Le cognitif quèsaco ?


De nos jours, le mot « cognitif » est sur toutes les lèvres, soit pour s’en réclamer, soit pour s’en distancier (à tort ou à raison). Le problème est que le mot « cognitif » prend souvent des sens différents en fonction de la personne qui les utilise. Notamment, le mot « cognitif » est souvent utilisé en opposition à d’autres termes, comme : comportemental, perceptif, émotionnel, clinique, subjectif, psychique, mental… Ces oppositions ont, certes, des racines historiques, mais sont-elles encore bien fondées ?

Dans les sections qui suivent, j’explique chacune de ces oppositions, son origine, et son bien-fondé actuel. Mais commençons par quelques définitions.

Définitions

Les sciences cognitives ont pour hypothèse de travail que tout ce qui passe dans la tête des êtres humains (et des autres animaux) consiste en des représentations porteuses d’information, et des opérations sur ces représentations (du traitement de l’information).

Les représentations cognitives (aussi appelées représentations mentales) peuvent être des représentations du monde extérieur (notamment les perceptions, les plans d’actions) ou du monde intérieur (ressenti subjectif, méta-cognition). Elles peuvent être verbales (parole ou pensée) ou non verbales (visuelles, sonores, spatiales, sensori-motrices, émotionnelles, affectives, abstraites). Elles peuvent concerner le présent, le passé (souvenirs), ou ni l’un ni l’autre (imagination). Des représentations peuvent être qualifiées de « cognitives » ou de « mentales » dès lors qu’elles sont stockées dans un cerveau, contrairement à une photographie, qui est une représentation d’une scène visuelle sur du papier ou sur un écran, ou à un disque, qui est une représentation d’une scène sonore codée sur un support physique.

Les processus (ou traitements, ou calculs, ou opérations) cognitifs sont tous les mécanismes par lesquels les représentations mentales sont fabriquées, reliées les unes aux autres, ou converties les unes en les autres. Par exemple les mécanismes qui conduisent de l’image d’un chien sur la rétine, au concept de chien, puis au mot « chien » que l’on peut prononcer. Ou les mécanismes qui conduisent de la perception d’un stimulus effrayant (ou du souvenir de sa perception passée, ou de l’imagination de sa perception éventuelle) à un ressenti subjectif particulier, par exemple la peur, et aux réactions comportementales associées.

La cognition est l’ensemble de nos représentations mentales et des processus opérant sur ces représentations (conscientes ou non-conscientes).

L’adjectif « cognitif » peut qualifier toute représentation mentale et tout processus opérant sur des représentations mentales.

Oppositions traditionnelles

Cognitif vs. Comportemental

Historiquement, les sciences cognitives se sont fondées en partie en opposition au comportementalisme (behaviorism en anglais). Le comportementalisme modélisait le comportement en termes de relations entre stimuli (perçus par l’organisme) et réponses (produites par celui-ci), et s’abstenait délibérément de conjecturer sur ce qui se passait dans le cerveau de l’organisme situé entre stimulus et réponse. Les sciences cognitives ont constaté l’insuffisance de ce modèle pour comprendre des comportements et capacités complexes, et ont bâti des modèles postulant des représentations mentales dans le cerveau, permettant d’expliquer des relations plus complexes entre stimuli et réponses.

Néanmoins, l’opposition n’est pas aussi tranchée qu’il n’y parait. B. F. Skinner (un des leaders du comportementalisme) lui-même prenait en compte les pensées, simplement il les considérait comme des comportements (internes, non manifestes). Quoi qu’on pense de ce procédé, il révèle bien que même dans le cadre du comportementalisme strict, il s’est avéré nécessaire de reconnaître l’existence d’au moins certaines représentations internes. Par ailleurs, les sciences cognitives ont, pour une large part, simplement complété le comportementalisme, en construisant des modèles plus complexes. Elles n’ont pas remis en cause beaucoup des résultats du comportementalisme, concernant les situations dans lesquelles les comportements s’acquièrent et se renforcent. Elles les ont largement confirmés, et elles ont permis de les affiner, de les interpréter dans un cadre théorique plus large, et de mieux en comprendre les bases cérébrales.

