Faux sens d’un pédant

21.05.2018 par Didier Nordon, dans Uncategorized

Sur plus de trente pièces dues à Corneille, deux et deux seulement ont un nombre impair de vers. La plus longue, la Toison d’Or (2237 vers), la plus courte, la Place Royale (1529 vers). Ainsi, l’impair est une condition nécessaire et suffisante d’extremum (cf Théâtre de Corneille, Pléiade, 1950, T. II, p. 1251).
Ce lien entre arithmétique et littérature n’est pas une curiosité isolée. L’œuvre de Corneille regorge de vues scientifiques, parfois déguisées. A propos d’une fête galante donnée sur l’eau pour séduire une dame, un personnage dit : « Souvent l’onde irrite la flamme » (Le Menteur, I, V). En fait, il s’agit de chimie : sur les feux de sodium, par exemple, verser de l’eau est dangereux. Chimie encore, le mystère des transformations de la matière est ainsi évoqué : « Mon feu fut sans raison, ma glace l’est de même » (Galerie du Palais, II, VIII).
L’effet papillon est décrit en un seul vers : « Fort souvent moins que rien cause un grand changement » (La Galerie du Palais, I, I).
Les mathématiciens, avec leur méthode dite « variation de la constante », n’ont pas inventé cet oxymore : « Vous rende un inconstant qui n’a jamais changé » (Don Sanche d’Aragon, V, I).
Voici quelques années, on s’est intéressé au fait que, quand un objet longiligne se casse, on obtient en général plusieurs morceaux et non deux. Il n’avait pas échappé à Corneille : « Mon épée en ma main en trois morceaux rompit » (Le Menteur, II, V).
Le droit n’est pas une science, puisque sa relativité est soulignée : « Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici » (Médée, II, II).
Et déjà, l’écologie était conflictuelle. A la phrase « Où le courroux du ciel, changeant l’air en poison » (Œdipe, I, I) répond : « Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine » (Médée, IV, I).
Ces considérations sont plus élaborées que l’épistémologie sur laquelle elles reposent : « La preuve est convaincante, et l’exemple suffit » (Tite et Bérénice, III, II, p. 1078).


Un commentaire pour “Faux sens d’un pédant”

  1. Pierre LAMOTHE Répondre | Permalink

    Excellent ! Fils de prof de philologie et versification à LyonIII, j'ai été bercée de ce type de remarques qui complètent la stylistique intuitive (J'avais il ya un peu plus de cinquante ans été mis à contribution par ma mère pour des études statistiques de vocabulaire et de grammaire avec des fiches perforées pour compter les occurence, travail de bénédictin que word fait en quelques milisecondes, permettant d'identifier un auteur ou d'analyser ses orientations inconscientes, passionnant!) Merci pour cet article trop court

Publier un commentaire