Autisme: que penser de la piste microbienne?

L'hypothèse d'une infection bactérienne à l'origine d'au moins une partie des cas d'autisme, avancée par Luc Montagnier, avait déjà fait l'objet d'une mention en décembre 2010. Plus récemment, elle est réapparue sous forme d'une communication à l'Académie de Médecine, d'une interview filmée sur internet, et sur le site de Luc Montagnier, où l'on peut lire l'article suivant: Autisme: la piste microbienne. Depuis, l'information tourne en boucle sur les forums, dans les associations, et suscitent de grands espoirs chez certains parents d'enfants autistes. Ces espoirs sont-ils légitimes?

L'hypothèse est-elle plausible?

En tous cas il n'y a aucune raison de la balayer d'un revers de main, en la considérant comme ridicule ou incompatible avec les connaissances déjà acquises sur l'autisme. Il est déjà avéré que les causes de l'autisme sont multiples et hétérogènes (à  la fois au sein des facteurs génétiques et des facteurs environnementaux). Il y a à la fois des causes multiples au sein de chaque individu, et des causes différentes entre individus. Le fait qu'une attaque bactérienne puisse faire dérailler le développement du cerveau, c'est déjà connu par ailleurs, donc l'hypothèse que cela puisse contribuer à l'autisme n'est pas absurde. Il est donc parfaitement légitime que cette hypothèse fasse l'objet de recherches.
L'hypothèse est-elle prouvée?
Non. Les travaux sont en cours. Lorsqu'ils seront terminés, les résultats seront analysés, interprétés, un article sera écrit, soumis à une revue scientifique internationale, expertisé par des scientifiques qualifiés, et s'il passe certains critères minimaux de validité méthodologique, il sera publié dans une revue spécialisée. A ce moment-là seulement, on pourra dire qu'il y a des éléments tangibles, au moins un début de preuve en faveur de cette hypothèse. Dans ce cas, d'autres équipes indépendantes devront répliquer ces travaux avec succès, pour qu'on considère que les données sont convergentes et qu'on accepte enfin l'hypothèse comme prouvée.
Les éléments avancés à l'appui de cette hypothèse sont-ils au moins corrects?
Sur l'essentiel, c'est impossible à dire. Il n'y a pas de raison a priori de contester les mesures que Montagnier rapporte avoir faites dans le sang des personnes autistes. Mais comme ces travaux ne sont pas publiés, les données ne sont pas révélées, il est impossible de vérifier quoi que ce soit et de se faire une opinion indépendante sur le sujet.
Certains des arguments mineurs avancés par Montagnier peuvent sembler un peu fallacieux. Jusqu'à preuve du contraire, il n'y a pas d'épidémie d'autisme. Il y a une augmentation des cas diagnostiqués, qu'il y a toutes les raisons d'attribuer 1) à l'élargissement des critères diagnostiques; 2) au fait que l'autisme est de mieux en mieux reconnu, qu'un nombre croissant de professionnels de santé se sont formés sur l'autisme et sont donc en mesure de faire des diagnostics (j'ai maintenant écrit tout un article à ce sujet). Il n'y a aucun élément permettant d'affirmer qu'il y a une augmentation réelle du nombre de cas, et donc pas de nécessité de rechercher des causes environnementales apparues récemment. La dernière fois qu'une épidémie d'autisme a été invoquée pour justifier une nouvelle hypothèse, il s'agissait du triple vaccin MMR en Grande-Bretagne, et cette hypothèse s'est avérée totalement fausse.

Evoquer les troubles intestinaux n'est pas non plus un argument déterminant en faveur d'une piste microbienne. L'association de troubles intestinaux à l'autisme est bien connue depuis longtemps, et c'est un fait intéressant, mais cela reste compatible avec une grande variété de mécanismes. Par exemple, les mêmes gènes qui font dévier le développement cérébral pourraient aussi avoir une influence sur la digestion, la plupart de ces gènes étant exprimés dans de nombreux organes. Par ailleurs, on ne peut ignorer que les enfants autistes ont souvent un régime très sélectif, qu'ils ingèrent parfois des choses peu comestibles (par exemple de la terre), et ceci peut suffire à provoquer des troubles digestifs chroniques. Néanmoins, ces arguments sont relativement périphériques, l'hypothèse de Montagnier pourrait être correcte même s'il les invoque à tort. Seules les données biologiques et cliniques permettront de trancher.

Si rien n'est prouvé, pourquoi on en parle, alors?

On se demande bien. La déontologie de la recherche scientifique impose de ne pas annoncer aux médias et au public des résultats qui n'ont pas encore été expertisés et acceptés dans une revue scientifique internationale. Sinon, le risque est de susciter d'immenses espoirs, ou au contraire de créer des vents de paniques totalement injustifiés, sur la base de données insuffisantes, incomplètes, ou inexistantes, qui seront ultérieurement démenties.

Il est donc incompréhensible que Luc Montagnier se permette, non seulement d'évoquer ses hypothèses, mais d'annoncer des résultats spectaculaires (guérison de 60% cas d'autisme, excusez du peu!) sans la moindre publication scientifique, sans la moindre donnée à l'appui. Les familles sont déjà suffisamment désespérées et à la merci des charlatans de tous poils pour qu'on s'abstienne de leur faire miroiter de nouveaux miracles. Peut-être que ses résultats sont véritablement miraculeux et qu'ils vaudront à Montagnier un deuxième prix Nobel, mais en attendant qu'ils soient publiés il est irresponsable de communiquer ainsi à leur sujet.

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