On retrouve la même opposition entre cognitif et comportemental dans l’appellation des thérapies cognitivo-comportementales (TCC). A l’origine, les thérapies comportementales, inspirées par le comportementalisme, se focalisaient sur les moyens de modifier le comportement, en manipulant des renforcements. La seconde génération de thérapies a pris en compte l’intérêt qu’il y avait à modifier également des représentations mentales, comme par exemple des croyances inadaptées ou des schémas de pensée. Elles se sont donc appelées thérapies cognitives. Les psychothérapies modernes se font appeler TCC parce qu’elles s’appuient sur les deux stratégies, qui ne sont nullement contradictoires, mais sont au contraire complémentaires.*

Au final, ce qui reste de la distinction entre comportemental et cognitif, c'est simplement l'idée que le comportement est quelque chose de manifeste et observable (pour un observateur externe à l'individu), alors que la cognition est interne à l'individu, et donc par nature inobservable. Les représentations et processus cognitifs sont les causes immédiates du comportement.

* Je rappelle toutefois que le fait de s'appuyer sur des fondations scientifiques solides (ou a fortiori de s'en réclamer) ne suffit pas à établir l'efficacité d'un traitement. Seuls les essais cliniques rigoureux peuvent établir l'efficacité d'une forme de psychothérapie, comme de tout autre traitement. De nombreuses formes de thérapie se disent "cognitives" parce que c'est censé être scientifiquement validé, mais n'ont en fait jamais fait l'objet d'essais cliniques rigoureux. Bref, il ne faut pas se fier aux seules étiquettes.

Cognitif vs. Perceptif

Dans les débuts des sciences cognitives, il était d’usage de réserver le mot cognitif à des activités mentales de haut niveau (langage, raisonnement…), en les distinguant notamment des traitements perceptifs jugés de plus bas niveau (plus proches des organes périphériques, que sont les récepteurs sensoriels et les muscles). Il est maintenant clair qu’il n’y a pas de différence qualitative entre représentations de bas et de haut niveau, et que les représentations perceptives ou motrices sont tout aussi cognitives que les autres. Le terme cognitif s’applique donc aujourd’hui à tous les étages du traitement de l’information, depuis les récepteurs sensoriels jusqu’aux motoneurones.

La cognition vs. les cognitions

Une variante de l'opposition entre cognitif et perceptif est l'opposition entre la cognition au sens des sciences cognitives et les cognitions au sens des TCC. En effet, dans le cadre des TCC, le mot "cognition" est souvent utilisé dans un sens différent de celui exposé ici. Dans ce cadre, "une cognition" est tout simplement une pensée. Il est bien évident que c'est un usage extrêmement restrictif et idiosyncrasique, sans rapport avec celui qui a cours dans les sciences cognitives. Cela peut engendrer des confusions, lorsque par exemple des personnes sont formées aux TCC sans être formées aux sciences cognitives, et ne connaissent alors que cet usage.

Cognitif vs. Emotionnel

De manière similaire, il a aussi été longtemps d’usage de réserver le mot cognitif aux représentations et traitements « froids » (langage, raisonnement…), c’est-à-dire dénués de toute charge affective ou émotionnelle (représentations « chaudes »). Là encore, il est apparu évident que les affects, les émotions, sont tout autant des représentations mentales porteuses d’information (même s’ils sont associés à des réactions physiologiques spécifiques), et qu’ils font donc tout autant partie de la cognition (c'est la fameuse "erreur de Descartes" soulignée par Antonio Damasio). Aujourd'hui cela se traduit par l'utilisation des termes "cognition froide" et "cognition chaude".

