Etre Charlie, c’est aussi reconnaître la responsabilité des religions


Article publié le 14/01/2015 sur le Huffington Post. Je le reproduis ici pour l'ouvrir aux commentaires des personnes qui n'ont pas de profil Facebook.

Comme chacun peut aisément le percevoir, les attaques terroristes récentes risquent d’aggraver encore le sentiment anti-musulman en France. Et la plupart des gens comprennent bien qu’il serait
totalement injuste de vouloir faire porter le chapeau à tous les musulmans. Pour autant, on ne peut
pas non plus totalement dédouaner l’islam de toute responsabilité. Ici, sans chercher à expliquer des
évènements nécessairement complexes et multifactoriels, je vais saisir cette occasion pour rappeler
que les religions de manière générale portent une part de responsabilité dans les atrocités commises
en leur nom, dans la mesure où elles portent en elles les germes de telles atrocités. Il suffit de lire le
coran ou l’ancien testament pour apprécier à quel point les châtiments envers les blasphémateurs,
les apostats et autres mécréants ont été théorisés et explicités de longue date avec une inventivité et
une cruauté remarquables, à côté desquelles une exécution par arme à feu peut sembler d’une
grande humanité. Et nul besoin de rappeler que l’église catholique a continué à mettre en œuvre
avec zèle ces méthodes terroristes jusqu’à il y a quelques siècles seulement, et que certains états
islamiques les ont conservées dans leurs textes de loi. De ce point de vue, l’islam n’accuse que
quelques siècles de retard sur le christianisme, plutôt que d’être qualitativement différent. 


Bien sûr, les défenseurs des religions objecteront, à raison, qu’aucune religion, idéologie ou
institution ne peut être tenue responsable des actions d’une minorité d’extrémistes qui s’en
réclament. Néanmoins, toutes les idéologies et tous les mouvements intellectuels n’ont pas dans
leurs textes fondateurs de tels encouragements à la violence. Si les luminaires des grandes religions
sont aussi pacifiques qu’ils le prétendent, qu’attendent-ils pour officiellement renier les parties les
plus intolérantes, sanguinaires, sexistes et homophobes de la torah, de la bible et du coran, plutôt
que de continuer à les révérer et à les promouvoir comme des textes sacrés et immuables ? La
défense consistant à dire que les textes anciens demandent à être interprétés n’est pas tenable, car
aucun critère rationnel ne permet de départager les « bonnes » des « mauvaises » interprétations, et
il y aura toujours des gens en quête d’une religion « plus pure » se basant sur une lecture littérale
des textes. Ce sont donc les textes fondateurs eux-mêmes qui doivent être amendés ou rejetés.


Il existe d’autres raisons pour lesquelles les religions favorisent de manière générale les dérives
fanatiques et violentes. Sur le plan idéologique, le fait de placer une loi et une justice divines au-
dessus des lois et de la justice humaines favorise le mépris des lois humaines et la préférence pour
des intérêts jugés supérieurs, ce qui pose problème dès qu’il y a conflit entre les deux. Les efforts
constants du Vatican pour soustraire les prêtres pédophiles à la justice de leurs pays respectifs,
accroissant ainsi le nombre de leurs victimes, en sont l’un des symptômes les plus visibles encore
aujourd’hui (1). Sur le plan psychologique, le fait que les religions encouragent, dès le plus jeune âge, à
adopter de manière inconditionnelle des croyances en des faits magiques (entités immatérielles,
omniscientes, omnipotentes, résurrection, immaculée conception, miracles, réincarnation…), sans
fournir aucune justification factuelle et en décourageant toute critique, sape le développement de la
pensée rationnelle et de l’esprit critique, et prépare les esprits à adopter d’autres croyances tout
aussi irrationnelles, du moment qu’elles sont présentées comme ayant une légitimité religieuse (et
en particulier si elles sont mentionnées dans les textes « sacrés »). 


Bien évidemment, les religions n’ont pas le monopole des incitations à la haine et de
l’asservissement des esprits, et il n’est pas question de suggérer qu’elles portent la responsabilité de
tous les malheurs du monde, ni que leur éradication conduirait inévitablement à des progrès
humains. Néanmoins, cette combinaison détonante d’une crédulité savamment implantée et
entretenue chez les fidèles (et valorisée sous l’euphémisme élégant de « foi ») et de textes
fondateurs intolérants, belliqueux et cruels, ne peut pas ne pas conduire certains à vouloir adhérer à
une forme de religion plus proche des textes jugés sacrés, et à en adopter les dogmes sans aucun
recul ni esprit critique. Les religions portent donc là une responsabilité qui doit être reconnue comme
telle et dont elles devraient répondre devant tous les citoyens.


