Est-ce que je fais des sciences humaines et sociales (SHS) ?

Il parait que certains se posent cette question étrange. Personnellement, je ne me suis jamais posé aucune question au sujet de mon positionnement disciplinaire. Je pose les questions scientifiques qui m’intéressent, et j’essaie d’y répondre par toutes les méthodes pertinentes et en puisant dans toutes les disciplines qui ont quelque chose à en dire. C’est l’idée que je me fais de la recherche scientifique.

Les frontières disciplinaires, je les franchis quotidiennement, simplement parce que mes recherches l’exigent. Je puise dans les littératures et dans les méthodologies de multiples disciplines, en évitant de me laisser enfermer dans une seule culture ou communauté disciplinaire.

Pour moi les disciplines sont un héritage de l’histoire des sciences, elles sont aussi un mal nécessaire pour les institutions qui doivent bien catégoriser les recherches et les filières d’enseignement. On ne peut pas s’en passer, mais elles ne doivent pas pour autant gouverner ou contraindre l’avancement de la science.

Les questions du style « fait-il vraiment des SHS ? » me semblent avant tout relever d’une logique de défense de pré carré, d’identité communautaire, voire d’affiliation tribale, à laquelle je refuse de souscrire.

Toutefois, si l’on veut vraiment une réponse à la question, il y a en fait de multiples manières de l’aborder.

Du point de vue de la formation

J’ai un diplôme d’ingénieur. Au cours de mes études d’ingénieur, j’ai fait non seulement une majeure en mécanique des fluides, mais aussi de la biologie, des sciences cognitives, et une autre majeure en économie, avec un mémoire sur les systèmes d’enchères.

J’ai un doctorat de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), le temple français des SHS. C’est un doctorat en sciences cognitives, du fait que j’ai coché la case Sciences cognitives à la remise de la thèse, parce que ça reflétait bien l’interdisciplinarité de mon travail, mais j’aurais aussi bien pu cocher la case Psychologie.

J’ai aussi une habilitation à diriger des recherches de l’Université Pierre et Marie Curie, en Sciences de la vie et de la santé.

En résumé, au cours de ma formation, j’ai coché les cases : sciences de l’ingénieur, SHS, sciences de la vie.

Du point de vue institutionnel

J’appartiens au CNRS. J’ai été recruté et mes travaux sont évalués par la section 26 « Cerveau, cognition, comportement », qui dépend de l’Institut des Sciences Biologiques, mais qui couvre de la psychologie sociale aux neurosciences computationnelles.

J’appartiens au Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique, qui dépend du CNRS (affiliation primaire à l’Institut des sciences biologiques et secondaire à l’Institut des sciences humaines et sociales), de l’ENS-PSL, et de l’EHESS. Lorsque ce laboratoire est évalué par le Haut Conseil de l’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (HCERES), il l’est en premier lieu au titre du domaine Sciences humaines et sociales, et secondairement au titre du domaine Sciences et technologie.

J’appartiens à l’Ecole Doctorale « Cerveau, Cognition, Comportement », qui balaye de la philosophie de l’esprit à la neurobiologie moléculaire.

Bref, je suis affilié à de multiples institutions au titre à la fois des sciences de la vie et des SHS.

Du point de vue de la recherche

Depuis le début de ma thèse, ma recherche recouvre de multiples disciplines : linguistique, psychologie, neurosciences. La psychologie est la discipline centrale qui est présente dans presque toutes mes recherches, notamment : psychologie du développement, psycholinguistique, psychologie de l’éducation. Je participe aussi à des travaux de génétique, je touche un peu à l’épidémiologie, à la médecine (pédiatrie, neurologie, psychiatrie), et je fais de plus en plus de sciences de l’éducation.

Pour une approche plus objective de la question, on peut vérifier que j’ai publié dans des revues scientifiques spécialisées relevant de toutes ces disciplines. On peut aussi faire une analyse à partir des bases de données de publications, comme Scopus. Le graphique ci-dessous présente les disciplines dont relèvent les revues dans lesquelles j’ai publié.

Figure 1. Répartition disciplinaire des revues scientifiques dans lesquelles j’ai publié mes recherches. Une revue peut être associée à plusieurs disciplines, les nombres indiqués sont donc supérieurs au nombre d’articles uniques. Source : Scopus, author profile, documents by subject.

