Chercheur en physique : un beau métier ?

28.10.2014 | par Richard Taillet | Backstage, Regards

« Vous faites quoi dans la vie ? Chercheur ?!? Ouaaaaah !! Vous faites vraiment un beau métier, c'est une chance de pouvoir passer sa vie à rêver comme ça ! ».

L'image du chercheur scientifique, dans l'imaginaire collectif, est complexe, mais on y trouve quelques constantes. J'avais participé il y a quelques années à une activité en cours élémentaire durant laquelle les enfants devaient dessiner un chercheur. C'était un homme, avec des lunettes, une blouse et un air ahuri (ce dernier point vient peut-être simplement du fait que c'est difficile de dessiner un autre air quand on a 7 ans, perso j'ai du mal aussi en fait). Et quand on discute avec le grand public, lors de conférences ou de portes ouvertes, se dégage très souvent l'image d'un chercheur heureux de vivre sa passion, et d'un chercheur qui rêve. C'est plutôt un point positif, qui montre que les chercheurs arrivent au moins à transmettre leur enthousiasme, mais je voudrais apporter ici un bémol à ce point de vue, ou même un contrepoint : c'est aussi un métier difficile et usant.

Tout d'abord, les chercheurs travaillent souvent sous la pression. Celle qu'ils se mettent aux-mêmes, parce qu'ils veulent que leur recherche avance, ou bien parce qu'au bout de quelques semaines passés à bloquer sur un micro-problème sans apercevoir de solution (sachant que personne, probablement, n'en a), on peut se mettre à désespérer, ou bien parce qu'on sait que d'autres équipes très compétentes travaillent au même moment sur des questions très proches et qu'il est extrêmement déprimant de voir sortir un article d'un collègue décrivant en détail la solution au problème sur lequel on travaille depuis un an ! C'est aussi la pression due aux échéances, par exemple celle d'un colloque qui approche et auquel on compte présenter des résultats sûrs, ou celle des collègues d'une collaboration qui attendent que vous ayiez fini la tâche A pour pouvoir entamer la tâche B...

Ils sont aussi soumis à du stress, à certains moments-clés. Par exemple, les présentations dans des colloques internationaux ne sont pas de tout repos, elles coïncident souvent avec la fin de quelque chose, l'obtention d'un résultat ou la publication d'un article, et il faut préparer une présentation claire et fidèle puis défendre ce travail devant des collègues pas toujours bienveillants, ni toujours de bonne foi (je ne dis pas qu'ils ne le sont jamais, mais dans ces situations il suffit d'une personne dans une assistance de plusieurs dizaines qui ait décidé de démolir votre travail, pour une raison ou une autre, pour que ça se passe mal). C'est aussi le cas de la période pendant laquelle les articles eux-mêmes sont rédigés.

C'est aussi de la frustration. Celle de passer une proportion importante de son temps à faire autre chose que ce pour quoi on a choisi ce métier : passer deux mois à temps plein à collaborer avec des collègues pour monter un projet scientifique de grande ampleur, afin de demander une grosse quantité d'argent (il existe très peu de façons de demander un peu d'argent pour mener à bien un projet plus petit, curieusement), en sachant que la probabilité d'acceptation finale est inférieure à 20 %, remplir des évaluations pour justifier qu'on a fait du « bon » travail de recherche pendant les quelques dernières années, c'est-à-dire qu'on a publié dans des revues jugées de haut rang. Celle aussi de passer beaucoup de temps sur des choses "stupides", comme chercher un bug dans un programme (qu'on a écrit ou pas), essayer d'installer la version 2.65.4b d'un logiciel dont on a besoin de façon urgente ou chercher une erreur dans un calcul analytique (le sien ou celui d'un collègue).

C'est de l'humain, avec tout ce que ça peut comporter de peu reluisant : intérêts politiques faisant obstacle aux intérêts scientifiques, egos démesurés de certains individus, abus de pouvoir, rétention d'information.

C'est du doute, bien éloigné de celui qu'on nomme cartésien, du doute très intime dont on parle très rarement : saura-t-on, au fil des ans, continuer à être inventif, efficace, pertinent, légitime ?

Et pour les jeunes qui s'y lancent, c'est de la précarité. Engagez-vous dans une thèse mais ne vous attachez pas trop non plus, on vous demandera peut-être ensuite de déménager à l'autre bout de la France, ou du Monde, plusieurs années de suite, pour vous donner la chance de, peut-être, continuer dans la recherche.

J'arrête ici cette énumération en noir (moi ça va bien, là, pour ceux qui s'inquièteraient ! 🙂 ), toute aussi stupide et trompeuse que celle qui consiste à dépeindre le chercheur comme un exalté, perpétuellement en extase devant la beauté du monde. Oui, chercheur peut être un beau métier ! Oui, les chercheurs ont parfois la chance de vivre leur passion ! Et oui, j'encourage vivement les jeunes qui se sentent attirés par ce métier à le découvrir, voire à s'y lancer, à condition que ce ne soit pas pour vivre un rêve mais bien pour s'engager dans une activité ancrée dans le réel, une activité difficile mais extrêmement gratifiante.


4 commentaires pour “Chercheur en physique : un beau métier ?”

  1. inconnue Répondre | Permalink

    très intéressant cet article. Il faut cependant aussi rappeler que c'est un métier ou l'égalité homme-femme est loin d'être acquise. Je suis chercheuse et pendant les deux contrats post-doctoraux que j'ai signé j'ai été sous-payée par rapport aux collègues hommes ayant les mêmes compétences et les mêmes années d'expérience (une fois une différence de 15% et la deuxième, 30% de moins). Il y a de quoi "pousser" les femmes en dehors de la science (ma situation n'est guerre isolée, comme je l'ai découvert par la suite en discutant avec d'autres jeunes chercheuses). Rajoutez à cela les commentaires désobligeants et rabaissants de la part des "supérieurs" qui vous annoncent que "si vous n'êtes pas contente vous n'avez qu'à aller en justice pour réclamer vos droits", "si vous n'étiez pas d'accord vous aurez du simplement refuser le post (oh oui, après avoir passé 6 mois à préparer le dossier pour arriver dans cet institut de prestige international, c'est vrai que j'ai la possibilité de refuser et du coup de nourrir ma famille avec de l'eau de pluie)" ou alors "avec le salaire de ton conjoint tu devrais largement t'en sortir", ou alors "mais c'est quand même honteux le salaire d'un post-doctorant au CNRS. Nous les permanents recevions beaucoup moins en début de carrière avec un post fixe" (oui mais ça c'était il y a 20 ans !!!!! et oui mais aujourd'hui nous devons déménager d'un continent à l'autre au bout de 1-3 ans avec famille, chat, conjoint et tout ce qui va avec. Aucun remboursement prévu pour les déménagements qui coutent parfois bien plus qu'un salaire!!!).

  2. daniel j Répondre | Permalink

    Ce que vous dites des affres du chercheur peut s'appliquer à (presque)tous les métiers, de l'électricien au plombier, du boucher au politique !... C'est juste que vous ne connaissez pas les autres métiers où l'on trouve à la fois le meilleur et le pire !

    • Richard Taillet Répondre | Permalink

      Bonjour,

      Je n'ai pas l'impression d'avoir écrit que c'était différent dans les autres métiers, même en me relisant... Précisément, le message c'est que oui c'est comme dans les autres métiers, et qu'il n'y a pas lieu d'idéaliser le métier de chercheur (la première phrase du billet).

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