Le troisième temps du circuit pulsionnel

06.04.2012 par Franck Ramus, dans autisme, laznik, psychanalyse

Certains commentaires à la suite de mon entretien sur le Cercle Psy ont attiré mon attention sur une hypothèse intéressante: celle selon laquelle le bébé à risque d'évolution autistique souffre d'un "ratage du troisième temps du circuit pulsionnel". Cette hypothèse émane de Marie-Christine Laznik et est décrite notamment dans l'article suivant.

Pour le non-initié que je suis, la notion de "ratage du troisième temps du circuit pulsionnel" peut paraître nébuleuse au premier abord. Heureusement, les auteurs traduisent immédiatement: "c'est-à-dire une non-apparition de la capacité à initialiser les échanges sur un mode ludique et jubilatoire." On commence à mieux voir ce dont il s'agit. De fait la suite de l'article décrit de manière assez claire les comportements du bébé en question: "Le bébé [normal] lors du change par exemple se met à instaurer un jeu avec la personne qui prend soin de lui : donne ses pieds à boulotter, cherche le regard pour rire. Le bébé, depuis son parc, appelle par la musicalité de son babil, la personne qui le regarde, se montre, rigole, se cache, essaie de susciter surprise et joie chez son interlocuteur. Voilà les éléments que la conférencière a tenté de mettre en exergue, en commentant des films qui montrent plusieurs scènes de bébés qui ne témoignent pas de cette capacité relationnelle."

Autrement dit, ce qu'avance Marie-Christine Laznik, sur la base d'analyse de vidéos familiales, c'est qu'alors que les bébés humains ont normalement une tendance spontanée à essayer de communiquer et à rechercher l'interaction avec leurs congénères, c'est moins le cas des bébés qui vont devenir autiste. Non seulement cette hypothèse est parfaitement plausible, mais elle est déjà établie depuis mal de temps, notamment depuis les travaux pionniers d'Osterling & Dawson (1994, 2002), basés eux aussi sur des vidéos familiales du premier anniversaire. Elle est par ailleurs compatible avec les résultats d'études expérimentales longitudinales, dans lesquelles on étudie des enfants depuis la naissance, on effectue toute une série de tests cognitifs au cours des premières années de vie, et on peut ainsi analyser les précurseurs du diagnostic d'autisme (pour ceux qui le deviennent). Donc jusque là, rien à dire, Mme Laznik est en phrase avec la recherche actuelle.

Là où nous divergeons, c'est sur l'interprétation théorique qui est plaquée sur ces observations. L'interprétation directe, simple, compatible avec toutes les données connues sur l'autisme, serait simplement de dire que chez le bébé à risque autistique, les capacités de cognition sociale (reconnaissance des visages et de la voix, perception du langage, motivation pour les stimulations et les interactions sociales) sont déficitaires ou déviantes. C'est en fait à peine une théorie, juste une reformulation cognitive des observations comportementales. Quel est l'intérêt additionnel d'invoquer un "ratage du troisième temps du circuit pulsionnel"? Et en premier lieu, quelle est la validité scientifique (le pouvoir explicatif de données empiriques) de cette théorie des trois temps du circuit pulsionnel? Qu'est-ce que cela apporte à l'explication de l'autisme de plaquer sur des observations finalement très simples (un bébé qui ne cherche pas à communiquer et à interagir) des interprétations aussi alambiquées que celles-là? Si on s'autorise de telles interprétations, pourquoi ne pas en proposer de plus extravagantes encore? Pourquoi ne pas émettre plutôt l'hypothèse que ces bébés ne cherchent pas à communiquer parce que leur âme est la réincarnation de personnes qui ont pâti d'être trop bavardes dans une vie antérieure? Et surtout, par quels critères pourrait-on départager toutes ces interprétations? Comment les prouver, comment les réfuter?

Bref, on est dans une situation typique où le principe de parcimonie doit s'appliquer. Toute situation, toute observation, peut faire l'objet d'une infinité d'interprétations. Parmi celles-ci, il faut choisir la plus simple qui parvienne à expliquer l'ensemble des données, la plus parcimonieuse, celle qui fait appel au moins de concepts indépendants de l'observation (qui demanderaient eux-mêmes à être justifiés). L'hypothèse du ratage du troisième temps du circuit pulsionnel illustre donc l'un des grands problèmes de la psychanalyse, sa tendance à plaquer sur des situations ou des observations banales tout un appareillage théorique complexe qui n'est pas nécessaire à expliquer ces observations, et que rien ne justifie par ailleurs (autre que la vénération des textes des maîtres Freud et Lacan).

Je conclurai par cette réflexion des auteurs qui me fait frémir: "La non mise en place de ce troisième temps du circuit pulsionnel oral risquant de ne pas être dépistée par les professionnels qui interviennent en pédiatrie. La possibilité de former les professionnels de la consultation pédiatrique à ce dépistage étant un des points que cette recherche tend à établir." Et pour faire quoi après? Pour mettre les parents en analyse?

Attirer l'attention des pédiatres sur les bébés qui ne cherchent pas à communiquer et à interagir, oui! Et on peut leur donner un certain nombre d'éléments et d'outils pour faire cela de manière fiable. Mais abstenons-nous de les embrigader dans des conceptions théoriques fumeuses qui ne sont nullement nécessaires à cet exercice.

Références

Osterling, J., & Dawson, G. (1994). Early recognition of children with autism: a study of first birthday home videotapes. J Autism Dev Disord, 24(3), 247-257.
Osterling, J. A., Dawson, G., & Munson, J. A. (2002). Early recognition of 1-year-old infants with autism spectrum disorder versus mental retardation. Dev Psychopathol, 14(2), 239-251.

 

Publier un commentaire