La rationalité est-elle à géométrie variable?

18.04.2018 par Franck Ramus, dans rationalisme, science

Je suis toujours frappé de constater qu'une partie des commentateurs de mes écrits en ont des appréciations très contrastées en fonction du sujet.
Certains approuvent ce que j'écris sur la psychanalyse, mais pas sur l'homéopathie ou d'autres pseudo-médecines. Certains approuvent ce que j'écris sur les pseudo-médecines, mais pas sur les différences entre les sexes. D'autres approuvent ce que j'écris sur les différences entre les sexes, mais pas sur les surdoués. D'autres encore approuvent ce que j'écris sur les surdoués, mais pas sur les religions. Certains adorent ce que j'écris sur les religions, mais pas sur la psychanalyse. Et ainsi de suite... (j'ose espérer que certains approuvent aussi ce que j'écris sur tous ces sujets)

A vrai dire, c'est justement l'une de mes motivations à écrire sur des sujets variés. Ayant attiré des lecteurs en les convaincant sur un sujet, j'espère pouvoir ensuite les convaincre sur un autre.

Je m'efforce, bien entendu, sur chaque sujet que j'aborde, d'appliquer la même rigueur intellectuelle. Mais de toute évidence, tout le monde ne le voit pas de cette manière, et certains pensent que ma rigueur est à géométrie variable: irréprochable sur la psychanalyse, foireuse sur la religion. Ou le contraire. Si toutes ces personnes avaient le même avis sur la question, j'aurais de sérieuses raisons de m'interroger sur les fluctuations de ma rationalité. Mais mes lecteurs ont des positions tellement diamétralement opposées sur le sujet, que je me dis que ce sont eux qui devraient s'interroger.

Par cet article, j'invite donc mes lecteurs à un peu d'introspection: pourquoi trouvez-vous certains de mes articles pas du tout convaincants, voire carrément horripilants, alors que d'autres vous paraissent excellents? Est-il plausible que je perde subitement mes capacités de raisonnement, où d'analyse bibliographique, pile sur le sujet qui vous tient à cœur et pas sur les autres? Et pourquoi dans ce cas d'autres lecteurs trouvent-ils au contraire mes raisonnements admirables dans les articles qui vous irritent, et mauvais dans ceux qui vous plaisent? N'est-il pas finalement plus plausible que mes arguments soient de qualité à peu près égale dans tous mes articles, et que ce soit vous qui refusiez de les accepter de manière sélective, dans les cas où ils vont à l'encontre de vos croyances préalables? Finalement, ne devriez-vous pas reconsidérer ces articles qui vous énervent, les relire à tête reposée en vous efforçant de mettre de côté vos émotions et vos croyances, et de suivre la logique des arguments?

Bien évidemment, il ne m'a pas échappé que l'on peut aussi faire l'argument symétrique: pourquoi appréciez-vous certains de mes articles? Sont-ce bien la logique de mon argumentation et la qualité de mes sources (les avez-vous vérifiées?) qui, après mûre délibération, vous ont convaincu que j'avais raison? Ou bien est-ce simplement parce que mes conclusions concordent avec ce que vous pensiez dès le départ? Du coup, n'avez-vous pas accepté mes conclusions trop vite? Ne devriez-vous pas vous méfier lorsqu'un article vous semble confirmer de manière éclatante ce que vous croyiez déjà?

En conclusion, la rationalité n'est pas (ou ne devrait pas être) à géométrie variable. Je m'efforce d'exercer la mienne de manière égale sur tous les sujets que j'aborde, avec peut-être quelques ratés (mais s'il y en a, force est de constater qu'il n'y a aucun consensus sur lesquels). Symétriquement, l'esprit critique à l'égard de toutes les affirmations et de tous les arguments (les miens et ceux des autres) doit s'exercer de manière égale sur tous les sujets, indépendamment des croyances préalables que l'on a.


15 commentaires pour “La rationalité est-elle à géométrie variable?”

  1. Anne Guarracino Répondre | Permalink

    Bonsoir Franck Ramus,

    Mais heureusement que nous vous avons, vous et vos articles, vos partages et vos publications, pour nous aider à remettre en question nos idées reçues. Je ne suis personnellement jamais heurtée de m'apercevoir que je me trompais, parfois faute de temps pour m'intéresser à tous les sujets que vous traitez (je pense par exemple aux neuromythes). Si je vais vérifier systématiquement vos sources ? Franchement pas toujours. Je vous considère comme un expert dans les thèmes que vous abordez. Vous acceptez la critique et le débat contradictoire, vous êtes ouvert à toute documentation qui pourrait modifier votre point de vue, ce qui est la plupart du temps loin d'être le cas de vos détracteurs.
    Il y a du pain sur la planche ! Continuez à nous informer, nous sommes nombreux à vous lire en essayant de faire abstraction de l'émotionnel, bien que cela soit loin d'être évident.

    Un grand merci à vous pour la qualité de votre travail, la rigueur et l'honnêteté dont vous faites preuve régulièrement. Merci !

