’en propage Catherine Vidal. Nous avons également constaté qu’elle utilisait des arguments erronés dans des domaines connexes sur lesquels nous possédons aussi une expertise, comme l’intelligence ou la plasticité cérébrale.
Tout de même, de là à écrire tout un article pour démonter un par un tous ses arguments, n’est-ce-pas un peu exagéré ? Que vous a-t-elle fait ?
Il est vrai qu’il est rare qu’un chercheur prenne la plume pour dénoncer publiquement le discours d’un autre chercheur (en dehors des revues scientifiques, où le débat est normal), et cela peut paraître un peu agressif. Pour que cela se produise, il faut qu’un certain nombre de facteurs soient réunis et de bornes dépassées. En l’espèce, nous considérons que c’est largement le cas. Cela fait maintenant dix ans que le discours de Catherine Vidal s’étale dans un nombre considérable de livres, conférences et médias. De plus, à force d’inonder tous les médias, elle est maintenant prise au sérieux dans tous les comités d’éthique, les groupes de réflexion sur l’égalité entre les sexes, etc. Elle a réussi le tour de force de s’imposer auprès du public et des décideurs comme l’experte nationale sur les différences entre les sexes, alors même qu’elle n’a jamais produit la moindre recherche scientifique dans ce domaine !
Il faut bien comprendre que pour un scientifique, la valeur suprême est la vérité. C’est la motivation de tout notre travail quotidien, c’est ce vers quoi nous tendons, nous ne l’atteignons jamais mais nos travaux nous permettent de nous en rapprocher toujours plus. Il est extrêmement désagréable pour un scientifique de voir un sujet qu’il connaît bien totalement déformé dans les médias et les discours publics. A la longue cela finit par produire en nous une dissonance insupportable. Cela nous interroge aussi sur notre responsabilité de chercheur : si nous, ayant une expertise sur un sujet scientifique, ne faisons pas l’effort d’intervenir dans le débat public pour diffuser la connaissance, et éventuellement corriger des représentations erronées des données scientifiques, qui le fera ? C’est simplement pour cela que, l’un et l’autre, nous nous adressons régulièrement au grand public et aux décideurs sur les sujets sur lesquels nous avons une expertise et que nous jugeons mal traités dans les médias ou dans la société (développement de l’enfant, troubles cognitifs, éducation…[1]). Le discours de Catherine Vidal sur la différence entre les sexes n’est qu’un cas parmi d’autres, mais c’est un cas qui nous perturbe depuis longtemps et sur lequel il était plus que temps d’intervenir.
Vous avez choisi de critiquer point par point sa conférence à TEDx Paris. N’est-ce pas déloyal d’opposer des études scientifiques à une conférence grand public, qui par nature est un exercice de vulgarisation difficile, en temps très limité, dans lequel on ne peut faire passer qu’un message très simplifié ?
Il est tout à fait juste que dans une conférence TEDx on ne peut faire passer qu’une quantité d’information limitée, on peut difficilement déployer des argumentaires complexes, montrer des données en détail, et justifier précisément tout ce que l’on affirme. FR en a récemment fait l’expérience lors de l’enregistrement d’une conférence TEDx précisément sur le même sujet. Néanmoins, le format court et grand public n’oblige aucunement à dire des choses fausses et à faire des raisonnements qui ne se tiennent pas. Il faut raccourcir et simplifier, certes, mais sans déformer ni dénaturer.
Par ailleurs, les lecteurs de Catherine Vidal pourront constater que les mêmes arguments se retrouvent à l’identique dans ses nombreuses publications écrites, par exemple son livre « Cerveau, sexe et pouvoir », ou encore différents articles que l’on peut consulter en ligne, par exemple celui que l’on trouve sur le site de l’Education Nationale (!), celui paru dans la revue « L’orientation scolaire et professionnelle » ou encore celui publié dans la revue Diogène. Dans ces textes, Catherine Vidal n’a pas l’excuse de devoir se plier à un format court et grand public. A la lecture de ces textes, il nous semble que sa conférence à TEDx Paris reflète bien le contenu général de son discours.

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