Cognitif vs. Clinique

Il est courant (notamment dans les facultés de psychologie) de distinguer la psychologie cognitive et la psychologie clinique, en considérant que les deux domaines utilisent nécessairement des méthodes radicalement différentes et sont mutuellement impénétrables voire incompatibles. Or ce sont essentiellement les objectifs qui les distinguent. La psychologie cognitive a pour but de comprendre le fonctionnement de l’esprit humain (et aussi ses dysfonctionnements). La psychologie clinique a pour but d’aider les personnes ayant des troubles mentaux (/cognitifs/psychiques/psychologiques) et diverses difficultés dans leur vie. Il est évident que la psychologie clinique atteindra d’autant mieux son objectif qu’elle se fondera sur une compréhension correcte (donc scientifique) du fonctionnement de l’esprit humain. Les psychologies cognitive et clinique sont donc parfaitement complémentaires, et la psychologie clinique a toutes les raisons de se fonder sur la psychologie cognitive. La psychologie clinique est une application de la psychologie cognitive.
NB : cette affirmation peut sembler ne pas correspondre à la situation observée actuellement en France, mais correspond très bien à la situation dans d’autres pays.

Cognitif vs. Psychanalyse

Il est d’usage d’opposer les sciences cognitives et la psychanalyse. Pourtant, la psychanalyse repose, elle aussi, sur la postulation de représentations mentales (comme les désirs, pulsions, rêves, symboles…) et de mécanismes opérant dessus (par exemple le refoulement, le transfert…). De ce point de vue, la psychanalyse est parfaitement en accord avec les fondements des sciences cognitives. Ce qui empêche la psychanalyse d’être une véritable science cognitive, ce n’est pas l’aspect cognitif, c’est l’aspect scientifique. En formulant des théories non réfutables, en se gardant de mettre ses hypothèses à l’épreuve des faits, et en refusant de rejeter ses hypothèses déjà démenties par les faits, la psychanalyse s’est, tout au long de son histoire, tenue à l’écart de la démarche scientifique. La psychanalyse n’est donc pas une science psychologique non-cognitive, c'est tout le contraire: la psychanalyse est une pseudoscience cognitive.

Cognitif vs. Psychique vs. Mental (loi de 2005)

Dans la loi française du 11 février 2005, le handicap est défini comme résultant « d'une altération substantielle, durable ou définitive d'une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques (…). »

Cette juxtaposition des termes mental, cognitif et psychique peut donner l’impression qu’il s’agit de concepts véritablement différents. Il n’en est rien. Si le législateur a inclus tous ces termes dans la loi, c’est pour être sûr de n’exclure personne du champ du handicap. En effet, historiquement, différentes catégories de personnes se sont reconnues comme relevant d’une catégorie ou d’une autre. Les « troubles psychiques » font traditionnellement référence à ceux qui concernent la subjectivité, la personnalité ou les émotions, comme la dépression, l’anxiété, les troubles de la personnalité, etc. Les « troubles mentaux » sont souvent synonymes de « troubles psychiques », avec une connotation impliquant une sévérité plus grande (incluant notamment les troubles psychotiques comme la schizophrénie). En revanche, le « handicap mental » ou le « retard mental » fait traditionnellement référence à ce que l’on appelle aujourd’hui la déficience intellectuelle, c’est-à-dire une faible intelligence générale (QI inférieur à 2 écarts-types sous la moyenne de la population). Plus récemment, différents troubles ont préféré se regrouper sous la bannière « cognitive », car ne souhaitant être assimilés ni aux troubles psychiques, ni aux troubles mentaux, ni à la déficience intellectuelle (quoique le terme « trouble cognitif » soit dans certains contextes utilisé comme un euphémisme pour « déficience intellectuelle », notamment dans l’éducation nationale). C’est le cas par exemple pour les troubles des apprentissages ou les troubles du spectre de l’autisme. Chaque mot a son histoire, ses connotations, et les personnes concernées sont très sensibles à la manière dont leur trouble est représenté, par quels mots il est désigné, et à quel autre trouble il est associé. C'est pour cela que le législateur a pris soin d'inclure les principaux termes traditionnels dans le texte de la loi, pour que chacun s'y retrouve sans avoir besoin de changer symboliquement de catégorie.