Cette analyse confirme que la psychologie est ma discipline principale. En ajoutant les catégories Social Sciences et Arts and Humanities, les SHS représentent 46% des étiquettes disciplinaires attachées à ces revues, et concernent plus des trois-quarts de mes articles.

Si l’on regarde les choses sous l’angle de l’impact de mes recherches sur les différentes disciplines, sur mes 20 articles les plus cités, 12 relèvent principalement de la psychologie, 6 des neurosciences, et 2 de la linguistique. Mon article le plus cité est une étude de psychologie expérimentale, le second est une étude de phonétique (SHS).

En termes de financement de mes recherches, ma principale source de financement est l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), qui examine les projets en les répartissant dans des comités thématiques ou disciplinaires. Les comités qui examinent mes demandes de financement varient en fonction de la nature des mes projets. Sur les 4 projets qui m’ont été financés par l’ANR, deux l’ont été par des comités relevant des Sciences de la vie (projets Genedys et Dysbrain), un par un comité relevant des SHS (projet Socodev) et un par un programme thématique interdisciplinaire (Déterminants sociaux de la santé ; projet Dyseden).

Ces dernières années, j’ai également participé à deux projets financés par le Programme d’Investissements d’Avenir (PIA ; projets « Parcours connectés » et « SIDES 3.0 »). Dans les deux cas, il s’agissait de programmes interdisciplinaires portant sur l’éducation et relevant principalement des SHS.

Du point de vue de l’expertise

J’expertise des articles pour des revues scientifiques aussi diverses que celles dans lesquelles je publie. On peut en voir une liste sur Publons. On y retrouve des revues de psychologie, neurosciences et autres dans à peu près les mêmes proportions que pour mes publications.

J’expertise aussi des projets de recherche pour des agences de financement, principalement l’ANR et le European Research Council (ERC). Pour l’ANR, j’expertise des projets de recherche qui me sont généralement envoyés par le Comité d’évaluation 28, correspondant à l’axe 4.3 « Cognition, éducation, formation », qui relève du Domaine 4 « Sciences humaines et sociales » (cf. p. 32). Lorsque j’ai siégé dans un comité d’évaluation, c’était le CE 28.

Pour l’ERC, j’expertise des projets soumis au panel SH4 « The human mind and its complexity », qui comme la nomenclature de l’ERC l’indique, fait partie des « Social sciences and Humanities ». Lorsque j’ai siégé dans un jury de l’ERC, c’était aussi le panel SH4.

J’ai également siégé dans un jury du PIA « Pôles pilotes de formation des enseignants et de recherche pour l’éducation », qui comme son nom l’indique concernait la recherche et la formation en éducation, et donc relevait des SHS.

J’expertise enfin des projets pour diverses institutions françaises et étrangères, à nouveau sur mes domaines d’expertise : psychologie, éducation et neurosciences cognitives.

Du point de vue de l’enseignement

De 2014 à 2020, j’ai été professeur attaché de psychologie à l’Ecole Normale Supérieure.

Je suis co-responsable d’un Master de sciences cognitives, dans lequel on admet des étudiants de multiples disciplines : philosophie, linguistique, psychologie, biologie, médecine, mathématiques, informatique, ingénierie… On y enseigne toutes ces disciplines, et les élèves font des stages dans toutes ces disciplines et toutes leurs combinaisons possibles.

Ce master dépend de l’ENS-PSL, de l’Université de Paris, et de l’EHESS. En fonction de l’établissement d’inscription et du parcours de l’étudiant, il délivre une mention « sciences cognitives » d’un master « Sciences, technologies, santé », ou d’un master « Sciences humaines et sociales ».

J’ai enseigné pendant de nombreuses années un cours intitulé « Gènes, cerveau, environnement et développement cognitif », qui balayait de l’anthropologie à la génétique en passant par la psychologie et les neurosciences. Actuellement j’interviens surtout dans des cours qui portent sur l’éducation et les liens entre sciences cognitives et société.

Je fais aussi de la formation professionnelle, surtout en direction des enseignants et de leurs formateurs, sur des sujets qui relèvent principalement de la psychologie de l’éducation. Je participe aussi occasionnellement à la formation de professionnels de santé (médecins, orthophonistes, infirmiers, cadres) et de psychologues.