  2. Aurelie Répondre | Permalink

    Pourquoi votre contenu serait-il a géométrie invariable, et notre jugement a geometrie variable?
    Nous nous debattons tous autant avec nos biais ideologiques, et on fait tous autant de notre mieux pour rester rigoureux....

  3. Emmanuel Répondre | Permalink

    Ahah ! La paille, la poutre, tout ça... On rentre dans une tâche aveugle-ception (inception de tâche aveugle), et on retombe invariablement sur les mêmes mécanismes cognitifs que l'on retrouve dans tous les débats, des biais de confirmation, de croyance, de halo, et donc les retours de flamme qui vont avec.
    Je ne crois pas que l'on puisse y échapper, que l'on soit l’émetteur ou le récepteur.

    Néanmoins j'aime a penser, comme vous le suggérez, que votre expertise scientifique vous permettant de transformer des données en connaissance ou en savoir, dans un domaine particulier, par le fameux transfert d'apprentissage, vous êtes a même de nous communiquer des informations justes sur d'autres domaines.

    Ceci était la version optimiste, car comme on le sait tous aujourd'hui, de grandes têtes pensantes ont réussi l'exploit de changer le monde dans un domaine, et de se vautrer dans d'autres. Alors allez savoir...

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      Même réponse qu'à Axel: vous avez bien sûr raison, et pour éviter de trop de me vautrer, j'évite de m'exprimer sur des sujets sur lesquels je ne connais pas la littérature scientifique.

  4. Axel Répondre | Permalink

    Bonjour,
    Vous et moi, n'avons pas de lumières à tout les étages, et ma rationalité est fonction de mes connaissances sur les sujets abordés. C'est intéressant ce que vous faites, en prenant le risque d'aller dans divers domaines avec le risque de vous tromper. Ma rationalité est effectivement à géométrie variable, car il y a une infinité d'angles d'attaques sur le prisme de la réalité, et c'est ce qui me fait apprécier la richesse de vos écrit.
    A bientôt

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      Je ne prétends pas avoir une rationalité parfaite, ni être compétent sur tous les sujets. C'est d'ailleurs ce qui me retient de m'exprimer sur tous les sujets. Les thèmes abordés sur ce blog sont de fait restreints à ceux sur lesquels j'ai une certaine compétence scientifique, soit directement par mes recherches, soit par ma lecture de la littérature scientifique pertinente.

  5. Olivier Répondre | Permalink

    Bonjour Franck Ramus,
    sait-on comment le statut logique d'une affirmation apparait dans le cerveau, et est-ce différent chez les personnes qui ont appris la logique à l'école ?
    pour expliquer la rationnalité à géométrie variable, il y a t-il autre chose que des différences individuelles de "sens logique", et la capacité à inhiber la logique ? c'est à dire: autre chose que bétise ou mauvaise foi ?

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      L'éducation joue certainement un rôle dans la capacité à être rationnel. Mais même la meilleure éducation peine à rendre les gens parfaitement rationnels (d'où toute l'effervescence actuelle sur l'éducation à l'esprit critique à l'école). Les prédispositions pour les capacités intellectuelles jouent certainement aussi un rôle, mais là non plus elles ne sont pas suffisantes.

      Le problème fondamental n'est pas tant les différences individuelles de la rationalité, mais plus généralement la condition humaine.

      Le fait est que le cerveau humain n'a pas été sélectionné pour être rationnel, mais pour survivre et se reproduire dans un environnement bien différent du nôtre, et où la rationalité n'était pas forcément très adaptative.
      Le résultat est que nous sommes tous pétris de biais cognitifs qui limitent nos capacités de raisonnement. La rationalité n'est jamais le mode de raisonnement par défaut, chez aucun d'entre nous.

      Quelques sources à ce sujet:
      Le grand classique de Daniel Kahneman https://www.placedeslibraires.fr/livre/9782081211476
      Voyez aussi le livre de Thomas Durand: http://www.seuil.com/ouvrage/l-ironie-de-l-evolution-thomas-durand/9782021311655

  6. Yves Répondre | Permalink

    Bonjour,

    une solution possible est que votre rationalité n'est pas absolue et qu'en fonction de son expertise ou de ses centres d'intérêt vos lecteurs ont la capacité (ou pas) et l’envie (ou pas) de réfuter certains de vos raisonnements ou tendance (ou pas) à accepter tel ou tel argument d’autorité.

    Ceci étant un lecteur régulier de votre blog, j’en arrive parfois à me poser la question de savoir si je ne participe pas à une expérience de psychologie expérimentale.

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      Personne ne peut prétendre avoir une rationalité absolue, moi pas plus qu'un autre. Les raisons sont évoquées dans ma réponse au commentaire d'Olivier ci-dessus.