Alors que tous les Français sont unis pour défendre les valeurs de la république et en particulier de la
liberté d’expression, comment ne pas rappeler que cette liberté d’expression n’est actuellement pas
garantie sur l’ensemble du territoire français ? En effet, un droit local particulier subsiste en Alsace-
Moselle, qui préserve notamment le délit de blasphème (2). Le blasphème, c’est précisément ce que les terroristes reprochent aux journalistes de Charlie Hebdo. Ils y associent la peine de mort, et ont pris le parti d’appliquer leur « justice » eux-mêmes, là où le droit alsacien-mosellan se contente d’en faire un délit passible de trois ans d’emprisonnement, et accorde aux accusés un procès équitable.
Néanmoins, à l’heure où « nous sommes tous Charlie », peut-encore tolérer qu’il existe une partie du
territoire français où il est interdit de railler des croyances ésotériques, au nom du respect dû aux
religions ? Je suis Charlie, et je suis alsacien-mosellan. 


C’est l’occasion de rappeler qu’aucun respect particulier n’est dû aux religions, pas plus que par
exemple aux associations, aux partis politiques, ou à toute autre entité abstraite. Le respect est dû à
tous les êtres humains, et ce, quelles que soient leurs croyances et leurs affiliations. Mais respecter
les êtres humains n’implique pas de respecter toutes les croyances invraisemblables qu’ils peuvent
avoir. C’est plus respecter les êtres humains de les traiter comme des êtres rationnels dont on peut
débattre et critiquer les croyances, y compris par la moquerie, que de les traiter comme des
imbéciles dont il faudrait absolument préserver les illusions pour éviter de les froisser. Le délit de
blasphème doit être aboli, partout et maintenant . 


Le droit alsacien-mosellan impose également « l’enseignement religieux » dans les écoles publiques
et la rémunération des personnels religieux sur fonds publics, en totale contradiction avec la loi de
1905 sur la séparation de l’église et de l’état. A l’heure où la laïcité est sur toutes les lèvres, et où les
effets pervers de l’endoctrinement des esprits par des dogmes irrationnels sont visibles par tous,
peut-on encore tolérer que l’état français impose et finance l’embrigadement des enfants sur une
partie de son territoire ? Le concordat a vécu. L’état français doit rétablir son autorité et la laïcité sur
l’ensemble du territoire.


Au-delà du cas des écoles publiques en Alsace-Moselle, c’est plus généralement l’endoctrinement
religieux des enfants pendant la période où leur esprit est excessivement influençable et où leur
esprit critique est en formation qui pose problème. Autant il est important de continuer à garantir la
totale liberté de conscience et de pratique religieuse pour les adultes majeurs, dans la limite des lois
de la république, autant la liberté de conscience reste à ce jour constamment bafouée pour les
enfants qui sont endoctrinés dès le plus jeune âge sans qu’ils soient en mesure de véritablement y
consentir (3). N’est-il pas temps d’y réfléchir ?


Franck Ramus

Remerciements à Nicolas Gauvrit, Jean-Paul Krivine, Magali Lavielle-Guida et Benjamin Spector pour leurs commentaires sur une version précédente. L’article tel que publié ne reflète bien entendu que mes opinions personnelles et ne les engage pas.


1.  Voir le rapport du comité des droits de l’enfant des nations-unies publié en février 2014 :
http://tbinternet.ohchr.org/Treaties/CRC/Shared%20Documents/VAT/CRC_C_VAT_CO_2_16302_E.pdf
Et mon article “Mea Maxima Culpa: Silence in the House of God”: http://www.scilogs.fr/ramus-meninges/mea-maxima-culpa-silence-in-the-house-of-god/
2.  Voir également l’article de Michel Seelig, Mediapart, 18/02/2014 : http://blogs.mediapart.fr/blog/michel-seelig/180214/delit-de-blaspheme-ca-suffit et la pétition en cours : http://tinyurl.com/nf7pmnj.
3.  Voir à ce sujet mon article : « La circoncision et le baptême sont des atteintes à la liberté de conscience »,
http://www.scilogs.fr/ramus-meninges/la-circoncision-et-le-bapteme-sont-des-atteintes-a-la-liberte-de-conscience/.

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