Il n’en reste pas moins que, qu’un trouble soit psychique, mental ou cognitif, il affecte toujours ce qui se passe dans la tête de la personne, et est en lien avec son cerveau. Considérant la définition du mot cognitif que nous avons donnée ici, tous les troubles mentaux et psychiques sont également des troubles cognitifs, et d'un point de vue de la stricte logique scientifique, ce dernier terme pourrait parfaitement suffire pour décrire toutes les catégories (ce qui n'empêche pas bien sûr d'utiliser des termes plus fins pour préciser la nature du trouble lorsque c'est nécessaire; c'est exactement ce que font les classifications internationales avec leurs catégories emboîtées de manière hiérarchique).

Conclusions

La principale idée que je souhaite avancer ici, c’est donc qu’en 2016, la meilleure définition de la cognition, qui fait maintenant consensus au sein de la plupart des acteurs des sciences cognitives, est la définition maximaliste que j’ai donnée ci-dessus. La cognition englobe tout, absolument tout ce qui se passe dans la tête des gens. Les oppositions entre cognitif et comportemental/émotionnel/psychique/etc. sont juste des résidus de l’histoire de la psychologie, le reflet de différentes écoles de pensée et de la manière dont elles ont réagi à la révolution cognitive. Mais elles n’ont aujourd’hui plus aucune raison d’être. L’approche cognitive englobe (ou du moins peut potentiellement englober) tout la compréhension scientifique de l’esprit humain. Il n’y a plus de sens à vouloir cantonner le cognitif à tel aspect de l’être humain, à telle discipline ou à telle affiliation idéologique.

D’ailleurs, toutes les branches de la psychologie sont cognitives, dans le sens où elles postulent des représentations mentales et des mécanismes qui opèrent dessus. C’est évidemment le cas de la neuropsychologie, mais également de la psychologie clinique, la psychopathologie, la psychologie sociale, la psychologie différentielle, la psychanalyse.

Aujourd’hui, les vraies oppositions ne se situent pas entre le cognitif et autre chose. Elles se situent tout simplement autour de l’adoption, ou pas, de la démarche scientifique, c'est-à-dire la démarche qui consiste à émettre des hypothèses réfutables et à les évaluer à l’aune de données factuelles. La psychologie cognitive illustre bien cette démarche scientifique, mais n'en a pas l'exclusivité. Toutes les sous-branches de la psychologie peuvent embrasser la démarche scientifique (et le font déjà à des degrés divers). Il est donc temps d'abandonner les anciennes oppositions pour réunir toutes les composantes de la psychologie autour d'une seule exigence: la démarche scientifique, d'ailleurs inscrite au cœur du code de déontologie des psychologues.

Remerciements aux relecteurs: Laurent Alt, Jean Cottraux, Scania de Schonen, Estève Freixa y Baqué, Magali Lavielle-Guida, Jérôme Sackur, Igor Thiriez.


2 commentaires pour “Le cognitif quèsaco ?”

  1. Donnet-kamel Dominique Répondre | Permalink

    Merci Franck de votre engagement à partager vos réflexions et vos efforts dé clarification.

  2. Pascal Odessa Répondre | Permalink

    Merci de cette intéressante synthèse.
    D'après De Waal, le concept de cognitition aurait permis aux zoologues (zoopsychologues, cognitivistes animaliers...) de sortir des comparaisons anthropocentriques avec l'intelligence humaine et de décrire des fonctionnements psychiques intermédiaires plus sophistiqués qu'on ne se l'imaginait il y a vingt ans - non seulement chez les grands singes, mais dans d'autres espèces animales. Donc un vrai ballon d'oxygène... notamment par rapport aux skinneriens et aux comportementalistes dont vous situez très bien les relations désormais complémentaires avec le cognitivisme.

    Je consacre un rapide post au dernier livre de De Waal, "Are we smart enough to know how animals are ?" traduit par l'éditeur français sous le titre : Sommes nous trop "bêtes" pour comprendre les animaux :
    http://brikbrakbrok.blogspot.com/2016/12/la-crise-de-conscience-du-poulpe.html

    A noter que De Waal conclut en s'interrogeant sur l'hypothèse d'un fonctionnement cérébral humain bien plus éclaté que ne laisse penser l'idée de "conscience", faculté-bloc dont on déniait l'existence même partielle chez l'animal.

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