      Cela dit, quand j'écris un article, j'ai le temps de vérifier mes sources, la logique de mon raisonnement, et je tente de débusquer mes biais cognitifs. Donc j'ai un peu plus de chances d'écrire quelque chose de rationnel que quand je discute par-dessus le comptoir. Mais je ne suis pas à l'abri d'une erreur bien sûr.

  7. Sarah Camille Marie Camilleri Répondre | Permalink

    Bonjour Franck Ramus,
    J’étais dans vos contacts sur Facebook, je n’avais pas de désaccords sur le fond. Puis à un moment je me suis dit que je n’avais pratiquement rien vu de tout ça appliqué par des professionnels. Comment dire ? Ça ne débouche sur pas grand-chose de concret sur le terrain. Et comme je ne pouvais pas prouver la véracité de mon témoignage, j’ai laissé tomber et je me suis désabonnée de votre liste d’amis. La méthode scientifique oui, à condition d’en voir au moins le début dans nos vies, sinon ça occasionne plus d’anxiété qu’autre chose.

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      Pas clair ce que vous entendez par "tout ça".
      Par exemple, la médecine fondée sur des preuves, ça existe, tout de même! Et ça s'améliore de jour en jour. Même la psychiatrie et la psychologie s'améliorent, même si c'est toujours trop lent. Le 4ème plan autisme est mieux parti que le 3ème. Et l'éducation fondée sur des preuves, on y vient!
      Bref, voir ou pas des changements concrets sur le terrain, tout dépend de ce qu'on regarde, et à quelle résolution temporelle on le regarde. Gare aussi aux biais cognitifs qui donnent l'impression d'un passé doré en en effaçant les aspérités.

  8. selignac Répondre | Permalink

    de mémoire, j'ai été convaincu par un de vos articles sur la psychanalyse (et avec surprise d'ailleurs: pour vous planter le tableau j'ai fait 10 ans d'analyse, étudié la psychanalyse à la fac pendant 5 ans, lu à peu près 150 livres sur le sujet) en lisant votre sujet, j'y allais arguments par arguments, "bon là ça va" "ok, je suis d'accord" "ha tiens, j'y avais déjà pensé" "pas grand chose à redire là non plus" et j'ai eu la grande satisfaction de me retrouver convaincu par l'ensemble 🙂 (après, c'était sur la question de tester les hypothèses en clinique, sujet qui m'intéresse particulièrement quand même, c'est presque mon sujet de recherche actuel, sur l'épistémologie psychanalytique et son mode de compréhension du réel)

  9. VG Répondre | Permalink

    "Telle est la faiblesse de notre raison: elle ne sert le plus souvent qu'à justifier nos croyances" disait Marcel Pagnol. Les personnes qui arrivent sur votre blog après avoir utilisés des mots clés comme, par exemple "homéopathie + adjectif péjoratif" cherchent à étayer un avis qu'ils ont déjà. Il leur est ainsi facile de vous donner raison, et d'apprécier la force de vos arguments. La lecture de vos écrits se fait alors dans le cadre d'une exposition sélective aux contenus médiatiques. S'il continuent sur votre blog, il peuvent tomber sur un article relatif à un autre sujet (ex: psychanalyse), alors que leur avis ne correspond pas au votre. Et indépendamment des arguments que vous avancez, il peut être couteux, socialement parlant, de changer d'avis: ils peuvent estimer avoir tirer des bénéfices d'une psychanalyse, et donner tort à cette pratique questionnerai le temps- et l'argent- investi dans celle-ci. Et en quelques clics, on va faire son marché ailleurs et trouver un autre blog qui chantera les louanges de pratiques que vous dénoncez. Quels que soient les arguments que vous avancerez, le lecteur à l'abri derrière son écran pourra se rassurer car il aura "croisé" des sources différentes et n'aura pas "accepté en bloc" votre avis. Sa conscience est sauve, et pour un effort bien moindre que s'il avait vérifié toutes vos sources. Il aura de toute façon de quoi raconter aux copains lors du prochain repas. Vos articles viennent de votre travail et de votre réflexivité sur celui-ci. Les lecteurs viennent souvent "grappiller" (faute de temps réel ou de motivation) des arguments ou des explications scientifiques, avant de retourner à leur vie.

  10. marc Répondre | Permalink

    Ce qui frappe surtout sur votre blog c'est le militantisme . D'ailleurs vous ne vous en cachez pas: vous cherchez non pas a debattre mais a convaincre. Cela se sent egalement dans son vocabulaire emotionnel (le pere noel des croyants, les foutaises que sont les croyances des autres, etc....)
    Ce qui m'etonne le plus, en creux, est la grande ignorance intellectuelle que vous demontrez dans vos pseudo demonstrations d'ecole maternelle.
    On ne vous en veut pas bien sur.
    On est par contre tres fache de ne pas vous voir vous etendre sur les enormes conflits d'interets qui pullullent au CNRS et qui , de par leur existence meme , detruisent la veracite des "chercheurs" qui y travaillent (pas tous bien sur, mais plus on monte.....).
    Interets ageometrie variable, resultats a geometrie variable. Bien evidemment.

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