Conclusion

De toute évidence, mon parcours de chercheur est fondamentalement interdisciplinaire. Les disciplines sur lesquelles je m’appuie sont à peu près également réparties entre les sciences humaines et sociales et les sciences de la vie et de la santé. Quel que soit l’aspect de ma carrière que l’on considère (formation, recherche, enseignement, expertise), ces différentes disciplines sont représentées. On peut donc retourner le problème dans tous les sens, on est bien obligé de conclure que : Oui, je fais des SHS. Et non, je ne fais pas que ça.


7 commentaires pour “Est-ce que je fais des sciences humaines et sociales (SHS) ?”

  1. B ouchard Répondre | Permalink

    Cela vous donne-t-il autorité et compétence pour parler dans toutes les disciplines ? Votre comparaison du code alphabétique et des idéogrammes témoigne qu'en linguistique au moins, vos compétences ne couvrent pas l'ensemble du champ.

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      Je n'ai jamais revendiqué autorité et compétence pour parler dans toutes les disciplines, ni dans, ni hors des SHS. Pour un chercheur, la seule chose qui l'autorise à parler en public en tant que chercheur, c'est l'expertise sur un sujet donné, c'est tout. L'appartenance à une discipline n'est pas pertinente (il y a au sein même de la psychologie des tas de sujets auxquels je ne connais pas grand-chose et sur lesquels je ne m'autoriserais pas à m'exprimer).

      En l'occurrence, sur le sujet de l'apprentissage de la lecture, je pense avoir une expertise suffisamment reconnue (par les autres experts internationaux du sujet) pour pouvoir m'exprimer dessus, quoi qu'en pensent certains journalistes français. Y compris sur l'apprentissage de la lecture en Chinois, sujet que je connais très bien, j'ai même travaillé dessus avec l'une des expertes mondiales (Pr Hua Shu), avec qui nous avons publié plusieurs articles.

      Votre problème est ailleurs: vous restez bloqué sur l'analogie que j'ai faite dans une conférence entre apprendre à lire une langue alphabétique par méthode idéovisuelle, et apprendre à lire en Chinois. C'est une simple analogie, qui comme toute analogie vaut ce qu'elle vaut et a ses limites. Mais qui a le mérite de faire aisément comprendre l'absurdité de vouloir apprendre à lire une langue alphabétique en se passant du code alphabétique. C'est la seule fonction de cette analogie dans mon discours. Le point-clé, c'est que mes préconisations en termes d'apprentissage de la lecture ne dépendent aucunement de cette analogie, elles dépendent uniquement des résultats des nombreuses études qui ont comparé différentes méthodes d'enseignement de la lecture.

  2. Nadine Kirchgessner Répondre | Permalink

    Ce que Franck Ramus ne dit pas, mais on peut l'ajouter, c'est la participation à ce chapitre pour les étudiants en Master de psychologie du développement

    Chapitre 8 apprentissage de la lecture et ses troubles Ecalle, Magnan, Ramus
    Manuel de psychologie du développement, Editions PUF.

  3. marc Répondre | Permalink

    Quand on en est a se creuser la tete pour qualifier ce que l'on fait....c'est que ca n'a pas grande importance.

  4. olivier seller Répondre | Permalink

    Bonjour Franck Ramus,
    les étiquettes ont une autre utilité, en plus de celles que vous citez: catégoriser l'expertise.
    C'est un élément du débat publique qu'il faut renforcer à mon sens, par exemple on lit ou entend beaucoup d'experts qui ne sont pas experts du sujet considéré. Apprendre au grand public à choisir ses experts devrait faire partie des missions de la vulgarisation scientifique, vous le faites un peu dans cet article d'ailleurs.

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      Je suis d'accord, j'ai d'ailleurs écrit tout un article sur le problème de l'identification des vrais experts scientifiques: http://www.scilogs.fr/ramus-meninges/comprendre-la-publication-scientifique/
      Cela dit, catégoriser l'expertise par discipline est insuffisant dans ce but: comme souligné dans le commentaire ci-dessus, il ne suffit pas d'être psychologue pour être expert de tous les sujets en psychologie! La véritable expertise s'évalue sujet par sujet.

      • Didier Répondre | Permalink

        Tout a fait d'accord.
        L'immense majorite des "experts" passant dans les medias mainstream de nos jours sont soit remuneres, soit a sombre agenda sectaire/politque.
        La vraie science est l'objet d'attaques jamais vues depuis le moyen age.
        Les templiers sont de retour.

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